À Lille, le cardinal Liénart : « on peut se dérober sans péché »
Dimanche dernier, en l’église Saint-Maurice de Lille, devant six à sept mille jeunes gens, le cardinal Liénart, évêque de Lille, est revenu sur une allocution que la presse lui avait, dit-il, prêtée en la déformant. Le prélat a tenu à mettre les choses au point : non, accepter le départ pour le travail en Allemagne n’est pas un devoir de conscience ; on peut, a-t-il déclaré, « se dérober sans péché ». Parole rare, qu’aucune autre voix d’autorité de l’Église ne s’est, à ce jour, risquée à tenir aussi nettement en chaire.
LILLE. — Il est peu de paroles, par les temps qui courent, qui se laissent rapporter sans détour, tant la presse pèse ses mots et tant le silence, ailleurs, tient lieu de réponse. C’est pourquoi celle prononcée dimanche 21 mars, en l’église Saint-Maurice de Lille, mérite qu’on s’y arrête. Devant une assemblée que l’on dit forte de six à sept mille jeunes gens et jeunes filles, le cardinal Liénart, évêque de Lille, est monté en chaire pour dire, en propres termes, ce qu’il pensait du service du travail obligatoire — et pour corriger ce qu’on lui avait fait dire.
Car c’est d’une rectification qu’il s’agit d’abord. Quelques jours plus tôt, le 15 mars, le cardinal avait parlé devant la jeunesse, à Roubaix. Son propos, de l’aveu même de ceux qui l’ont entendu, n’était pas sans nuances : l’occupant, y disait-il en substance, outrepasse son droit en exigeant ce départ, de sorte qu’on peut s’y soustraire sans faute ; mais la charité, la fidélité au Christ, peuvent conduire tel ou tel à partir pour porter témoignage parmi les ouvriers de là-bas. Propos mesuré, donc, où la liberté laissée à chacun comptait autant que l’appel.
Or voici ce qu’une certaine presse en a tiré. Sous la plume des journaux complaisants à la « relève » et au départ, l’allocution du cardinal s’est trouvée résumée en un mot d’ordre qu’il n’avait pas prononcé : « Acceptons-le, il y aurait de la lâcheté à se dérober. » On prêtait ainsi au prélat l’exhortation contraire à celle qu’il avait tenue : non plus une liberté de conscience, mais une consigne de soumission, parée des couleurs du courage. La manœuvre n’a pas échappé au cardinal.
C’est pour la dénoncer qu’il a parlé de nouveau dimanche. Sa pensée, a-t-il protesté, avait été « complètement dénaturée » ; la presse avait trahi ce qu’il avait dit. Et, pour qu’on ne pût plus s’y méprendre, il a posé les choses sans ambages : « Je ne dis pas que ce soit un devoir de conscience d’accepter le S.T.O. Non, car il s’agit d’exigences qui dépassent la limite de nos justes obligations. On peut donc s’y dérober sans péché. » Que ces mots aient été dits du haut d’une chaire, devant des milliers de jeunes, et imprimés ensuite dans la lettre du diocèse, voilà qui les place hors de portée d’une nouvelle falsification.
Le cardinal, au demeurant, n’a pas fait de cette liberté un mot d’ordre de refus pur et simple. Il s’est gardé, nous dit-on, de la propagande dans les deux sens : ni l’antigermanisme qui ferait du départ une trahison, ni l’antibolchevisme qui en ferait un devoir de croisade. Que celui qui se dérobe ne le fasse pas par simple intérêt, a-t-il ajouté ; et que ceux qui partent n’oublient pas, parmi les ouvriers d’Allemagne, leur devoir de chrétiens. La distinction est fine : ce que le prélat retire au pouvoir, c’est le droit de réclamer l’obéissance des consciences ; ce qu’il laisse aux fidèles, c’est le poids entier de leur choix.
Reste à mesurer la portée de pareille parole. Elle est, dans le concert des autorités, singulièrement seule. Les chaires, pour la plupart, se taisent sur ce point, ou n’en parlent qu’avec des prudences qui n’engagent rien ; les déclarations officielles de l’épiscopat ne sont pas de cette eau. Qu’un cardinal, évêque d’un grand diocèse ouvrier, dise tout haut et nommément qu’on peut désobéir « sans péché » à une exigence de l’occupant, c’est, à notre connaissance, un fait isolé. Nous le rapportons comme tel : non comme la voix de l’Église, mais comme celle d’un prélat qui, dans le Nord, a osé la faire entendre.