Toulon, dernière enclave : la flotte sous tension
Depuis que la Wehrmacht a franchi la ligne de démarcation et gagné la Méditerranée, Toulon demeure le seul morceau de France métropolitaine où l’uniforme allemand ne paraît pas. La rade, ses arsenaux et l’escadre de l’amiral de Laborde y vivent un huis clos sous tension : laissés libres, mais cernés, et suspendus à ce que décidera l’occupant.
Sur les hauteurs du Faron, le promeneur qui regarde vers le sud découvre un tableau que rien, ce matin, ne distingue de celui d’hier : la grande rade ouverte sur la mer, les môles de l’arsenal, et, alignés le long des quais et sur les corps-morts, les bâtiments gris de la flotte. Cuirassés, croiseurs, contre-torpilleurs, sous-marins — l’escadre est là, intacte, comme elle l’est depuis l’été de 1940. À Toulon, on pourrait croire que rien n’a changé. Tout, pourtant, a changé autour d’elle.
Depuis le 11 de ce mois, l’ancienne « zone libre » a cessé d’exister. Au lendemain du débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, les troupes allemandes ont franchi la ligne de démarcation et, dans la même journée, leurs blindés ont atteint le rivage de la Méditerranée. La radio a diffusé un message affirmant que ces forces venaient « non en ennemies » mais pour devancer un coup de main allié sur les côtes du Midi. En quelques heures, le drapeau à croix gammée a paru dans des villes qui ne l’avaient jamais vu. L’armée d’armistice, prise de vitesse, a vu ses garnisons consignées et sommées de ne pas faire feu. Une seule ville fait exception.
Cette ville, c’est Toulon. Le port et la rade ont été laissés hors de l’occupation : ni soldat allemand, ni soldat italien n’y a pénétré. On parle ici d’un « camp retranché » que la Marine française garderait elle-même, et l’on prête à l’occupant l’engagement de respecter cette enclave aussi longtemps que la flotte ne se tournerait pas contre lui. Ce que d’aucuns nomment déjà la « zone neutre » de Toulon n’a, à ce jour, d’existence que par cette tolérance — provisoire, révocable, et que rien ne garantit au-delà du bon vouloir de qui l’accorde.
Au cœur de cette enclave, deux autorités. L’amiral de Laborde commande les Forces de haute mer, le gros de l’escadre de combat, ces dizaines de bâtiments lourds ancrés dans la rade. L’amiral Marquis, préfet maritime, a la charge de la place, de l’arsenal et des nombreux autres navires qui s’y trouvent. Au-dessus d’eux, depuis Vichy, le secrétariat d’État à la Marine : c’est l’amiral Auphan qui en tenait les rênes ces derniers jours et qui, dès le 11, a rappelé aux deux amiraux les consignes auxquelles, à cette heure, tout se ramène.
Ces consignes, on les connaît dans leurs grandes lignes, car elles ont été rappelées dès le franchissement de la ligne. Interdire l’accès des bâtiments à toute force étrangère, quelle qu’elle soit : telle est la règle première. S’y opposer d’abord par la parole, puis, s’il le faut, par la force. Et, en tout dernier recours, si la prise des navires devenait inévitable, les saborder plutôt que de les laisser tomber aux mains d’autrui. Nul, à Toulon, ne souhaite en venir là ; mais nul n’ignore que l’ordre existe, et qu’il vaut pour quiconque tenterait de mettre la main sur l’escadre.
Car c’est bien là le nœud de l’affaire : cette flotte est le dernier levier qui reste à la France de l’armistice. Tandis que l’Empire d’Afrique du Nord bascule et que la métropole entière passe sous la coupe de l’occupant, l’escadre de Toulon demeure la seule force d’importance que Vichy puisse encore dire sienne. Intacte, puissante, elle pèse — par sa seule présence — dans tous les calculs. La garder, c’est garder une carte ; la perdre, de quelque manière que ce soit, c’est n’avoir plus rien à poser sur la table.
Il faut, pour comprendre l’état d’esprit des équipages, remonter à l’été de 1940. Le 3 juillet de cette année-là, à Mers el-Kébir, la flotte britannique a ouvert le feu sur l’escadre française mouillée dans la rade algérienne, après un ultimatum que l’amiral Gensoul avait refusé. Près de treize cents marins français y trouvèrent la mort, le cuirassé Bretagne sombrant avec la plus grande part de son équipage. Le souvenir de cette journée est resté vif, et plus vif encore ici, où l’on connaît des hommes qui étaient là-bas. De cette plaie est née une doctrine que résument quelques mots crus : la flotte ne tombera intacte ni aux Allemands ni aux Anglais. Ni les uns ni les autres : c’est à cette aune que se mesurent, à Toulon, toutes les décisions.
Reste l’incertitude, qui est partout. L’occupant tiendra-t-il sa parole et laissera-t-il l’enclave en paix ? Ou bien la tolérance d’aujourd’hui n’est-elle qu’un répit, le temps pour lui de masser ses forces autour de la place ? On ne le sait pas. On scrute les routes du nord, on guette les mouvements de troupes aux abords, on commente le moindre signe. À bord, l’ordre est de garder les machines prêtes et la vigilance haute. La ville, elle, vit comme on vit dans l’œil du cyclone : un calme apparent, des rues animées, des cafés ouverts — et, par-dessous, l’attente sourde d’on ne sait quoi.
Ainsi va Toulon, en ce mois de novembre : une enclave cernée, une flotte intacte et inutilisée, des consignes claires et un avenir qui ne l’est pas. La rade est calme, les couleurs flottent encore sur les bâtiments français, et personne ne sait combien de temps durera cette suspension. Tout, ce matin, tient à un fil que d’autres que nous ont en main.