Une loi appelle les classes 1920-1922 à partir travailler en Allemagne
Le texte est tombé. Promulguée à Vichy le 16 février et parue au Journal officiel, une loi française astreint les jeunes gens des classes 1920, 1921 et 1922 à un service de deux ans, en Allemagne pour beaucoup d’entre eux. C’est l’État français lui-même qui, sous la pression du plénipotentiaire allemand pour l’emploi de la main-d’œuvre, livre ainsi ses propres enfants à l’usine du Reich. Voici ce que dit le texte, qui il vise, et ce qu’il change.
La nouvelle, depuis avant-hier, gagne de proche en proche la zone Sud, portée par le Journal officiel et commentée à voix basse dans les familles : une loi, signée à Vichy le 16 février, appelle sous une nouvelle forme d’obligation les jeunes gens nés en 1920, 1921 et 1922. Le mot d’ordre officiel parle de « service du travail » et de « solidarité » ; les termes du texte, eux, sont sans détour. Pour des dizaines de milliers de garçons de vingt à vingt-trois ans, ils signifient le départ pour les usines d’Allemagne.
Il faut le dire nettement, car l’habillage des communiqués tend à l’estomper : ce n’est pas une ordonnance de l’occupant, mais une loi française, prise par le gouvernement du maréchal et portant la signature de M. Pierre Laval, chef du gouvernement. C’est donc l’administration française qui dressera les listes, convoquera les appelés et veillera à leur acheminement. La chose est assez nouvelle pour qu’on s’y arrête : ailleurs en Europe, c’est l’autorité allemande qui réquisitionne directement ; ici, l’État se charge lui-même de la besogne.
Que dit le texte ? Son article premier appelle au travail les hommes des trois classes 1920, 1921 et 1922 — soit, en clair, les jeunes gens qui auraient été soldats des contingents de ces années si l’armée n’avait été dissoute. L’obligation est fixée à deux ans. On la présente comme tenant lieu du service militaire que la défaite et l’armistice ont supprimé : à la caserne d’hier se substitue désormais l’atelier, le plus souvent outre-Rhin.
Un point mérite explication, car il touche concrètement chaque appelé. Le texte prévoit que l’on défalque, de ces deux années dues, le temps déjà passé sous les drapeaux avant l’armistice et celui consacré aux Chantiers de la jeunesse. Un garçon qui a fait son temps aux Chantiers, ces formations où la jeunesse de la zone libre a été encadrée depuis 1940, en verra donc la durée retranchée de son obligation. Mais la déduction, pour beaucoup, n’effacera qu’une part du compte : le solde reste dû, et c’est ce solde qui prend, pour la plupart, le chemin de l’Allemagne.
Comment en est-on venu là ? Depuis l’été dernier, le gouvernement avait misé sur le départ volontaire de travailleurs, présenté comme une « relève » : à chaque groupe d’ouvriers partant pour le Reich devait correspondre, promettait-on, la libération de prisonniers de guerre retenus en Allemagne. L’appel n’a pas rempli ses quotas. Les volontaires n’ont pas été assez nombreux, et l’automne dernier une première contrainte avait déjà visé les travailleurs réputés disponibles. Faute de bras venus de bon gré, on passe aujourd’hui à l’appel par classes d’âge entières.
Derrière cette loi, une exigence venue de Berlin. M. Fritz Sauckel, que le Reich a chargé de pourvoir ses usines en main-d’œuvre dans toute l’Europe occupée, réclame de la France des contingents nouveaux et chiffrés, à livrer dans de brefs délais. Ce sont ces quotas, dit-on à Vichy, qui ont commandé la rédaction hâtive du texte. L’Allemagne, qui vient d’essuyer sur le front de l’Est un échec retentissant à Stalingrad, où sa VIᵉ armée a capitulé au début du mois, a plus que jamais besoin d’hommes à ses machines, ses propres ouvriers étant rappelés sous l’uniforme.
Que feront les intéressés ? Combien répondront à l’appel, combien chercheront à s’y dérober, en gagnant les fermes, les forêts ou les massifs plutôt que la gare de départ ? Nul, ce matin, ne saurait l’avancer. La loi est promulguée ; son application, elle, se jouera dans les semaines qui viennent, convocation après convocation. Nous nous bornons à dire ce qu’elle prescrit, et à qui : le reste, le pays le découvrira à mesure.