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L’honneur ou le gâchis ?

J’ai servi sur ces ponts. Hier, la rade où je les ai connus n’était plus qu’un champ de coques renversées et de mazout en feu. On me dit que l’honneur est sauf : la flotte n’aura servi personne. On me dit aussi qu’on a perdu, sans un obus tiré, la plus grande force navale qui nous restât. Je porte les deux en moi, et je ne parviens pas à les départager.

Capitaine de vaisseau (C.R.) Henri Le Bris 28 novembre 1942 6 min de lecture

Je suis un vieil officier de marine, et j’écris de Toulon, au lendemain d’un matin que je n’oublierai pas. J’ai passé la moitié de ma vie sur les ponts de cette escadre ; j’ai connu l’odeur du mazout chaud dans les coursives, le tremblement d’une coque qui prend de la vitesse, les carrés où l’on vieillit ensemble. Hier, du haut de la ville, j’ai regardé tout cela se coucher dans la vase et brûler. On me demande ce que j’en pense. Je vais le dire, mais je préviens : je n’ai pas de réponse simple, et celui qui vous en donnera une trop nette n’a pas assez aimé ces navires.

Il y a d’abord ce que mon cœur d’officier tient pour juste, et que je ne renierai pas. Depuis l’armistice, une consigne courait nos carrés : la flotte ne tomberait aux mains de personne. Nous l’avons tenue. Hier, les Allemands sont entrés dans l’arsenal pour la prendre ; ils n’ont trouvé que des épaves. La prise leur a échappé. Et si l’on veut comprendre d’où vient, chez nous, cette résolution de ne rien céder, il faut se souvenir du 3 juillet 1940. À Mers el-Kébir, des canons ont tiré sur nos bâtiments à l’ancre, et près de treize cents des nôtres sont morts en quelques minutes. J’en connaissais. On ne se remet pas de voir des camarades désarmés fauchés dans une rade. Je n’en fais pas grief à un peuple entier, et je me défie des rancunes de tract ; mais ce jour-là m’a appris qu’une flotte convoitée n’est en sûreté nulle part, et qu’une parole donnée, quand tout le reste s’effondre, est parfois la dernière chose qu’un marin puisse encore tenir. Hier, cette parole a été tenue.

Voilà pour l’honneur. Mais je serais malhonnête si je m’arrêtais là, car il y a l’autre pensée, celle qui me tient éveillé cette nuit. Près de neuf de nos coques sur dix reposent au fond de leur propre rade. Le Strasbourg, le Dunkerque, la Provence, des croiseurs, des contre-torpilleurs, des sous-marins — quelque deux cent mille tonnes de bâtiments, la première force navale qui nous restât, envoyée par le fond sans qu’un seul obus soit parti vers l’ennemi. Je pèse mes mots : sans un coup de canon. Toute cette puissance, ces machines, ces canons que nous avons entretenus des années, n’auront servi à rien qu’à se saborder eux-mêmes. Quand je regarde la rade, ce n’est pas la fierté qui me vient d’abord. C’est le vertige d’un gâchis.

Et il y a une chose, une seule, qui empêche cette pensée de me quitter. Hier matin, dans la fumée, cinq de nos sous-marins ont rompu leurs amarres et forcé la passe. Cinq. Ils ont franchi les filets, longé les mines, passé sous les batteries devenues ennemies, et ils ont pris le large. Où sont-ils ce soir ? Nul ne le sait, et je ne me risquerai pas à le dire. Mais ils sont sortis. Alors la question me brûle et je ne veux pas la taire : si cinq coques ont pu se glisser dehors, fallait-il vraiment tout couler ? N’aurait-on pas pu appareiller, sauver quelque chose, porter ailleurs des navires plutôt que de les noyer sous nous ?

Je pose la question, et en officier je dois y répondre avec la même honnêteté. Non, ce n’était pas si simple. Une flotte n’est pas cinq submersibles isolés qui plongent et disparaissent. Nos grands bâtiments étaient désarmés depuis l’armistice, leurs équipages réduits à la portion congrue ; il ne suffit pas d’un coup de sifflet pour lever l’ancre d’un cuirassé. Le mazout était compté, rationné au litre ; on ne lance pas une escadre sur les mers avec des soutes à demi vides. Et pour sortir en ordre, il faut des heures de préavis, une passe étroite et surveillée que l’ennemi tenait déjà. Un sous-marin qui se faufile dans la nuit, c’est une chose ; une escadre qui appareille en ordre de bataille sous le feu, c’en est une autre. Ceux qui ont donné l’ordre de saborder le savaient mieux que moi. Cette concession, je me la fais à moi-même, parce qu’elle est vraie, et parce qu’elle m’interdit le procès facile.

Alors me voilà, ce matin, avec mes deux pensées qui ne veulent pas se réconcilier. D’un côté, des marins qui ont tenu leur consigne jusqu’au bout et n’ont rien livré à personne ; de l’autre, la plus belle flotte que la France ait gardée depuis la défaite, perdue en une heure sans combattre. L’une me dit que l’honneur est sauf. L’autre me dit qu’on a détruit de nos mains ce qui aurait pu, un jour, servir encore. Je ne sais pas laquelle a raison. Je crois qu’elles ont raison toutes les deux, et c’est précisément cela qui fait mal.

On me dira qu’il faut choisir, qu’un vieil officier doit savoir où est le devoir. Je le voudrais bien. Mais quand je repense aux hommes que j’ai connus sur ces ponts — une douzaine, dit-on, sont restés hier dans les coques, et le double blessés, chiffres qu’on donne encore sous réserve —, je n’arrive pas à trancher entre le mot « honneur » et le mot « gâchis ». Les deux me viennent aux lèvres, et aucun ne suffit. Ce soir, la rade fume toujours sous mes fenêtres, et je regarde brûler ce à quoi j’ai donné ma vie, sans savoir si je dois en être fier ou en pleurer.

Le contexte

Depuis l’armistice de juin 1940, le gros de la flotte française mouillait à Toulon, sous pavillon national, dans la zone dite « libre » soustraite à l’occupation directe. Les navires y étaient maintenus démilitarisés et à effectifs réduits, le combustible sévèrement rationné.

Le 3 juillet 1940, à Mers el-Kébir près d’Oran, la flotte britannique a ouvert le feu sur l’escadre française à l’ancre, faisant près de treize cents morts. L’épisode a durablement marqué le corps des officiers et durci la consigne de ne livrer la flotte à personne — ni aux Allemands, ni aux Britanniques.

Dans la nuit du 26 au 27 novembre 1942, les troupes allemandes ont fondu par surprise sur l’arsenal ; les équipages ont sabordé la flotte, en exécution de cette consigne. Environ neuf navires sur dix ont été détruits sur rade — parmi eux les cuirassés Strasbourg, Dunkerque et Provence, des croiseurs, des contre-torpilleurs et des sous-marins.

Au matin du 27, cinq sous-marins ont rompu leurs amarres et forcé la passe de Toulon sous le feu, gagnant le large ; leur sort n’est pas connu. Le bilan humain, provisoire, est d’une douzaine de tués et d’une vingtaine de blessés du côté français.

État des informations

Cette tribune est une voix personnelle, celle d’un officier de marine à la retraite écrivant au lendemain du sabordage, sous censure et sans connaissance de la suite. Elle porte un déchirement, non une thèse arrêtée. Les chiffres y sont donnés en ordres de grandeur, et le sort des bâtiments évadés est laissé pour ce qu’il est : inconnu.

Ce que l’on sait

  • À l’aube du 27 novembre 1942, les équipages de Toulon ont sabordé la flotte à l’approche des forces allemandes ; l’écrasante majorité des bâtiments (environ 90 %) a été détruite sur rade, dont les cuirassés Strasbourg, Dunkerque et Provence.
  • Le sabordage exécutait une consigne tenue depuis 1940 : ne livrer la flotte ni aux Allemands ni aux Britanniques, consigne durcie après Mers el-Kébir (3 juillet 1940, près de 1 300 morts français).
  • Les navires étaient démilitarisés depuis l’armistice, à équipages réduits et combustible rationné, dans une rade à la passe étroite et surveillée.
  • Cinq sous-marins ont forcé la passe au matin du 27 novembre et gagné le large ; le bilan humain provisoire est d’une douzaine de tués et d’une vingtaine de blessés.

Ce que l’on ignore

  • Le sort des cinq sous-marins évadés : partis vers des destinations annoncées, mais dont l’arrivée n’est pas établie à cette date.
  • Le décompte exact des navires perdus et le bilan humain définitif, encore donnés en ordres de grandeur.
  • Ce qu’aurait matériellement permis un appareillage de l’escadre plutôt qu’un sabordage : question débattue, sans réponse assurée.

Sources historiques utilisées

secondary

Sabordage de la flotte française à Toulon

Ampleur des pertes (environ 90 % de la flotte, une centaine de navires dont 3 cuirassés, croiseurs, contre-torpilleurs, sous-marins), état démilitarisé des bâtiments, combustible rationné, évasion des cinq sous-marins, bilan humain provisoire.

secondary

Attaque de Mers el-Kébir

Bilan du 3 juillet 1940 (près de 1 300 marins français tués, cuirassé Bretagne) et deuil dont procède la défiance navale — mobilisé ici comme mémoire personnelle, non comme grief national.

secondary

27 novembre 1942. Toulon, le sabordage de la flotte

Chemins de mémoire — ministère des Armées

Repères sur l’ampleur du sabordage (environ 90 % de la flotte, ~90 navires) et les circonstances de l’opération allemande sur l’arsenal.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Aujourd’hier »

Tribune signée d’un personnage fictif crédible — le capitaine de vaisseau (C.R.) Henri Le Bris, officier de marine à la retraite. C’est une voix personnelle et un point de vue, non la position du journal : elle porte le déchirement d’un marin partagé entre honneur et gâchis, sans trancher, et n’utilise aucun élément postérieur au 28 novembre 1942.

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18 novembre 194210 min