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Toulon : les équipages sabordent la flotte

Aux premières heures de ce vendredi, l’armée allemande a fondu par surprise sur l’arsenal de Toulon. Depuis le Strasbourg, l’amiral de Laborde a fait donner par radio l’ordre de saborder. Des explosions ont commencé à secouer la rade ; une lourde fumée monte au-dessus des bassins. Les équipages ont appliqué la consigne tenue depuis l’armistice : ne livrer la flotte ni aux Allemands, ni aux Britanniques.

Lucien Castéra 27 novembre 1942 7 min de lecture
Vue aérienne verticale de la rade de Toulon le 28 novembre 1942, au lendemain du sabordage : navires de guerre français à couple le long des quais, certains couchés ou coulés, panaches de fumée noire s’élevant des coques.
Royal Air Force, reconnaissance aérienne de la rade de Toulon, 28 novembre 1942 — domaine public (Wikimedia Commons).

Toulon s’est réveillée ce matin sous le grondement des explosions. Dans la nuit du 26 au 27, l’armée allemande a lancé sur l’arsenal une opération de surprise, rompant d’un coup la ligne qui, depuis deux ans et demi, laissait la grande base navale hors de l’occupation directe. Aux premières heures, des colonnes blindées sont entrées dans le périmètre du port. Et tandis qu’elles se rabattaient sur les bassins, l’ordre est tombé, donné par radio depuis le cuirassé Strasbourg, navire-amiral de l’amiral de Laborde : saborder.

Le déroulé de la nuit, tel qu’on peut le reconstituer ce matin de récits encore fragmentaires, est celui d’un coup de main monté pour prendre l’arsenal avant qu’il ne puisse réagir. Deux groupes blindés se sont ébranlés vers une heure du matin pour converger sur Toulon. Vers quatre heures, le vice-amiral Marquis, préfet maritime, aurait été appréhendé à son poste de commandement du fort Lamalgue. Peu après, vers quatre heures et demie, les premiers chars allemands ouvraient le feu du côté du même fort. Les liaisons téléphoniques ont été coupées les unes après les autres ; l’arsenal, isolé, n’avait plus que ses propres moyens pour décider.

C’est dans ces minutes que tout s’est joué. À bord du Strasbourg, le branle-bas de combat avait été ordonné dès l’alerte. Puis, vers cinq heures et demie — l’heure exacte de l’ordre nous échappe, et plusieurs versions circulent déjà parmi les officiers —, l’amiral de Laborde a fait transmettre par radio à tous les bâtiments la consigne de destruction. L’ordre courut de navire en navire ; les équipes de démolition gagnèrent les postes, ouvrirent les prises d’eau, mirent à feu les charges. À partir de six heures et demie environ, les explosions se sont succédé sur toute la rade.

Ce que l’on peut voir, depuis les hauteurs, c’est une rade qui brûle. Des bâtiments couchés sur le flanc, d’autres enfoncés à quai, la coque crevée, le pont noyé ; des incendies que nul ne combat ; et cette fumée épaisse, brune et noire, qui s’étire au-dessus de la ville et qu’on aperçoit de fort loin. La grande flotte de la Méditerranée, celle dont Toulon était fière, n’est plus ce matin qu’un alignement d’épaves fumantes. La rumeur, en ville, court plus vite que les communiqués : c’est par les fumées sur la rade et par quelques postes de T.S.F. que les Toulonnais ont compris, avant toute annonce officielle, ce qui se passait dans leur port.

Combien de navires ont été détruits ? Il serait imprudent d’avancer un chiffre ferme. Les comptes qui nous parviennent divergent, et l’on parle de l’écrasante majorité de la flotte mouillée à Toulon — plusieurs dizaines de bâtiments de tous tonnages, des grandes unités jusqu’aux petits navires de servitude. Parmi les bâtiments perdus figureraient les cuirassés Strasbourg, Provence et Dunkerque, des croiseurs, des contre-torpilleurs, des torpilleurs et des sous-marins. Le détail exact, navire par navire, ne pourra être établi que plus tard ; à cette heure, on s’en tient aux ordres de grandeur.

Tous les bâtiments n’ont pas sombré sur place. On rapporte que cinq sous-marins ont réussi à forcer la passe et à gagner le large sous le feu, malgré les mines et les barrages. Vers où ? On l’ignore encore. Pour le reste, la consigne a été d’appliquer la destruction là où l’on se trouvait, plutôt que de tenter la sortie.

Le sens de ce geste, il faut le dire avec exactitude, pour ne pas le travestir. Ce sabordage n’est pas une bataille livrée à l’ennemi, ni un ralliement à qui que ce soit : c’est l’exécution d’une consigne tenue depuis l’armistice de 1940, selon laquelle la flotte ne devait tomber aux mains de personne — ni des Allemands, ni des Britanniques. Cette règle, chacun le sait ici, s’est durcie après le drame de Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940, lorsque l’escadre britannique ouvrit le feu sur les navires français rassemblés en rade d’Algérie. Depuis, l’idée que la flotte ne servirait jamais contre la France, d’où qu’on l’en menaçât, était devenue un point d’honneur. Ce matin, mise au pied du mur par l’irruption allemande dans l’arsenal, c’est cette consigne que les équipages ont appliquée.

Les pertes humaines, pour autant qu’on puisse les arrêter ce matin, seraient relativement limitées au regard de l’ampleur du désastre matériel : on parle d’une douzaine de tués et d’une vingtaine de blessés du côté français. Chiffres provisoires, à manier avec prudence.

Bien des questions restent sans réponse à l’heure où nous écrivons. On ne sait au juste ce que l’occupant comptait faire de l’arsenal et des navires ; on prête à Berlin l’intention de s’emparer de la flotte malgré les engagements de l’armistice, mais nous ne sommes en mesure ni de le confirmer ni de l’établir. On dit aussi que l’amiral de Laborde, recevant les officiers allemands sur son bord, aurait voulu « savoir pourquoi la parole du Führer n’a pas été tenue » : propos rapporté, que nous ne pouvons donner pour assuré. Ce qui est certain, c’est qu’au matin de ce 27 novembre, la première flotte de guerre française repose au fond de sa propre rade, sabordée par ses propres marins.

Le contexte

Depuis l’armistice de juin 1940, Toulon abritait le gros de la flotte française, demeurée sous pavillon national en zone dite libre, à l’écart de l’occupation allemande qui s’étendait sur la moitié nord du pays.

Après le débarquement allié en Afrique du Nord française, au début du mois de novembre 1942, les troupes allemandes et italiennes ont franchi la ligne de démarcation et investi la zone sud. L’arsenal de Toulon était jusqu’ici resté en dehors de cette occupation.

L’amiral Jean de Laborde commandait les Forces de haute mer mouillées à Toulon ; le vice-amiral André Marquis exerçait les fonctions de préfet maritime ; à Vichy, l’amiral Gabriel Auphan était secrétaire d’État à la Marine. La consigne de ne livrer la flotte à personne remontait aux instructions données dès l’armistice.

Le souvenir de Mers el-Kébir (3 juillet 1940), où la Royal Navy attaqua l’escadre française pour l’empêcher de tomber aux mains de l’Axe, pesait lourdement sur l’état d’esprit des équipages et nourrissait la détermination à ne jamais laisser saisir les navires.

État des informations

Nous écrivons au matin du 27 novembre, dans une ville isolée où la nouvelle perce par les fumées sur la rade, la T.S.F. et la rumeur plus que par les communiqués officiels. Nous rapportons ce qui est tenu pour sûr, signalons les heures et les décomptes encore incertains, et nous gardons d’attribuer ce que nous ne pouvons établir.

Ce que l’on sait

  • Dans la nuit du 26 au 27 novembre 1942, l’armée allemande a lancé par surprise une opération sur l’arsenal de Toulon : deux groupes blindés ébranlés vers une heure du matin, premiers chars devant le fort Lamalgue vers 4h25, liaisons téléphoniques coupées.
  • Le vice-amiral Marquis, préfet maritime, a été appréhendé aux premières heures, à son poste de commandement du fort Lamalgue.
  • L’amiral de Laborde, depuis le Strasbourg, a fait transmettre par radio l’ordre de saborder ; les explosions ont commencé à secouer la rade aux premières heures du matin.
  • L’écrasante majorité de la flotte mouillée à Toulon a été détruite ; cinq sous-marins ont forcé la passe.
  • Le sabordage exécute la consigne, tenue depuis l’armistice de 1940, de ne livrer la flotte ni aux Allemands ni aux Britanniques — consigne durcie après Mers el-Kébir (3 juillet 1940).

Ce que l’on ignore

  • L’heure exacte de l’ordre de saborder donné par l’amiral de Laborde n’est pas établie à la minute : plusieurs versions circulent (vers 5h25, 5h29, 5h35).
  • Le décompte précis des navires détruits n’est pas arrêté : les comptes divergent et l’on ne peut donner qu’un ordre de grandeur (plusieurs dizaines de bâtiments).
  • La destination des cinq sous-marins ayant forcé la passe.
  • Le bilan humain définitif : les chiffres avancés (une douzaine de tués, une vingtaine de blessés) restent provisoires.

Sources historiques utilisées

secondary

Sabordage de la flotte française à Toulon

Synthèse encyclopédique de référence : chronologie de l’opération Lila, ordre de saborder, navires détruits, pertes, sous-marins évadés, consignes de la Marine.

secondary

Scuttling of the French fleet at Toulon

Version anglophone, utile pour les heures et le décompte des navires (sous-totaux divergents, ordre transmis « Scuttle! Scuttle! Scuttle! »).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les formulations « à chaud » imitent un journal du 27 novembre 1942, dans une ville isolée et sous censure ; aucun élément postérieur à cette date n’est utilisé. Les heures et décomptes sont laissés en ordres de grandeur, conformément aux divergences des sources.

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