← Retour à l’édition À la une

Toulon, dernière enclave : la flotte sous tension

Depuis que la Wehrmacht a franchi la ligne de démarcation et gagné la Méditerranée, Toulon demeure le seul morceau de France métropolitaine où l’uniforme allemand ne paraît pas. La rade, ses arsenaux et l’escadre de l’amiral de Laborde y vivent un huis clos sous tension : laissés libres, mais cernés, et suspendus à ce que décidera l’occupant.

Lucien Castéra 18 novembre 1942 8 min de lecture
L’équipage du croiseur français Algérie en grande tenue, rangé sur la superstructure du navire au mouillage, août 1941
Photographe de la Marine nationale, « Croiseur Algérie — l’équipage rassemblé » (août 1941) — domaine public (Wikimedia Commons).

Sur les hauteurs du Faron, le promeneur qui regarde vers le sud découvre un tableau que rien, ce matin, ne distingue de celui d’hier : la grande rade ouverte sur la mer, les môles de l’arsenal, et, alignés le long des quais et sur les corps-morts, les bâtiments gris de la flotte. Cuirassés, croiseurs, contre-torpilleurs, sous-marins — l’escadre est là, intacte, comme elle l’est depuis l’été de 1940. À Toulon, on pourrait croire que rien n’a changé. Tout, pourtant, a changé autour d’elle.

Depuis le 11 de ce mois, l’ancienne « zone libre » a cessé d’exister. Au lendemain du débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, les troupes allemandes ont franchi la ligne de démarcation et, dans la même journée, leurs blindés ont atteint le rivage de la Méditerranée. La radio a diffusé un message affirmant que ces forces venaient « non en ennemies » mais pour devancer un coup de main allié sur les côtes du Midi. En quelques heures, le drapeau à croix gammée a paru dans des villes qui ne l’avaient jamais vu. L’armée d’armistice, prise de vitesse, a vu ses garnisons consignées et sommées de ne pas faire feu. Une seule ville fait exception.

Cette ville, c’est Toulon. Le port et la rade ont été laissés hors de l’occupation : ni soldat allemand, ni soldat italien n’y a pénétré. On parle ici d’un « camp retranché » que la Marine française garderait elle-même, et l’on prête à l’occupant l’engagement de respecter cette enclave aussi longtemps que la flotte ne se tournerait pas contre lui. Ce que d’aucuns nomment déjà la « zone neutre » de Toulon n’a, à ce jour, d’existence que par cette tolérance — provisoire, révocable, et que rien ne garantit au-delà du bon vouloir de qui l’accorde.

Au cœur de cette enclave, deux autorités. L’amiral de Laborde commande les Forces de haute mer, le gros de l’escadre de combat, ces dizaines de bâtiments lourds ancrés dans la rade. L’amiral Marquis, préfet maritime, a la charge de la place, de l’arsenal et des nombreux autres navires qui s’y trouvent. Au-dessus d’eux, depuis Vichy, le secrétariat d’État à la Marine : c’est l’amiral Auphan qui en tenait les rênes ces derniers jours et qui, dès le 11, a rappelé aux deux amiraux les consignes auxquelles, à cette heure, tout se ramène.

Ces consignes, on les connaît dans leurs grandes lignes, car elles ont été rappelées dès le franchissement de la ligne. Interdire l’accès des bâtiments à toute force étrangère, quelle qu’elle soit : telle est la règle première. S’y opposer d’abord par la parole, puis, s’il le faut, par la force. Et, en tout dernier recours, si la prise des navires devenait inévitable, les saborder plutôt que de les laisser tomber aux mains d’autrui. Nul, à Toulon, ne souhaite en venir là ; mais nul n’ignore que l’ordre existe, et qu’il vaut pour quiconque tenterait de mettre la main sur l’escadre.

Car c’est bien là le nœud de l’affaire : cette flotte est le dernier levier qui reste à la France de l’armistice. Tandis que l’Empire d’Afrique du Nord bascule et que la métropole entière passe sous la coupe de l’occupant, l’escadre de Toulon demeure la seule force d’importance que Vichy puisse encore dire sienne. Intacte, puissante, elle pèse — par sa seule présence — dans tous les calculs. La garder, c’est garder une carte ; la perdre, de quelque manière que ce soit, c’est n’avoir plus rien à poser sur la table.

Il faut, pour comprendre l’état d’esprit des équipages, remonter à l’été de 1940. Le 3 juillet de cette année-là, à Mers el-Kébir, la flotte britannique a ouvert le feu sur l’escadre française mouillée dans la rade algérienne, après un ultimatum que l’amiral Gensoul avait refusé. Près de treize cents marins français y trouvèrent la mort, le cuirassé Bretagne sombrant avec la plus grande part de son équipage. Le souvenir de cette journée est resté vif, et plus vif encore ici, où l’on connaît des hommes qui étaient là-bas. De cette plaie est née une doctrine que résument quelques mots crus : la flotte ne tombera intacte ni aux Allemands ni aux Anglais. Ni les uns ni les autres : c’est à cette aune que se mesurent, à Toulon, toutes les décisions.

Reste l’incertitude, qui est partout. L’occupant tiendra-t-il sa parole et laissera-t-il l’enclave en paix ? Ou bien la tolérance d’aujourd’hui n’est-elle qu’un répit, le temps pour lui de masser ses forces autour de la place ? On ne le sait pas. On scrute les routes du nord, on guette les mouvements de troupes aux abords, on commente le moindre signe. À bord, l’ordre est de garder les machines prêtes et la vigilance haute. La ville, elle, vit comme on vit dans l’œil du cyclone : un calme apparent, des rues animées, des cafés ouverts — et, par-dessous, l’attente sourde d’on ne sait quoi.

Ainsi va Toulon, en ce mois de novembre : une enclave cernée, une flotte intacte et inutilisée, des consignes claires et un avenir qui ne l’est pas. La rade est calme, les couleurs flottent encore sur les bâtiments français, et personne ne sait combien de temps durera cette suspension. Tout, ce matin, tient à un fil que d’autres que nous ont en main.

Le contexte

Le 8 novembre 1942, les Alliés ont débarqué en Afrique française du Nord (opération « Torch »), provoquant le basculement progressif de l’Empire et la riposte allemande en métropole.

Le 11 novembre 1942, en réponse, les troupes allemandes — appuyées sur la côte d’Azur par des forces italiennes — ont franchi la ligne de démarcation et occupé l’ancienne « zone libre », mettant fin de fait à la fiction d’une France méridionale non occupée.

La flotte française est demeurée intacte à Toulon depuis l’armistice du 22 juin 1940, qui en avait fixé le désarmement partiel dans ses ports d’attache sans la livrer à l’Axe.

L’attaque britannique de Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940, au cours de laquelle près de 1 300 marins français périrent, a durablement nourri la méfiance de la Marine envers l’ancienne alliée et forgé la doctrine du refus de livrer la flotte, à quiconque.

État des informations

Nous écrivons depuis une ville qui vit, seule en métropole, hors de l’occupation, au milieu de nouvelles incertaines et d’un avenir suspendu. Nous rapportons ce qui est tenu pour sûr, signalons ce qui demeure incertain, et ne préjugeons en rien de ce que les jours qui viennent réservent à la rade et à sa flotte.

Ce que l’on sait

  • Depuis le 11 novembre 1942, la Wehrmacht occupe l’ancienne « zone libre » ; ses blindés ont atteint la Méditerranée dès le soir du 11.
  • Toulon — port, rade et arsenal — a été laissée hors de l’occupation, seule enclave de France métropolitaine non occupée ; la Marine française y garde elle-même la place.
  • L’amiral de Laborde commande les Forces de haute mer ; l’amiral Marquis est préfet maritime ; l’amiral Auphan, secrétaire d’État à la Marine, a rappelé le 11 novembre les consignes (interdire l’accès aux forces étrangères, résister, saborder en dernier recours).
  • La flotte est intacte depuis l’armistice du 22 juin 1940 ; elle constitue le dernier levier d’importance encore aux mains de Vichy.

Ce que l’on ignore

  • L’occupant respectera-t-il durablement l’enclave de Toulon, ou la tolérance n’est-elle qu’un répit ?
  • Si une saisie de la flotte était tentée, quand le serait-elle, et par quels moyens ?
  • La conduite que tiendront, le moment venu, les amiraux et les équipages face à une telle tentative.

Sources historiques utilisées

secondary

Sabordage de la flotte française à Toulon

Consultée pour les sections de contexte antérieures au 27 novembre : statut d’enclave de Toulon, commandement (de Laborde, Marquis, Auphan), consignes de sabordage du 11 novembre, état de la flotte.

secondary

Invasion de la zone libre

Consultée pour le déclenchement de l’occupation de la zone libre le 11 novembre 1942 (opération Anton), le contexte du débarquement allié du 8 novembre et la progression allemande vers la Méditerranée.

secondary

Attaque de Mers el-Kébir

Consultée pour le bilan du 3 juillet 1940 (environ 1 300 marins tués, cuirassé Bretagne) et la doctrine de méfiance navale qui en est issue.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les formulations « à chaud » imitent un journal du 18 novembre 1942, écrit depuis Toulon dans l’ignorance de la suite ; aucun élément postérieur à cette date n’est utilisé.

Articles liés