D’où venaient les coups de feu ? Le mystère des fusillades du défilé
Place de la Concorde, sur le parvis puis jusque sous les voûtes de Notre-Dame, des rafales ont fauché la foule au plus fort de la journée. Personne, ce soir, ne sait avec certitude qui a tiré.
La journée devait être celle de la joie sans mélange. Elle s’est achevée dans le fracas des armes et la confusion. À deux reprises au moins — place de la Concorde au passage du cortège, puis sur le parvis et à l’intérieur même de Notre-Dame pendant l’action de grâces — des coups de feu ont éclaté sur la foule. On compte des morts et des blessés, dont nous ne pouvons encore donner le nombre. Une seule question court de bouche en bouche ce soir, et nous sommes contraints d’avouer que nul ne sait y répondre : d’où venaient les coups de feu ?
Les scènes, telles que les rapportent les témoins, se ressemblent. Une détonation, puis une rafale ; la multitude qui se jette à plat ventre, se couche derrière les véhicules, reflue dans les rues adjacentes ; des hommes en armes qui braquent leurs fusils vers les toits, les fenêtres, les tours, et répliquent au jugé. Sur le parvis de Notre-Dame, le général de Gaulle a traversé ce déluge sans hâter le pas, dit-on. À l’intérieur, alors que la nef était pleine, les rafales ont semblé partir d’en haut, des galeries ou de la chambre des cloches ; la cérémonie, à peine commencée, a été écourtée — on nous assure qu’au lieu du Te Deum prévu, l’assistance s’est bornée au Magnificat, plus bref — et l’église vidée en hâte.
Aussitôt les explications ont fusé, aussi nombreuses que contradictoires. Chacun a la sienne, et chacun la donne pour certaine. Nous avons recueilli ce qui se dit. Nous ne trancherons pas, car nous n’en avons pas les moyens : trop de versions, trop d’obscurité, trop de fumée encore au-dessus de la ville. Voici, sans en retenir aucune, les hypothèses qui circulent.
Des tireurs embusqués sur les toits
C’est la version la plus répandue, presque l’instinct premier de la foule : des tireurs isolés, postés aux fenêtres mansardées, sur les corniches, dans les clochers, auraient ouvert le feu sur le cortège et sur les fidèles. Depuis plusieurs jours, on parle dans Paris de ces guetteurs invisibles qui tirent depuis les hauteurs et disparaissent. À qui les attribuer ? Les uns disent des soldats allemands restés tapis, refusant de se rendre ; les autres, des miliciens français aux abois, qui n’ont plus rien à perdre et que la haine arme encore. Nous n’avons, à cette heure, vu produire ni prisonnier ni dépouille qui confirmerait l’une ou l’autre de ces désignations.
La main des miliciens
L’idée d’un dernier coup de la Milice hante les esprits. On la dit capable de tout, et d’abord d’un geste de désespoir contre la fête de la libération. Plusieurs témoins jurent avoir vu des hommes en civil tirer puis fuir par les toits. Mais d’autres font observer que, dans la cohue, un fuyard apeuré ressemble à un coupable, et qu’on a déjà, ces jours-ci, malmené des innocents sur un simple soupçon. La rumeur désigne ; elle ne prouve pas.
Un baroud allemand
D’autres y voient la main de francs-tireurs allemands — éléments débandés des points d’appui réduits la veille, ou hommes laissés en arrière pour semer le trouble. L’hypothèse n’a rien d’absurde : la capitulation signée hier n’a pas été partout entendue ni respectée, et l’on se bat encore par endroits dans la ville. Reste qu’aucun de ces tireurs n’a, pour l’instant, été capturé au pied des façades d’où l’on dit que partaient les balles.
La panique et le feu croisé
Une dernière explication, plus troublante, se murmure : il n’y aurait peut-être pas eu d’assaillant du tout, ou si peu. Dans une ville en armes, où des milliers d’hommes mal aguerris portent un fusil pour la première fois, il a suffi d’une détonation — une arme partie seule, un pétard, un éclat — pour qu’on crût à l’embuscade. Chacun alors de tirer vers ce qu’il croyait être la menace ; et les balles des uns, ricochant sur la pierre, ont pu passer pour celles d’un ennemi imaginaire. Le feu se serait nourri de lui-même. Cette version a le défaut de ne désigner personne ; elle a le mérite de rendre compte de ce désordre où nul ne savait plus qui visait qui.
Ce que nous ne savons pas
Voilà les quatre récits que l’on se passe ce soir aux carrefours. Aucun ne s’appuie sur une preuve que nous ayons pu vérifier. Aucun corps de tireur exhibé, aucune arme saisie sur un toit, aucun aveu : rien qui permette de nommer un coupable. Il serait commode de désigner la Milice, ou l’Allemand, ou la fatalité de la foule ; ce serait, à cette heure, céder à la rumeur plutôt qu’au fait. Nous préférons écrire que nous ne savons pas. Les fusillades du 26 août demeurent, ce soir, une énigme, et nous nous gardons d’y mettre un nom que les jours à venir démentiraient peut-être.