Au lendemain de Toulon : une rade de carcasses, un État sans flotte
Hier à l’aube, les équipages de Toulon ont détruit de leurs propres mains la flotte de haute mer. En trois semaines, du débarquement allié en Afrique du Nord à l’entrée des troupes du Reich dans l’ancienne « zone libre », Vichy a perdu son dernier territoire non occupé et son dernier instrument de force. Retour sur trois semaines qui ont vidé l’État de ses moyens.
Il faut s’avancer jusqu’aux quais pour mesurer ce qui s’est joué hier matin. La rade de Toulon, qui abritait encore avant-hier la plus forte concentration de bâtiments de guerre français, n’offre plus aux regards qu’un alignement de coques couchées, de superstructures tordues et de fumées noires que le vent rabat sur la ville. À l’aube du 27 novembre, peu après cinq heures et demie, l’ordre de sabordage a couru de navire en navire ; en quelques dizaines de minutes, les équipages ont ouvert les vannes, allumé les charges, et envoyé par le fond ce que la marine avait de plus précieux. Ce que l’ennemi venait saisir, il ne l’a trouvé qu’en ruines.
Le bilan humain, encore provisoire, fait état de douze morts et de vingt-six blessés parmi les marins. Chiffres qu’il faut prendre pour ce qu’ils sont à cette heure : un premier décompte, sujet à révision à mesure que l’on relèvera les corps et que reviendront les hommes dispersés dans la confusion de la matinée.
Sur l’ampleur matérielle du désastre, la prudence s’impose tout autant. On parle de plusieurs dizaines de bâtiments perdus — cuirassés, croiseurs, contre-torpilleurs, sous-marins, bâtiments légers et auxiliaires — pour un tonnage que les uns chiffrent à plus de deux cent mille tonnes. Les comptes diffèrent selon les sources, et nul, ce matin, ne peut dresser l’inventaire exact d’une flotte dont une part gisait déjà en cale sèche ou en réparation. Ce qui est sûr, c’est que les grandes unités — le Strasbourg, navire amiral, la Provence, le Dunkerque — figurent au nombre des pertes, et que la force de haute mer de la Méditerranée a cessé d’exister.
Quelques bâtiments, pourtant, ont échappé au fond. Cinq sous-marins ont forcé la passe sous le feu et gagné le large : le Casabianca, le Marsouin et le Glorieux ont mis le cap, dit-on, sur l’Afrique du Nord ; l’Iris vers Barcelone ; le Vénus, qui n’a pu poursuivre, s’est sabordé à l’entrée du port. Leurs destinations ont été annoncées ; leur sort, lui, demeure inconnu à l’heure où nous écrivons. Une mer surveillée, des côtes incertaines : nous nous garderons d’affirmer qu’aucun soit arrivé à bon port. On l’espère ici ; on ne le sait pas.
L’ordre de détruire est venu de la marine elle-même, de l’amiral de Laborde commandant la force de haute mer et de l’amiral Marquis, préfet maritime, plutôt que de laisser intacts les bâtiments à l’occupant survenu dans la nuit. Le geste est resté muet de toute parole officielle d’ampleur : ni explication, ni justification d’État n’est venue, à cette heure, en éclairer le sens depuis Vichy. Le maréchal Pétain n’a, à notre connaissance, élevé aucune protestation publique qui aurait modifié le cours de la nuit. La flotte a sombré dans une forme de silence du pouvoir.
Trois semaines qui ont tout emporté
Pour comprendre l’aube d’hier, il faut remonter trois semaines en arrière. Le 8 novembre, les Alliés débarquaient en Afrique du Nord française, au Maroc et en Algérie. En quelques jours, l’équilibre fragile sur lequel reposait l’État depuis l’armistice se trouvait rompu : l’Empire, dont Vichy tirait une part de son autorité, échappait à son contrôle dans la confusion des ralliements et des combats.
La riposte ne s’est pas fait attendre. Le 11 novembre, les troupes allemandes, suivies des forces italiennes, ont franchi la ligne de démarcation et occupé l’ancienne « zone libre ». En une journée, ce territoire que la convention d’armistice avait laissé à l’administration de Vichy a cessé d’être à l’abri de la botte. Restait Toulon, et la flotte qui y mouillait : un dernier gage, une dernière force. C’est ce dernier gage qui vient d’être détruit.
Ainsi, en trois semaines, l’État né de l’armistice s’est trouvé privé de l’essentiel : de l’Empire d’Afrique du Nord, de la zone qui portait son nom de « libre », et désormais de sa flotte. À quoi s’ajoute le démantèlement, ordonné par l’occupant, de l’armée d’armistice — ces forces que la convention de juin 1940 avait laissées à la métropole. La dissolution est en cours ; elle n’est pas encore consommée, mais l’ordre en est donné. Trois piliers en trois semaines.
De l’armistice à la rade vide
Le sort de cette flotte hantait les esprits depuis l’été 1940. L’armistice signé le 22 juin 1940 avait laissé à la France ses navires, désarmés dans leurs ports ; nul, depuis, n’ignorait la convoitise qu’ils suscitaient. Le 3 juillet 1940, à Mers el-Kébir, la flotte britannique avait ouvert le feu sur l’escadre française pour l’empêcher, disait-elle, de tomber aux mains de l’ennemi : près de treize cents marins y avaient péri, et la plaie ne s’est jamais refermée.
De Mers el-Kébir à Toulon, c’est la même question qui aura poursuivi la marine française pendant plus de deux ans : à qui reviendrait cette flotte ? La réponse est tombée hier matin, et elle n’est ni britannique, ni allemande : à personne. Les équipages ont préféré le fond de la rade à toute autre main. On ne saurait dire ici si l’histoire leur donnera tort ou raison ; on constate seulement que les navires reposent, et que les hommes ont obéi.