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Dans plusieurs départements, des appelés manquent

À la mi-mars, les premiers convois de la « relève » obligatoire roulent vers l’Allemagne. Mais d’un département à l’autre, des appelés des classes 1940, 1941 et 1942 ne se présentent pas aux gares. Les remontées de l’administration en signalent — quand elles le veulent. Ce que ces rapports disent, et ce qu’ils taisent.

Notre rédaction 12 mars 1943, 08h00 6 min de lecture

La loi du 16 février a fixé l’obligation ; depuis le début du mois, elle se traduit en chair et en gares. Les jeunes gens des classes 1940, 1941 et 1942 ont été convoqués aux visites médicales, puis assignés à des convois pour l’Allemagne. Et voici qu’à mesure que les trains s’ébranlent, une rumeur insistante monte de la province : dans plusieurs départements, des appelés manquent à l’appel. Aux quais où l’on attendait des effectifs complets, il en arrive moins que les listes n’en portaient.

Le fait n’a rien d’officiel. La presse autorisée n’en souffle mot, et les services qui en savent quelque chose ne le crient pas. Mais il filtre par mille voies : par les familles, par les cheminots, par les employés des mairies, et surtout par ce que l’administration elle-même consigne dans ses rapports. Car les préfets, tenus de rendre compte à Vichy de la bonne marche de la « relève », ne peuvent passer sous silence ce qu’ils constatent — fût-ce en termes feutrés.

Nous nous sommes efforcés de recouper ce qui se dit. La règle que nous nous donnons est stricte : ne tenir pour établi que ce que plusieurs sources concordantes rapportent, et donner pour ce qu’ils valent — des bruits, des chiffres partiels, des remontées de district — les renseignements que nous ne pouvons vérifier. D’un bilan d’ensemble du pays, nous ne disposons pas.

Ce que disent les rapports de préfecture

Dans la langue prudente des comptes rendus administratifs, on lit que l’opération se heurte ici et là à une « résistance passive », que des convocations restent sans réponse, que des appelés « n’ont pas rejoint ». Ces formules, à elles seules, en disent long : elles avouent, sous le couvert du vocabulaire officiel, que tous ne partent pas.

On nous rapporte ainsi que, dans certains départements, la proportion des absents serait élevée. En Corrèze, le préfet de la région aurait signalé une résistance passive organisée, les défections atteignant, dans l’arrondissement de Tulle, jusqu’à la moitié des appelés — chiffre de district, rapporté et non vérifié par nous, qu’il ne faut pas étendre au pays entier. En Haute-Savoie, les nouvelles qui parviennent font état, elles aussi, de nombreux manquants ; là encore, nous tenons ces indications pour des remontées locales, partielles, et non pour un décompte arrêté.

Il faut ici se garder de tout calcul d’ensemble. Ces taux, quand on les cite, valent pour un arrondissement, un canton, une fournée d’appelés à une date donnée. Les additionner pour en tirer un chiffre national serait une faute : nul, à notre connaissance, ne dispose aujourd’hui d’un tel relevé, et les écarts d’un lieu à l’autre paraissent considérables. Là où les convois sont partis pleins, ailleurs ils sont partis à moitié vides.

Des jeunes qui gagnent les hauteurs

Que deviennent ceux qui ne se présentent pas ? Là, les rapports se taisent davantage, et c’est par la province que l’on apprend le reste. Ces jeunes gens, dit-on, ne restent pas chez eux, où les gendarmes viendraient les chercher : ils s’en vont. Beaucoup, dans les régions de montagne, gagnent les hauteurs — les Alpes, le Jura, les plateaux du Massif central —, où une ferme isolée, un chalet d’alpage, une bergerie abandonnée offrent un toit à l’écart des routes.

On les dit ravitaillés par les paysans des environs, qui leur portent du pain, du lard, des pommes de terre. Dans le Vercors, on rapporte que des groupes se sont formés dès l’hiver dans des fermes hautes, autour d’hommes venus de la ville pour se dérober au départ. Ailleurs, c’est l’embauche dans une ferme, sous un nom d’emprunt, qui sert de couverture : un bras de plus aux champs, et nul ne pose de questions.

À ces refuges s’ajoutent les expédients de papier. On parle de cartes d’identité maquillées, de certificats de complaisance, d’attestations d’emploi délivrées pour faire échapper un garçon à la convocation. Tout cela se trame dans l’ombre, et nous ne le rapportons qu’avec les réserves qu’impose le secret dont ces choses s’entourent : ce sont des récits qui courent, non des faits que nous aurions vérifiés un à un.

Un pays qui se dérobe en silence

Ce qui frappe, dans tout cela, c’est le silence. Aucune voix officielle ne reconnaît l’ampleur des manquements ; aucune ne dit non plus qu’ils seraient négligeables. Entre la version officielle, qui veut que la « relève » s’accomplisse, et ce que chacun observe autour de soi, l’écart se creuse, et c’est dans cet écart que vit la rumeur.

Nous ne savons pas combien sont partis, ni combien se sont dérobés. Nous ne savons pas ce que feront, demain, l’administration et l’occupant face à ces absences. Ce que nous constatons, à la mi-mars, c’est qu’aux gares désignées il manque des hommes, et que dans les campagnes on en cache. Le reste — l’ampleur exacte, les suites — demeure, à l’heure où nous écrivons, hors de notre portée.

Le contexte

La loi du 16 février 1943 a institué le Service du travail obligatoire, appelant les jeunes gens des classes 1940, 1941 et 1942 (nés en 1920, 1921 et 1922) à partir travailler en Allemagne.

Les visites médicales se sont ouvertes au début de mars, et les premiers convois ont commencé à rouler vers l’Allemagne dans les jours qui ont suivi.

Les préfets sont tenus de rendre compte à Vichy de l’exécution des mesures de travail obligatoire ; leurs rapports constituent l’une des rares sources sur l’étendue des défections.

Dans les régions de montagne — Alpes, Jura, Massif central —, des fermes isolées et des chalets d’altitude servent depuis l’hiver de refuge à des hommes soustraits au départ.

État des informations

Cet article s’en tient à ce qui est connaissable à la mi-mars 1943 : des manquements constatés, des rapports administratifs prudents, des récits de refuge venus de la province. Il refuse tout total national, qui n’existe pas, et donne les taux départementaux pour ce qu’ils sont — des relevés partiels, rapportés et non vérifiés, à ne pas additionner. Il ne préjuge ni de l’ampleur réelle du phénomène, ni des suites qui en sortiront.

Ce que l’on sait

  • La loi du 16 février 1943 a institué le travail obligatoire en Allemagne pour les jeunes gens des classes 1940, 1941 et 1942.
  • Les visites médicales se sont tenues au début de mars et les premiers convois ont commencé à partir vers l’Allemagne.
  • Des appelés ne se présentent pas aux convois dans plusieurs départements ; les rapports de préfecture le signalent en termes prudents (convocations sans réponse, « résistance passive »).
  • Des jeunes gens soustraits au départ gagnent des régions de montagne et s’abritent dans des fermes isolées et des chalets ; on les dit ravitaillés par des paysans.

Ce que l’on ignore

  • On ignore le nombre total, pour l’ensemble du pays, des appelés partis et des appelés manquants : aucun bilan national n’est disponible à ce jour.
  • Les taux élevés rapportés dans certains districts (Corrèze, Haute-Savoie) sont partiels et locaux ; on ignore s’ils valent ailleurs, et ils ne peuvent être additionnés en un chiffre d’ensemble.
  • On ignore quelle suite l’administration et l’occupant donneront aux manquements constatés.
  • L’ampleur réelle des faux papiers et des embauches de complaisance n’est pas établie : ces pratiques se tiennent dans le secret.

Sources historiques utilisées

secondary

Service du travail obligatoire (France) — Wikipédia

Consulté pour la loi du 16 février 1943, les classes 1940-1941-1942 (nés 1920-1921-1922), le calendrier des visites médicales et des premiers convois du début mars 1943, et les sanctions encourues. Tout bilan postérieur à mars 1943 écarté.

secondary

1943 : les conséquences du STO dans la création des maquis — Chemins de mémoire

Consulté pour les défections du printemps 1943 et la fuite vers les régions de montagne (Alpes, Jura, Massif central), les fermes et chalets servant de refuge. Données départementales (Corrèze : résistance passive organisée, défections jusqu’à 50 % dans l’arrondissement de Tulle ; Haute-Savoie : manquants nombreux) reprises ici comme remontées partielles et non comme bilan national ; le décompte chiffré daté du 25 mars n’est pas affirmé, l’article se plaçant au 12 mars.

secondary

Maquis du Vercors — Wikipédia

Consulté pour le contexte des refuges montagnards : premier camp établi en janvier 1943 à la ferme d’Ambel, fermes hautes et chalets servant d’abri à des hommes fuyant le départ. Employé seulement pour le décor du refuge, sans plaquer le mot « maquis » sur février-mars 1943.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

L’article simule un décryptage de la mi-mars 1943, au moment où des manquements aux convois du STO se constatent département par département, sans bilan national possible. Les formulations à chaud imitent la presse du temps et n’affirment rien au-delà de ce qui est connaissable au 12 mars 1943.

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