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À Lille, le cardinal Liénart : « on peut se dérober sans péché »

Dimanche dernier, en l’église Saint-Maurice de Lille, devant six à sept mille jeunes gens, le cardinal Liénart, évêque de Lille, est revenu sur une allocution que la presse lui avait, dit-il, prêtée en la déformant. Le prélat a tenu à mettre les choses au point : non, accepter le départ pour le travail en Allemagne n’est pas un devoir de conscience ; on peut, a-t-il déclaré, « se dérober sans péché ». Parole rare, qu’aucune autre voix d’autorité de l’Église ne s’est, à ce jour, risquée à tenir aussi nettement en chaire.

Notre correspondant dans le Nord 23 mars 1943, 07h00 5 min de lecture

LILLE. — Il est peu de paroles, par les temps qui courent, qui se laissent rapporter sans détour, tant la presse pèse ses mots et tant le silence, ailleurs, tient lieu de réponse. C’est pourquoi celle prononcée dimanche 21 mars, en l’église Saint-Maurice de Lille, mérite qu’on s’y arrête. Devant une assemblée que l’on dit forte de six à sept mille jeunes gens et jeunes filles, le cardinal Liénart, évêque de Lille, est monté en chaire pour dire, en propres termes, ce qu’il pensait du service du travail obligatoire — et pour corriger ce qu’on lui avait fait dire.

Car c’est d’une rectification qu’il s’agit d’abord. Quelques jours plus tôt, le 15 mars, le cardinal avait parlé devant la jeunesse, à Roubaix. Son propos, de l’aveu même de ceux qui l’ont entendu, n’était pas sans nuances : l’occupant, y disait-il en substance, outrepasse son droit en exigeant ce départ, de sorte qu’on peut s’y soustraire sans faute ; mais la charité, la fidélité au Christ, peuvent conduire tel ou tel à partir pour porter témoignage parmi les ouvriers de là-bas. Propos mesuré, donc, où la liberté laissée à chacun comptait autant que l’appel.

Or voici ce qu’une certaine presse en a tiré. Sous la plume des journaux complaisants à la « relève » et au départ, l’allocution du cardinal s’est trouvée résumée en un mot d’ordre qu’il n’avait pas prononcé : « Acceptons-le, il y aurait de la lâcheté à se dérober. » On prêtait ainsi au prélat l’exhortation contraire à celle qu’il avait tenue : non plus une liberté de conscience, mais une consigne de soumission, parée des couleurs du courage. La manœuvre n’a pas échappé au cardinal.

C’est pour la dénoncer qu’il a parlé de nouveau dimanche. Sa pensée, a-t-il protesté, avait été « complètement dénaturée » ; la presse avait trahi ce qu’il avait dit. Et, pour qu’on ne pût plus s’y méprendre, il a posé les choses sans ambages : « Je ne dis pas que ce soit un devoir de conscience d’accepter le S.T.O. Non, car il s’agit d’exigences qui dépassent la limite de nos justes obligations. On peut donc s’y dérober sans péché. » Que ces mots aient été dits du haut d’une chaire, devant des milliers de jeunes, et imprimés ensuite dans la lettre du diocèse, voilà qui les place hors de portée d’une nouvelle falsification.

Le cardinal, au demeurant, n’a pas fait de cette liberté un mot d’ordre de refus pur et simple. Il s’est gardé, nous dit-on, de la propagande dans les deux sens : ni l’antigermanisme qui ferait du départ une trahison, ni l’antibolchevisme qui en ferait un devoir de croisade. Que celui qui se dérobe ne le fasse pas par simple intérêt, a-t-il ajouté ; et que ceux qui partent n’oublient pas, parmi les ouvriers d’Allemagne, leur devoir de chrétiens. La distinction est fine : ce que le prélat retire au pouvoir, c’est le droit de réclamer l’obéissance des consciences ; ce qu’il laisse aux fidèles, c’est le poids entier de leur choix.

Reste à mesurer la portée de pareille parole. Elle est, dans le concert des autorités, singulièrement seule. Les chaires, pour la plupart, se taisent sur ce point, ou n’en parlent qu’avec des prudences qui n’engagent rien ; les déclarations officielles de l’épiscopat ne sont pas de cette eau. Qu’un cardinal, évêque d’un grand diocèse ouvrier, dise tout haut et nommément qu’on peut désobéir « sans péché » à une exigence de l’occupant, c’est, à notre connaissance, un fait isolé. Nous le rapportons comme tel : non comme la voix de l’Église, mais comme celle d’un prélat qui, dans le Nord, a osé la faire entendre.

Le contexte

Une loi du 16 février 1943 a institué le service du travail obligatoire, astreignant des classes de jeunes Français à partir travailler en Allemagne ; elle prolonge le système de la « relève » lancé l’été précédent.

Le Nord et le Pas-de-Calais relèvent d’un commandement militaire allemand distinct, rattaché à Bruxelles ; la pression sur la main-d’œuvre y est ancienne et lourde.

Achille Liénart, évêque de Lille depuis 1928, créé cardinal en 1930, s’est fait connaître par son attention au monde ouvrier, notamment lors du conflit du textile de Roubaix-Tourcoing en 1928-1929.

État des informations

Cet article s’en tient à ce qui est connaissable au 23 mars 1943 : deux allocutions datées, un verbatim attesté et la rectification d’une déformation de presse. Les propos du cardinal sont cités et attribués à lui seul ; la rédaction ne les étend pas à l’ensemble de l’épiscopat et ne préjuge ni de leur écho, ni des suites qu’ils pourront avoir. Les formules officielles relayées par la presse complaisante sont citées comme telles, non endossées.

Ce que l’on sait

  • Le dimanche 21 mars 1943, en l’église Saint-Maurice de Lille, le cardinal Liénart a parlé du service du travail obligatoire devant une assemblée estimée à six ou sept mille jeunes gens et jeunes filles.
  • Il y a déclaré : « Je ne dis pas que ce soit un devoir de conscience d’accepter le S.T.O. […] On peut donc s’y dérober sans péché. »
  • Cette allocution faisait suite à une première, prononcée à Roubaix le 15 mars 1943, dont le propos était plus nuancé (liberté de se dérober, mais appel possible de la charité à partir).
  • Après le sermon de Roubaix, une partie de la presse avait résumé le propos du cardinal en une formule qu’il n’avait pas tenue (« Acceptons-le, il y aurait de la lâcheté à se dérober »).
  • Le 21 mars, le cardinal a protesté que sa pensée avait été dénaturée par la presse et a tenu à la rétablir publiquement.

Ce que l’on ignore

  • L’effet de cette parole sur le comportement des jeunes gens astreints au départ ne peut être apprécié à cette date.
  • On ignore quelle sera la réaction des autorités — françaises comme allemandes — à une prise de position aussi nette.
  • La position des autres évêques sur ce point précis n’est pas publiquement établie ; le silence ou les nuances dominent, mais on ne saurait en dresser le tableau.

Sources historiques utilisées

secondary

« La vraie pensée de Son Éminence le Cardinal Liénart au sujet du travail obligatoire » — Revue du Nord (Persée)

Document (Revue du Nord, t. 60, n° 238, 1978) consulté pour le titre falsifié paru dans la presse après Roubaix (« Acceptons-le, il y aurait de la lâcheté à se dérober »), le démenti du 21 mars (pensée « complètement dénaturée »), l’assistance de six à sept mille jeunes à Saint-Maurice et le refus de Liénart d’être enrôlé dans la propagande antibolchevique.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

L’article imite une chronique du 23 mars 1943, deux jours après l’allocution de Saint-Maurice. Les formulations à chaud reconstituent le compte rendu d’un correspondant du Nord ; rien n’est affirmé au-delà de ce qui est connaissable à cette date, et le propos est attribué au seul cardinal Liénart.

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Depuis que la loi du 16 février réquisitionne les jeunes gens des classes 1920, 1921 et 1922 pour aller travailler en Allemagne, une même question revient, dans les patronages comme au confessionnal : faut-il obéir à une loi qu’on tient pour injuste, et se dérober est-il un péché ? Nous avons longuement écouté un aumônier de jeunesse, prêtre de paroisse mêlé chaque jour à ces garçons. Il parle de ce qu’il entend, non de ce que « l’Église » déciderait — car elle n’a, à ce jour, rien décidé d’une seule voix.

17 mars 1943, 09h0017 min