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Cinq sous-marins ont forcé la passe

Tandis que la flotte s’engloutissait à ses postes d’amarrage, cinq submersibles ont rompu leurs aussières et tenté la sortie de la grande rade. Quatre ont gagné le large sous le feu ; un cinquième s’est sabordé à l’entrée de la passe. On ignore encore s’ils atteindront les côtes d’Afrique du Nord.

Léon Marchand 27 novembre 1942 6 min de lecture

Toulon, à l’aube. Dans le fracas des explosions et l’épaisse fumée noire qui couvrait la grande rade, alors que les grands bâtiments de la Flotte s’enfonçaient un à un à leurs corps-morts, une autre scène se jouait au ras de l’eau, plus furtive et non moins audacieuse : la fuite des sous-marins. Cinq submersibles, dit-on, ont rompu leurs amarres pour gagner la sortie au lieu de se laisser couler sur place.

L’ordre de sabordage a couru les bâtiments aux premières heures du matin, à mesure que les blindés allemands forçaient les accès de l’arsenal et que l’on apprenait l’entrée de l’ennemi dans la place. Pour les unités de surface, il ne restait qu’à ouvrir les vannes et à faire sauter les charges. Mais un sous-marin peut plonger ; et certains de leurs commandants ont préféré tenter la mer plutôt que la vase du port.

La manœuvre n’avait rien d’assuré. Pour gagner le large, il fallait franchir les filets tendus en travers de la passe, longer des champs de mines et passer sous le feu de l’occupant, désormais maître des forts et des batteries de la côte. On rapporte que les bâtiments se sont glissés dehors dans la pénombre, certains en plongée dès la sortie des digues, pour se soustraire aux projecteurs et aux tirs.

D’après ce que l’on peut établir à cette heure, le Casabianca, que commande le commandant L’Herminier, et le Marsouin auraient mis le cap sur Alger ; le Glorieux ferait route vers Oran ; l’Iris se serait dérouté vers Barcelone, sur la côte d’Espagne. Le cinquième, le Vénus, n’a pu mener la tentative à son terme : il s’est sabordé à l’entrée même de la passe, se couchant en travers du chenal plutôt que de tomber aux mains de l’ennemi.

Les destinations que l’on prête à ces équipages sont celles qu’ils visent, non celles qu’ils ont atteintes. Entre la passe de Toulon et la rade d’Alger, il y a la mer libre, les patrouilles et le hasard ; nul, à Toulon, ne peut dire ce soir si ces bâtiments parviendront à bon port, ni dans quel état. On les sait partis ; on ne les sait pas arrivés.

Le cas de l’Iris paraît à part. Gagner Barcelone, port d’un pays neutre, ce n’est pas rejoindre une côte amie en guerre : un bâtiment de guerre qui s’y réfugie s’expose à être désarmé et retenu par les autorités espagnoles pour la durée du conflit. Si la nouvelle de son déroutement se confirme, c’est vers l’internement, et non vers le combat, que ce submersible aurait fait route.

Que des hommes aient choisi de forcer la sortie en dit long sur l’état d’esprit d’une partie des équipages en cette nuit funèbre. À l’ordre de se saborder sur rade, ils ont préféré le risque de la haute mer et la chance, même mince, de sauver leur bâtiment. Combien y parviendront ? On l’ignore. Ce que l’on sait, c’est que quatre coques au moins ont passé les filets quand toute une flotte sombrait derrière elles.

À l’heure où nous écrivons, la rade n’est plus qu’un cimetière de superstructures émergées, de coques renversées et de nappes d’huile en feu. Quelque part au large, dans la nuit, quelques sous-marins font route vers un sort que personne ici ne connaît encore.

Le contexte

Depuis l’armistice de juin 1940, la Flotte française était regroupée à Toulon, dans une zone dite « libre » que l’armée allemande vient d’envahir, ce mois de novembre 1942, en réponse au débarquement allié en Afrique du Nord.

Le sabordage de la Flotte, ordonné dans la nuit du 26 au 27 novembre à mesure que les forces allemandes pénétraient dans l’arsenal, visait à empêcher la prise des bâtiments par l’occupant. La quasi-totalité des unités de surface a été coulée sur rade.

Un sous-marin de grande patrouille du type « 1 500 tonnes », tel le Casabianca, peut, à la différence d’un bâtiment de surface, plonger dès la sortie du port pour se dérober au feu et aux projecteurs — d’où la tentative d’évasion par la mer.

Gagner un port espagnol neutre, comme Barcelone, expose un navire de guerre belligérant à l’internement par les autorités locales pour la durée de la guerre, conformément aux usages applicables aux États neutres.

État des informations

Nous écrivons depuis une ville dont la rade brûle encore, au rythme de nouvelles fragmentaires. Nous rapportons des bâtiments partis vers des destinations annoncées ; nous ne pouvons dire ni qu’ils sont arrivés, ni ce qu’il adviendra d’eux. Nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce 27 novembre.

Ce que l’on sait

  • Cinq sous-marins ont tenté de forcer la sortie de la rade de Toulon à l’aube du 27 novembre, pendant le sabordage de la Flotte.
  • Le Vénus s’est sabordé à l’entrée de la passe et n’a pas gagné le large.
  • Le Casabianca, commandé par L’Herminier, et le Marsouin ont fait route vers Alger ; le Glorieux vers Oran ; l’Iris vers Barcelone.

Ce que l’on ignore

  • Les quatre bâtiments sortis atteindront-ils les côtes d’Afrique du Nord ? Leur sort en mer est inconnu à cette heure.
  • L’état exact des équipages et des coques au franchissement de la passe minée, sous le feu de l’occupant.
  • Le sort réservé à l’Iris à Barcelone, port d’un pays neutre, s’il s’y présente.

Sources historiques utilisées

secondary

Sabordage de la flotte française à Toulon

Synthèse encyclopédique : déroulé du sabordage, opération Lila, liste et destinations des sous-marins évadés (Casabianca, Marsouin, Glorieux, Iris, Vénus).

secondary

Scuttling of the French fleet at Toulon

Version anglophone : heures de la nuit du 27 novembre, sortie du Casabianca, internement de l’Iris à Barcelone, sabordage du Vénus à l’entrée de la passe.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les formulations « à chaud » imitent un compte rendu du 27 novembre 1942, écrit dans une ville dont la rade vient d’être sabordée ; aucun élément postérieur à cette date (arrivée à bon port, ralliements ultérieurs) n’est utilisé.