Chez nous aussi, des garçons ne partent pas : ce que je n’arrive pas à trancher
Dans ma commune comme ailleurs, des jeunes gens appelés ne se présentent pas. J’ai passé ma vie à enseigner qu’on obéit à la loi ; j’ai fait la guerre de 14 contre celui-là même chez qui on envoie aujourd’hui nos fils travailler. Je ne donne de consigne à personne. Je pose seulement, à voix haute, la question qui me tient éveillé : quand une loi française commande une chose que la conscience réprouve, où est le devoir ?
Je n’écrirai pas mon nom, ni celui de ma commune. Ce que j’ai à dire, d’autres pourraient le signer à ma place, dans bien des villages de la zone Sud ; c’est pourquoi je le donne sans le rattacher à personne. Je suis instituteur. J’ai passé ma vie à faire l’école aux enfants d’ici, à leur apprendre à lire, à compter, et le reste : le respect de la loi, l’amour du pays, la parole qu’on tient. J’ai fait l’autre guerre, celle de 14, dans les tranchées, contre l’Allemand — le même dont on parle aujourd’hui, à ceci près qu’on envoie désormais nos garçons travailler chez lui.
Depuis quelques semaines, la loi du 16 février appelle les jeunes gens de trois classes à partir pour deux ans dans les usines d’Allemagne. Chez nous, comme partout, les convocations arrivent. Et voici ce que je vois, de la fenêtre où j’écris : des garçons de la commune, appelés, ne se sont pas présentés. On ne dit pas où ils sont. On baisse la voix quand on prononce leur nom. Le père, à qui l’on demande, répond qu’il ne sait pas, et peut-être ne sait-il pas. Ce sont des enfants que j’ai eus sur les bancs. Je les revois épeler leurs premières lettres. Aujourd’hui ils manquent à l’appel, et personne, ici, ne les montre du doigt.
Je n’écris pas pour donner une consigne. Je n’en ai pas à donner, et je me défie de ceux qui, en ce moment, en donnent trop vite, d’un bord comme de l’autre. Je n’appelle personne à partir, je n’appelle personne à fuir. J’écris parce qu’une question me tient éveillé la nuit, et que je crois qu’il vaut mieux la poser à voix haute que de la ruminer seul : quand une loi de son pays commande une chose que la conscience refuse, où est le devoir ?
La loi, à quoi j’ai cru toute ma vie
Toute ma vie, j’ai enseigné qu’on obéit à la loi. Ce n’était pas chez moi une formule ; c’était une conviction, presque une foi. J’ai appris aux enfants que la République tient parce que chacun respecte la règle commune, que le devoir civique n’est pas un mot dans un manuel, et qu’un homme vaut ce que vaut sa parole. J’ai fait réciter les devoirs envers la patrie, j’ai fait épeler le mot de loi comme on épelle un mot sacré. Un maître d’école qui a dit cela pendant quarante ans ne s’en défait pas d’un jour à l’autre.
Et voilà que cette loi-ci me met en peine. Car elle est française. Elle a été signée à Vichy, par le gouvernement, elle a paru au Journal officiel comme les autres. Rien, dans sa forme, ne la distingue d’une loi ordinaire. Mais ce qu’elle commande, c’est d’envoyer mes anciens élèves travailler dans les usines de l’Allemagne — celle-là même contre laquelle j’ai fait la guerre, celle contre laquelle sont tombés, dans ma classe d’âge, tant de garçons dont je porte encore les noms en mémoire.
C’est là que le sol se dérobe. On m’a appris, et j’ai appris aux autres, que la loi et le devoir allaient ensemble. Cette fois, ils se séparent. La loi me dit : qu’ils partent. Nos morts de 14, si je les convoque en pensée, me disent le contraire. Je n’ai jamais eu à choisir entre les deux. Je ne sais pas, aujourd’hui encore, comment on choisit.
Ce que risque une famille qui garde son fils
Il y a plus grave que mon trouble de vieux maître d’école : il y a la peur des familles, et elle est fondée. Que l’on m’entende bien : la loi ne punit pas un père d’être le père d’un fils qui se dérobe. Ce n’est pas cela. Mais elle punit qui se soustrait au travail obligatoire, et elle punit aussi qui l’aide à s’y soustraire. Le texte prévoit, pour l’un comme pour l’autre, l’amende et la prison — et l’amende, dit-on, peut monter très haut.
Or celui qui abrite son garçon, qui le nourrit, qui le cache dans une grange ou l’envoie chez un parent des hauteurs, celui-là aide. Il s’expose, s’il est découvert, à tomber sous le coup de la loi. Jusqu’où l’on ira contre ceux qui prêtent ainsi la main, je serais bien en peine de le dire, et ce n’est pas le moindre de mes tourments que cette incertitude : on ne sait pas ce que demain réserve à qui aura caché son fils. Je n’ai pas le texte sous les yeux pour en peser chaque détail. Mais le principe, lui, est écrit noir sur blanc : prêter la main est un délit.
Voilà pourquoi tant de pères, ici, n’osent pas approuver leur fils tout haut, même quand tout, en eux, l’approuve. Ce n’est pas qu’ils blâment le garçon. C’est qu’ils mesurent ce qu’ils risquent à le garder : leur bien, leur liberté, la maison. Un homme peut être prêt à souffrir pour sa seule conscience ; il hésite quand c’est toute sa famille qu’il met en jeu. Cette peur-là n’est pas de la lâcheté. Elle est le calcul d’un père qui, lui aussi, se trouve pris entre deux devoirs.
Et pourtant je ne les condamne pas
Je devrais, si je suivais jusqu’au bout ce que j’ai enseigné, condamner ceux qui ne partent pas. La loi est la loi ; ils l’enfreignent. Et pourtant je n’y parviens pas. Quelque chose en moi — le soldat de 14, peut-être, plus que le maître d’école — se refuse à blâmer un garçon de vingt ans qui ne veut pas aller river des obus dans l’usine du vainqueur. Envoyer notre jeunesse servir l’effort de guerre de celui qui nous occupe heurte le patriotisme le plus simple, celui du poilu que j’ai été, et qui n’a pas besoin de grands mots.
Mais je m’arrête au bord. Comprendre n’est pas prêcher. Je ne monterai pas sur une estrade pour appeler les fils du village à se cacher ; je ne me le pardonnerais pas si l’un d’eux, m’ayant écouté, attirait le malheur sur les siens. Je ne parle au nom d’aucun camp, d’aucune consigne venue d’ailleurs. Je ne suis qu’un vieil instituteur qui a cru toute sa vie à l’obéissance, et qui, pour la première fois, ne sait plus si elle est le devoir.
Alors je reste avec ma question, et je la laisse ouverte, parce que je ne sais pas la fermer. D’un côté, la loi de mon pays, à laquelle j’ai voué ma vie de maître. De l’autre, la conscience d’un homme qui a connu les tranchées et qui ne peut pas se réjouir de voir ses élèves prendre le train de l’Allemagne. Ces deux devoirs se contredisent, et je n’ai pas trouvé lequel l’emporte. Je ne le trouverai peut-être pas. Ce que je sais, c’est qu’un homme n’a pas le droit de trancher cela à la place des autres. Chacun, devant sa porte, devra le peser seul. Moi, ce soir, je ne l’ai pas tranché.