L’honneur ou le gâchis ?
J’ai servi sur ces ponts. Hier, la rade où je les ai connus n’était plus qu’un champ de coques renversées et de mazout en feu. On me dit que l’honneur est sauf : la flotte n’aura servi personne. On me dit aussi qu’on a perdu, sans un obus tiré, la plus grande force navale qui nous restât. Je porte les deux en moi, et je ne parviens pas à les départager.
Je suis un vieil officier de marine, et j’écris de Toulon, au lendemain d’un matin que je n’oublierai pas. J’ai passé la moitié de ma vie sur les ponts de cette escadre ; j’ai connu l’odeur du mazout chaud dans les coursives, le tremblement d’une coque qui prend de la vitesse, les carrés où l’on vieillit ensemble. Hier, du haut de la ville, j’ai regardé tout cela se coucher dans la vase et brûler. On me demande ce que j’en pense. Je vais le dire, mais je préviens : je n’ai pas de réponse simple, et celui qui vous en donnera une trop nette n’a pas assez aimé ces navires.
Il y a d’abord ce que mon cœur d’officier tient pour juste, et que je ne renierai pas. Depuis l’armistice, une consigne courait nos carrés : la flotte ne tomberait aux mains de personne. Nous l’avons tenue. Hier, les Allemands sont entrés dans l’arsenal pour la prendre ; ils n’ont trouvé que des épaves. La prise leur a échappé. Et si l’on veut comprendre d’où vient, chez nous, cette résolution de ne rien céder, il faut se souvenir du 3 juillet 1940. À Mers el-Kébir, des canons ont tiré sur nos bâtiments à l’ancre, et près de treize cents des nôtres sont morts en quelques minutes. J’en connaissais. On ne se remet pas de voir des camarades désarmés fauchés dans une rade. Je n’en fais pas grief à un peuple entier, et je me défie des rancunes de tract ; mais ce jour-là m’a appris qu’une flotte convoitée n’est en sûreté nulle part, et qu’une parole donnée, quand tout le reste s’effondre, est parfois la dernière chose qu’un marin puisse encore tenir. Hier, cette parole a été tenue.
Voilà pour l’honneur. Mais je serais malhonnête si je m’arrêtais là, car il y a l’autre pensée, celle qui me tient éveillé cette nuit. Près de neuf de nos coques sur dix reposent au fond de leur propre rade. Le Strasbourg, le Dunkerque, la Provence, des croiseurs, des contre-torpilleurs, des sous-marins — quelque deux cent mille tonnes de bâtiments, la première force navale qui nous restât, envoyée par le fond sans qu’un seul obus soit parti vers l’ennemi. Je pèse mes mots : sans un coup de canon. Toute cette puissance, ces machines, ces canons que nous avons entretenus des années, n’auront servi à rien qu’à se saborder eux-mêmes. Quand je regarde la rade, ce n’est pas la fierté qui me vient d’abord. C’est le vertige d’un gâchis.
Et il y a une chose, une seule, qui empêche cette pensée de me quitter. Hier matin, dans la fumée, cinq de nos sous-marins ont rompu leurs amarres et forcé la passe. Cinq. Ils ont franchi les filets, longé les mines, passé sous les batteries devenues ennemies, et ils ont pris le large. Où sont-ils ce soir ? Nul ne le sait, et je ne me risquerai pas à le dire. Mais ils sont sortis. Alors la question me brûle et je ne veux pas la taire : si cinq coques ont pu se glisser dehors, fallait-il vraiment tout couler ? N’aurait-on pas pu appareiller, sauver quelque chose, porter ailleurs des navires plutôt que de les noyer sous nous ?
Je pose la question, et en officier je dois y répondre avec la même honnêteté. Non, ce n’était pas si simple. Une flotte n’est pas cinq submersibles isolés qui plongent et disparaissent. Nos grands bâtiments étaient désarmés depuis l’armistice, leurs équipages réduits à la portion congrue ; il ne suffit pas d’un coup de sifflet pour lever l’ancre d’un cuirassé. Le mazout était compté, rationné au litre ; on ne lance pas une escadre sur les mers avec des soutes à demi vides. Et pour sortir en ordre, il faut des heures de préavis, une passe étroite et surveillée que l’ennemi tenait déjà. Un sous-marin qui se faufile dans la nuit, c’est une chose ; une escadre qui appareille en ordre de bataille sous le feu, c’en est une autre. Ceux qui ont donné l’ordre de saborder le savaient mieux que moi. Cette concession, je me la fais à moi-même, parce qu’elle est vraie, et parce qu’elle m’interdit le procès facile.
Alors me voilà, ce matin, avec mes deux pensées qui ne veulent pas se réconcilier. D’un côté, des marins qui ont tenu leur consigne jusqu’au bout et n’ont rien livré à personne ; de l’autre, la plus belle flotte que la France ait gardée depuis la défaite, perdue en une heure sans combattre. L’une me dit que l’honneur est sauf. L’autre me dit qu’on a détruit de nos mains ce qui aurait pu, un jour, servir encore. Je ne sais pas laquelle a raison. Je crois qu’elles ont raison toutes les deux, et c’est précisément cela qui fait mal.
On me dira qu’il faut choisir, qu’un vieil officier doit savoir où est le devoir. Je le voudrais bien. Mais quand je repense aux hommes que j’ai connus sur ces ponts — une douzaine, dit-on, sont restés hier dans les coques, et le double blessés, chiffres qu’on donne encore sous réserve —, je n’arrive pas à trancher entre le mot « honneur » et le mot « gâchis ». Les deux me viennent aux lèvres, et aucun ne suffit. Ce soir, la rade fume toujours sous mes fenêtres, et je regarde brûler ce à quoi j’ai donné ma vie, sans savoir si je dois en être fier ou en pleurer.