Cinq sous-marins ont forcé la passe
Tandis que la flotte s’engloutissait à ses postes d’amarrage, cinq submersibles ont rompu leurs aussières et tenté la sortie de la grande rade. Quatre ont gagné le large sous le feu ; un cinquième s’est sabordé à l’entrée de la passe. On ignore encore s’ils atteindront les côtes d’Afrique du Nord.
Toulon, à l’aube. Dans le fracas des explosions et l’épaisse fumée noire qui couvrait la grande rade, alors que les grands bâtiments de la Flotte s’enfonçaient un à un à leurs corps-morts, une autre scène se jouait au ras de l’eau, plus furtive et non moins audacieuse : la fuite des sous-marins. Cinq submersibles, dit-on, ont rompu leurs amarres pour gagner la sortie au lieu de se laisser couler sur place.
L’ordre de sabordage a couru les bâtiments aux premières heures du matin, à mesure que les blindés allemands forçaient les accès de l’arsenal et que l’on apprenait l’entrée de l’ennemi dans la place. Pour les unités de surface, il ne restait qu’à ouvrir les vannes et à faire sauter les charges. Mais un sous-marin peut plonger ; et certains de leurs commandants ont préféré tenter la mer plutôt que la vase du port.
La manœuvre n’avait rien d’assuré. Pour gagner le large, il fallait franchir les filets tendus en travers de la passe, longer des champs de mines et passer sous le feu de l’occupant, désormais maître des forts et des batteries de la côte. On rapporte que les bâtiments se sont glissés dehors dans la pénombre, certains en plongée dès la sortie des digues, pour se soustraire aux projecteurs et aux tirs.
D’après ce que l’on peut établir à cette heure, le Casabianca, que commande le commandant L’Herminier, et le Marsouin auraient mis le cap sur Alger ; le Glorieux ferait route vers Oran ; l’Iris se serait dérouté vers Barcelone, sur la côte d’Espagne. Le cinquième, le Vénus, n’a pu mener la tentative à son terme : il s’est sabordé à l’entrée même de la passe, se couchant en travers du chenal plutôt que de tomber aux mains de l’ennemi.
Les destinations que l’on prête à ces équipages sont celles qu’ils visent, non celles qu’ils ont atteintes. Entre la passe de Toulon et la rade d’Alger, il y a la mer libre, les patrouilles et le hasard ; nul, à Toulon, ne peut dire ce soir si ces bâtiments parviendront à bon port, ni dans quel état. On les sait partis ; on ne les sait pas arrivés.
Le cas de l’Iris paraît à part. Gagner Barcelone, port d’un pays neutre, ce n’est pas rejoindre une côte amie en guerre : un bâtiment de guerre qui s’y réfugie s’expose à être désarmé et retenu par les autorités espagnoles pour la durée du conflit. Si la nouvelle de son déroutement se confirme, c’est vers l’internement, et non vers le combat, que ce submersible aurait fait route.
Que des hommes aient choisi de forcer la sortie en dit long sur l’état d’esprit d’une partie des équipages en cette nuit funèbre. À l’ordre de se saborder sur rade, ils ont préféré le risque de la haute mer et la chance, même mince, de sauver leur bâtiment. Combien y parviendront ? On l’ignore. Ce que l’on sait, c’est que quatre coques au moins ont passé les filets quand toute une flotte sombrait derrière elles.
À l’heure où nous écrivons, la rade n’est plus qu’un cimetière de superstructures émergées, de coques renversées et de nappes d’huile en feu. Quelque part au large, dans la nuit, quelques sous-marins font route vers un sort que personne ici ne connaît encore.