Dans plusieurs départements, des appelés manquent
À la mi-mars, les premiers convois de la « relève » obligatoire roulent vers l’Allemagne. Mais d’un département à l’autre, des appelés des classes 1940, 1941 et 1942 ne se présentent pas aux gares. Les remontées de l’administration en signalent — quand elles le veulent. Ce que ces rapports disent, et ce qu’ils taisent.
La loi du 16 février a fixé l’obligation ; depuis le début du mois, elle se traduit en chair et en gares. Les jeunes gens des classes 1940, 1941 et 1942 ont été convoqués aux visites médicales, puis assignés à des convois pour l’Allemagne. Et voici qu’à mesure que les trains s’ébranlent, une rumeur insistante monte de la province : dans plusieurs départements, des appelés manquent à l’appel. Aux quais où l’on attendait des effectifs complets, il en arrive moins que les listes n’en portaient.
Le fait n’a rien d’officiel. La presse autorisée n’en souffle mot, et les services qui en savent quelque chose ne le crient pas. Mais il filtre par mille voies : par les familles, par les cheminots, par les employés des mairies, et surtout par ce que l’administration elle-même consigne dans ses rapports. Car les préfets, tenus de rendre compte à Vichy de la bonne marche de la « relève », ne peuvent passer sous silence ce qu’ils constatent — fût-ce en termes feutrés.
Nous nous sommes efforcés de recouper ce qui se dit. La règle que nous nous donnons est stricte : ne tenir pour établi que ce que plusieurs sources concordantes rapportent, et donner pour ce qu’ils valent — des bruits, des chiffres partiels, des remontées de district — les renseignements que nous ne pouvons vérifier. D’un bilan d’ensemble du pays, nous ne disposons pas.
Ce que disent les rapports de préfecture
Dans la langue prudente des comptes rendus administratifs, on lit que l’opération se heurte ici et là à une « résistance passive », que des convocations restent sans réponse, que des appelés « n’ont pas rejoint ». Ces formules, à elles seules, en disent long : elles avouent, sous le couvert du vocabulaire officiel, que tous ne partent pas.
On nous rapporte ainsi que, dans certains départements, la proportion des absents serait élevée. En Corrèze, le préfet de la région aurait signalé une résistance passive organisée, les défections atteignant, dans l’arrondissement de Tulle, jusqu’à la moitié des appelés — chiffre de district, rapporté et non vérifié par nous, qu’il ne faut pas étendre au pays entier. En Haute-Savoie, les nouvelles qui parviennent font état, elles aussi, de nombreux manquants ; là encore, nous tenons ces indications pour des remontées locales, partielles, et non pour un décompte arrêté.
Il faut ici se garder de tout calcul d’ensemble. Ces taux, quand on les cite, valent pour un arrondissement, un canton, une fournée d’appelés à une date donnée. Les additionner pour en tirer un chiffre national serait une faute : nul, à notre connaissance, ne dispose aujourd’hui d’un tel relevé, et les écarts d’un lieu à l’autre paraissent considérables. Là où les convois sont partis pleins, ailleurs ils sont partis à moitié vides.
Des jeunes qui gagnent les hauteurs
Que deviennent ceux qui ne se présentent pas ? Là, les rapports se taisent davantage, et c’est par la province que l’on apprend le reste. Ces jeunes gens, dit-on, ne restent pas chez eux, où les gendarmes viendraient les chercher : ils s’en vont. Beaucoup, dans les régions de montagne, gagnent les hauteurs — les Alpes, le Jura, les plateaux du Massif central —, où une ferme isolée, un chalet d’alpage, une bergerie abandonnée offrent un toit à l’écart des routes.
On les dit ravitaillés par les paysans des environs, qui leur portent du pain, du lard, des pommes de terre. Dans le Vercors, on rapporte que des groupes se sont formés dès l’hiver dans des fermes hautes, autour d’hommes venus de la ville pour se dérober au départ. Ailleurs, c’est l’embauche dans une ferme, sous un nom d’emprunt, qui sert de couverture : un bras de plus aux champs, et nul ne pose de questions.
À ces refuges s’ajoutent les expédients de papier. On parle de cartes d’identité maquillées, de certificats de complaisance, d’attestations d’emploi délivrées pour faire échapper un garçon à la convocation. Tout cela se trame dans l’ombre, et nous ne le rapportons qu’avec les réserves qu’impose le secret dont ces choses s’entourent : ce sont des récits qui courent, non des faits que nous aurions vérifiés un à un.
Un pays qui se dérobe en silence
Ce qui frappe, dans tout cela, c’est le silence. Aucune voix officielle ne reconnaît l’ampleur des manquements ; aucune ne dit non plus qu’ils seraient négligeables. Entre la version officielle, qui veut que la « relève » s’accomplisse, et ce que chacun observe autour de soi, l’écart se creuse, et c’est dans cet écart que vit la rumeur.
Nous ne savons pas combien sont partis, ni combien se sont dérobés. Nous ne savons pas ce que feront, demain, l’administration et l’occupant face à ces absences. Ce que nous constatons, à la mi-mars, c’est qu’aux gares désignées il manque des hommes, et que dans les campagnes on en cache. Le reste — l’ampleur exacte, les suites — demeure, à l’heure où nous écrivons, hors de notre portée.