Règlements de comptes : la ville traque ses collaborateurs
Dans Paris à peine libéré, la liesse a son revers. On arrête, on fouille les toits, on tond des femmes en pleine rue. Résistants, comités de quartier, police ralliée et simples passants se font tour à tour juges. Qui sont vraiment ceux que l’on désigne, et qui, dans cette foule, décidera de leur sort ?
La joie de la délivrance a un envers, et cet envers se voit à chaque carrefour. Tandis que la foule acclame les chars et que les drapeaux pendent aux fenêtres, d’autres scènes se jouent, plus sombres : un homme qu’on pousse contre un mur, les mains en l’air ; une porte cochère qu’on enfonce parce qu’un voisin a parlé ; une femme qu’on entraîne au milieu des huées. Paris s’est libéré ; il règle maintenant ses comptes.
Les quatre années écoulées ont laissé des rancunes qui ne demandaient qu’un jour comme celui-ci pour éclater. On cherche les hommes de la Milice, les indicateurs, ceux qui ont vécu près de l’occupant ou profité de lui, les plumes qui l’ont servi dans les journaux. On les cherche partout, et ce sont les Forces françaises de l’intérieur, les comités de quartier improvisés, les policiers ralliés depuis peu, parfois de simples passants ameutés, qui les cherchent. La justice, ici, n’a pas d’uniforme : elle a le visage de la rue.
Reste une question que la fièvre du moment recouvre mais n’efface pas : qui sont, au juste, ceux que l’on saisit ? Le vrai coupable et l’innocent désigné se ressemblent, dans la cohue, à s’y méprendre. Et une fois pris, où les mène-t-on, et qui décidera de ce qu’il adviendra d’eux ?
On arrête, mais où les mène-t-on ?
Depuis plusieurs jours, les arrestations se multiplient sans qu’aucune autorité ne les commande vraiment. Ici, ce sont des F.F.I. qui embarquent un « présumé milicien » désigné du doigt ; là, un comité de quartier qui dresse ses listes ; ailleurs, des policiers, ceux-là mêmes qui hier obéissaient à l’occupant et se sont retournés, qui viennent cueillir un homme à son domicile. Il suffit souvent d’une accusation lancée à voix haute pour qu’un attroupement se forme et qu’on emmène le suspect.
Encore faut-il savoir où les conduire, car rien n’est prêt pour les recevoir. On les entasse là où l’on peut. Des commissariats et des mairies servent de lieux de détention de fortune ; on parle de la prison de Fresnes, d’où les Allemands ont vidé leurs propres prisonniers, et qui se remplit à présent de ceux qu’on y conduit. Les caves du Grand Palais, où un poste de police avait rassemblé des captifs avant l’assaut allemand du 23, ont déjà connu ce rôle de geôle improvisée. On évoque aussi, à mots couverts, d’anciens lieux de l’occupant — le camp de Drancy, le Vélodrome d’Hiver — qui pourraient à leur tour changer d’usage et retenir ceux qu’on rafle ; mais rien, à cette heure, ne permet de dire si la chose se fait déjà, ni sous quelle main.
Certaines de ces prises ont un nom. On rapporte l’arrestation, il y a quelques jours, de M. Stéphane Lauzanne, longtemps éditorialiste du Matin, l’une des plumes qui, dans les colonnes de ce quotidien, ont prôné l’entente avec l’occupant tout au long de ces années. Pour un homme connu que l’on saisit, combien d’anonymes disparaissent dans une cave sans que personne, au-dehors, sache seulement leur nom ?
Les tireurs des toits
À la traque des hommes s’ajoute celle des ombres. Depuis le 25, et plus encore ce 26 août, des coups de feu partis d’on ne sait où ont troublé la fête : sur le parvis et jusque sous les voûtes de Notre-Dame pendant la cérémonie d’action de grâces, aux abords de l’Hôtel de Ville, place de la République. À chaque détonation, la foule se jette au sol, puis se relève et lève les yeux vers les toits. Le mot court aussitôt de bouche en bouche : les tireurs.
On les dit miliciens aux abois, embusqués sous les combles, ou soldats allemands laissés en arrière pour semer le désordre. Alors la chasse commence. Des F.F.I., des policiers, et avec eux des passants que la colère arme, montent aux étages, forcent les portes des mansardes, inspectent les corniches et les clochers. Des hommes ont été blessés dans ces fouilles, résistants et gardiens de la paix ; on a ramené de ces expéditions des « tireurs » présumés, saisis sur les toits ou au pied des façades.
D’où venaient réellement ces balles ? Un autre article de cette édition revient sur les versions qui s’affrontent quant à leur origine. Ce qui est sûr, c’est que le soupçon d’un tir suffit désormais à lancer une meute dans un escalier, et qu’un homme trouvé sur un toit, une arme à la main ou même sans arme, peut être pris pour ce qu’il n’est pas.
Les tondues
Il est un châtiment que la rue s’est donné à elle-même et qu’elle inflige au grand jour : la tonte. Des femmes accusées d’avoir « fréquenté l’occupant » sont saisies chez elles ou dans la rue, traînées sur une place, assises de force sur une chaise, et tondues sous les rires et les cris. On les exhibe ensuite, parfois hissées sur un camion, une pancarte au cou, promenées de quartier en quartier, la foule à leur suite comme à un cortège.
Cette « collaboration horizontale » qu’on leur reproche n’est inscrite dans aucun code, ne relève d’aucun tribunal, ne donne lieu à aucun procès : le crâne rasé est une peine que nul texte ne prévoit et que nul juge ne prononce. Il n’y faut ni preuve ni accusation formée, seulement une rumeur de voisinage et une place publique. Les cibles, le plus souvent, sont des femmes seules, sans mari pour les défendre, isolées, parfois de pauvres filles que le quartier montrait déjà du doigt.
Qui sont-elles vraiment ? La foule qui les entoure croit le savoir ; elle ne le sait guère. Beaucoup de ces femmes sont livrées à la tondeuse sans que leur nom, leur histoire ni ce qu’on leur impute au juste aient été établis par personne.
Quand le soupçon se trompe
Car le soupçon, qui mène toute cette traque, est un guide aveugle. Il désigne vite et se trompe souvent. Dans la fièvre, une dénonciation peut n’être qu’une vieille querelle qui se venge, une convoitise qui se pare des couleurs du patriotisme, une rancune de palier qui trouve enfin son heure. Combien, parmi les hommes qu’on emmène et les femmes qu’on tond, paient pour un tort qu’ils n’ont pas commis ? Nul ne saurait le dire, mais que la part en soit réelle, on ne peut en douter à voir la légèreté des accusations.
On cite déjà des cas où l’erreur saute aux yeux. Le bruit court d’une jeune femme, un peu égarée d’esprit, montrée comme « tireuse » sur la foi d’on ne sait quel geste, et qu’on a malmenée avant que quiconque songe à vérifier. On rapporte aussi qu’un directeur d’école, résistant de la première heure et veuf d’une femme tuée sous un bombardement allemand en 1940, aurait été saisi comme suspect, puis relâché lorsque son quartier a fini par témoigner pour lui. Ces récits circulent de seconde main, comme tant d’autres ce soir ; mais ils disent une chose que chacun, dans Paris, peut vérifier à sa fenêtre : la rue désigne plus vite qu’elle n’examine.
Qui jugera ?
Une fois l’homme pris et jeté dans une cave, que devient-il ? À cette question, ce 26 août, il n’y a pas de réponse. Aucun tribunal n’est en fonction pour connaître de ces affaires ; aucune règle ne dit qui a le droit d’arrêter, ni sur quel motif, ni pour combien de temps. Le sort des détenus dépend, pour l’heure, de la main qui les tient et de l’humeur du quartier.
On entend bien courir, d’un carrefour à l’autre, la même volonté : que les traîtres soient jugés, que rien de ce qui s’est fait ne reste impuni, mais que ce soit la France, et non la première foule venue, qui en décide. Ce vœu d’ordre est dans toutes les bouches ; encore n’est-il, aujourd’hui, qu’un vœu. Entre la cave où l’on entasse et le tribunal qu’on appelle, il n’y a, ce soir, aucun pont.
Peut-être l’autorité qui s’installe y pourvoira-t-elle. Le général de Gaulle, qui a parlé à l’Hôtel de Ville et descendu les Champs-Élysées, incarne un État qui prétend revenir et reprendre la justice à la rue. Mais cet horizon-là n’est pas encore une réalité, et rien ne dit à quel rythme il le deviendra. En attendant, la question demeure, suspendue au-dessus de chaque suspect qu’on emmène : qui, dans cette ville enfin libre, aura le droit de dire qui est coupable ?