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Le secrétaire de mairie pris entre les listes et la population

Depuis la loi du 16 février, ce sont les communes qui dressent et transmettent les listes des jeunes gens des classes appelées au travail obligatoire. Dans une mairie de zone Sud, un secrétaire de mairie accepte de parler à visage couvert. Il décrit la mécanique du recensement, la pression des préfectures, les questions des familles qui se pressent au guichet, et le poids d’une besogne dont il dit qu’elle n’est pas de son ressort ordinaire. Un long entretien sur l’envers administratif d’une mesure que tout un bourg redoute.

Propos recueillis par notre correspondant en zone Sud 4 mars 1943, 09h00 15 min de lecture

Il nous reçoit après l’heure de fermeture, dans le bureau étroit où il tient les registres de la commune depuis bien avant la guerre. Sur la table, des feuilles à en-tête de la préfecture, des listes nominatives dressées à la main, un encrier, et le gros volume relié de l’état civil où sont consignées, année après année, les naissances du canton. C’est dans ces pages que tout commence : car ce sont elles, désormais, qui désignent les jeunes gens appelés au titre du travail obligatoire institué par la loi du 16 février.

Il pose d’emblée sa condition : ni son nom, ni celui de sa commune ne paraîtront. « Je suis fonctionnaire, dit-il. Je n’ai pas à faire de discours. Ce que je vous dis, c’est ce que je fais de mes mains et ce que je vois passer à ce guichet — rien de plus. » Il refuse de se poser en juge de la mesure, et nous prie de ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Ce que nous restituons ici, c’est la besogne d’une mairie de campagne au lendemain d’une loi qui, en quelques jours, a fait du registre des naissances un instrument de réquisition.

L’homme parle posément, en pesant ses mots, comme on pèse une signature au bas d’un acte. Il décrit une machine administrative lancée à grande allure : des délais brefs, des dates-butoir rapprochées, des bordereaux à remplir et à renvoyer, des convocations à distribuer. Et, par-dessus cette mécanique, le va-et-vient des familles qui montent à la mairie chercher une réponse qu’il n’a pas toujours.

Nous l’avons écouté plus d’une heure. Il n’a rien promis, rien annoncé, et s’est gardé de toute prédiction sur la suite. « Je tiens des registres, a-t-il répété. Je ne sais pas ce que demain réserve à ces garçons. » C’est cette lucidité d’homme de plume, prise entre l’ordre reçu et la rue qu’il connaît, que nous avons cherché à recueillir.

Grand entretien

Un secrétaire de mairie d’une commune de zone Sud

Note de rédaction : ce témoin est un personnage composite et anonyme, reconstitué à partir de la situation plausible d’un secrétaire de mairie de zone Sud au début de mars 1943, et de la mécanique administrative établie par la loi du 16 février et les instructions préfectorales qui l’ont suivie. Les réponses ne sont pas des citations authentifiées ; elles s’en tiennent à ce qui pouvait être su, fait et redouté à cette date, sans préjuger de la suite.

Commençons par le commencement. Comment une liste de jeunes gens à appeler se dresse-t-elle, concrètement, dans une mairie comme la vôtre ?

Elle ne se dresse pas, à proprement parler : elle se recopie. Tout est déjà là, dans le registre des naissances. La loi vise des classes d’âge — on m’a demandé les garçons nés en 1920, 1921 et 1922 ; ceux de 1922 en premier lieu, paraît-il. Mon travail consiste à ouvrir les années correspondantes de l’état civil, à relever un à un les noms, les prénoms, les dates et lieux de naissance, et à les reporter sur les listes nominatives que réclame la préfecture. C’est un travail de copiste, fastidieux et simple. La difficulté n’est pas de tenir la plume ; elle est de savoir que chacun de ces noms, je l’ai vu grandir, et que je l’écris aujourd’hui sur une feuille qui ne lui veut pas de bien.

Vous parlez de classes d’âge. Mais une liste tirée du registre des naissances n’est pas une liste des présents. Les garçons sont-ils tous là où vous les inscrivez ?

C’est tout le point, et c’est là que les choses se compliquent. Le registre dit qui est né ici ; il ne dit pas qui y demeure encore. Beaucoup sont partis : à la ville pour le travail, dans une autre commune par mariage, aux champs chez un oncle. D’autres figurent sur mes pages sans qu’on les ait revus depuis des années. Un secrétaire de mairie consciencieux doit alors tenir à jour, autant qu’il le peut, les changements de domicile, les radiations, les mentions. Or ces mentions, voyez-vous, prennent du temps à vérifier, et l’on me presse. Une liste juste demande des recoupements ; une liste rapide en fait l’économie. Entre les deux, il y a toute la marge d’un homme qui sait que la précipitation, ici, n’est pas forcément un devoir.

Une fois la liste établie, à qui la remettez-vous, et comment redescend ensuite la convocation jusqu’au jeune homme ?

La liste remonte : je la transmets à la sous-préfecture, qui la centralise pour le compte de la préfecture. C’est de là-haut que repart le mouvement inverse. On me renvoie les convocations individuelles — pour la visite médicale, pour le conseil de révision — que je dois faire parvenir aux intéressés. Tantôt par la poste, tantôt de la main à la main : dans un bourg, le secrétaire de mairie connaît les maisons, et il n’est pas rare qu’on attende de moi que j’aille porter le papier moi-même, ou que je le confie au garde champêtre. Tout repose sur cette chaîne — registre, liste, préfecture, convocation, retour à la commune. Si un maillon traîne, c’est toute la chaîne qui prend du retard. Et un papier, monsieur, cela s’égare. Je ne dis pas plus.

Vous laissez entendre qu’un papier peut s’égarer. Un secrétaire de mairie a-t-il vraiment des marges de manœuvre, ou n’est-il qu’un rouage ?

Un rouage a toujours un peu de jeu, sans quoi la machine grippe. Mes marges sont étroites, et je ne veux pas les grandir en paroles. Une adresse que je vérifie deux fois plutôt qu’une. Une mention de domicile que je m’abstiens de présumer tant que je n’en suis pas sûr. Une liste que je rends complète quand on me la demande complète, et pas une ligne de plus. Une lettre qui part le lendemain au lieu du jour même, parce que le bureau ferme et que je suis seul. Rien de tout cela ne s’appelle un refus ; tout cela s’appelle de la lenteur, ou du scrupule, selon le jour. Mais je ne me fais pas d’illusion : ce qui m’échappe en haut, la préfecture le rattrape. Mon registre n’est pas le seul. On peut me redemander une liste, me la faire refaire, m’envoyer un contrôleur. La marge existe ; elle ne protège personne durablement, et surtout pas moi.

Justement, qu’est-ce qu’un secrétaire de mairie risque, s’il tarde, s’il oublie, s’il se trompe ?

Je l’ignore au juste, et c’est précisément ce qui rend la chose pesante. Nul ne m’a remis un tarif des fautes. Mais je sais ce qu’est la hiérarchie, et je devine. Une liste incomplète, c’est d’abord une observation de la sous-préfecture ; puis une mise en demeure ; puis, si l’on me juge négligent, une remarque qui peut coûter un poste, et davantage. Un fonctionnaire qui paraîtrait entraver le service s’expose à plus qu’un blâme, par les temps qui courent. Je n’ai pas de famille à exposer à la légère. Voilà pourquoi je vous parle de scrupule et de lenteur, et non d’autre chose : un homme prudent ne franchit pas une ligne qu’il ne saurait pas où elle se trouve.

Au-dessus de vous, il y a le maire ; au-dessus encore, le préfet, la gendarmerie. Comment cette pression descend-elle jusqu’à votre bureau ?

Elle descend par les délais, surtout. Ce qui frappe, depuis la loi, c’est la hâte. On a demandé que le recensement soit bouclé en quelques jours, les visites enchaînées dans la foulée. Les instructions arrivent serrées, avec des dates rapprochées et le mot « urgent » souligné. Le maire reçoit la circulaire du préfet ; il me la passe, et c’est moi qui exécute. Le maire, dans une petite commune, c’est un homme du pays comme un autre, souvent un cultivateur ou un artisan ; il n’aime pas plus que moi avoir à désigner les fils de ses voisins. La gendarmerie, elle, n’entre pas dans mon bureau pour les listes : son affaire à elle, c’est plus tard, l’acheminement de ceux qui sont appelés vers le lieu du rassemblement. Mais sa seule présence dans le paysage pèse. Chacun, dans cette chaîne, exécute ce qui vient d’au-dessus en se disant qu’il n’est pas le maître de la mesure. Et c’est vrai. Aucun de nous, ici, ne l’a voulue.

Vous décrivez une chaîne où nul ne se sent responsable. N’est-ce pas un peu commode ?

Je ne cherche pas mon confort, je décris une mécanique. Que personne, dans le rang, ne se sente l’auteur de la mesure, c’est un fait, et ce fait a un nom à la mairie : on appelle cela « appliquer ». J’applique. Le maire transmet, le préfet ordonne, le bureau de la main-d’œuvre coordonne. Chacun fait sa part et peut se dire qu’il n’a fait que sa part. Est-ce commode ? Peut-être. Est-ce faux ? Non. Mais je ne m’en cache pas la portée : une liste exacte est plus efficace qu’un discours, et c’est moi qui tiens la plume. Voilà pourquoi je pèse mes scrupules à leur juste poids, sans les parer de vertus que je ne revendique pas. Je fais ce que je peux dans les limites où je suis, et ces limites sont serrées.

Vous avez évoqué le guichet, les familles qui montent à la mairie. Que viennent-elles vous demander ?

Tout, et d’abord une réponse que je n’ai pas. Une mère vient savoir si son fils est sur la liste, et pourquoi. Un père vient demander si l’exploitation peut se passer de son aîné, si le métier du garçon le met à l’abri, s’il existe un sursis, une dispense, un recours. Une fiancée vient s’enquérir d’une date. On me prend pour celui qui sait, parce que je tiens les papiers ; mais les papiers ne disent pas tout, et beaucoup de décisions ne se prennent pas ici. Je renseigne ce que je peux : la procédure, les pièces à fournir, le jour de la visite. Pour le reste — qui partira, qui restera —, je ne suis pas maître, et je le dis. Le plus dur n’est pas le travail d’écriture ; c’est ce défilé de visages au guichet, et l’attente qu’ils mettent dans un homme qui n’a, en vérité, qu’un registre à leur offrir.

Sent-on, à ce guichet, de la colère ? De la peur ? De la résignation ?

Les trois, et cela varie d’une heure à l’autre. De la peur, beaucoup : on redoute le départ, l’éloignement, l’inconnu d’un travail là-bas dont on ne sait pas grand-chose de sûr, et l’on s’accroche à tout ce qui ressemble à une exemption. De la colère, oui, rentrée le plus souvent, car on n’élève pas la voix dans une mairie sans risque ; elle se devine à un mot sec, à un silence, à une question posée plus durement qu’il ne faudrait. De la résignation aussi, chez ceux qui se disent qu’il faut s’incliner. Ce que je ne vois pas, en revanche, c’est de l’empressement. Personne ne monte ici en se réjouissant d’être appelé. Les familles ne discutent pas la loi devant mon guichet ; elles cherchent, chacune pour son fils, le défaut de la cuirasse. C’est très humain, et c’est très lourd à porter de l’autre côté de la table.

On parle déjà, dans les campagnes, de jeunes gens qui ne se présenteraient pas. Le voyez-vous, vous, dans vos registres ?

Je vois surtout des absences, et une absence n’est pas encore un refus déclaré. Un garçon convoqué qui ne se présente pas, cela peut être bien des choses : une lettre qui n’est pas arrivée, un homme parti travailler ailleurs, un malade, ou quelqu’un qui a choisi de ne pas répondre. Mon rôle s’arrête à constater que telle convocation est restée sans suite ; il ne m’appartient pas de dire pourquoi, et je me garde de le supposer sur le papier. On commence à entendre, ici et là, qu’un tel a « disparu », qu’un autre « n’est pas chez lui ». Ce ne sont, pour l’instant, que des bruits de village, et je ne les inscris nulle part. Ce que je puis dire, c’est que la chose existe et qu’elle inquiète la hiérarchie : on me demande, déjà, de signaler les défaillances. Pour le nombre, je n’en sais rien et je me défie des chiffres qui courent.

Précisément : combien de garçons votre commune doit-elle fournir ? Et au-delà, sait-on combien d’hommes la mesure appelle dans le pays ?

Pour ma commune, je pourrais presque vous le dire en comptant les lignes de mes listes ; mais je ne le ferai pas, car ce serait livrer ce que je dois à la préfecture, et c’est trop tôt : les vérifications ne sont pas closes, des noms tomberont, d’autres s’ajouteront. Quant au pays tout entier, je n’en sais absolument rien, et personne ici n’en sait rien. Nous voyons passer notre canton, pas la France. On entend des chiffres dans les conversations, à la veillée, au marché ; je n’en crois aucun, car nul, à mon échelle, n’est en mesure de les établir. Méfiez-vous de l’homme qui vous donnera un total au présent : il le tient d’une rumeur, pas d’un registre. Moi, je tiens des registres, et je sais ce qu’ils contiennent et, surtout, ce qu’ils ne contiennent pas.

Pour finir : vous tenez ces listes de vos mains. Comment fait-on, le soir, avec cela ?

On ferme le registre, on rentre chez soi, et l’on ne dort pas toujours. Je ne vais pas vous dire que j’ai trouvé la paix de l’âme ; je ne l’ai pas. Mais je ne vais pas non plus me draper dans une vertu que ma place ne me permet pas. Je suis un homme de mairie : ma fidélité va d’abord au registre, à son exactitude, à la commune que je sers depuis des années. Cette fidélité-là, aujourd’hui, on l’a tournée contre les gens d’ici, et c’est cela qui pèse. Alors je fais ce qu’un homme prudent peut faire : mon devoir d’écriture, avec une lenteur que je ne m’explique pas toujours, et le souci de ne pas en rajouter. Je ne sais pas ce que ces garçons deviendront. Je sais seulement que je tiendrai mes registres aussi droitement et aussi lentement que je le pourrai, et que je ne me vanterai de rien. Le reste ne dépend pas de moi.

Le contexte

La loi du 16 février 1943 institue, pour les jeunes gens des classes 1920, 1921 et 1922, une obligation de travail ; elle prolonge le dispositif de la loi du 4 septembre 1942 sur l’utilisation et l’orientation de la main-d’œuvre.

Elle fait suite à la « Relève » lancée à l’été 1942, qui promettait le retour de prisonniers en échange de départs de travailleurs et dont les résultats avaient déçu les attentes du gouvernement.

Le recensement est confié aux préfets, avec des délais très brefs ; les communes dressent et transmettent les listes nominatives à partir des registres d’état civil ; les convocations aux visites médicales et conseils de révision suivent immédiatement.

La France demeure coupée par la ligne de démarcation depuis l’armistice de juin 1940 ; la zone Sud, naguère dite « libre », est occupée par les troupes allemandes depuis novembre 1942.

État des informations

Cet entretien s’en tient à ce qui est connaissable au début de mars 1943, à l’échelle d’une mairie de zone Sud : la mécanique du recensement et des convocations, telle qu’un secrétaire de mairie peut l’éprouver. Le témoin est un personnage composite et anonyme ; ses propos ne sont pas des citations authentifiées. Aucun chiffre global n’est avancé au présent : ceux qui circulent sont signalés comme rumeurs. L’article ne préjuge pas de la suite.

Ce que l’on sait

  • La loi du 16 février 1943 appelle au travail obligatoire les jeunes gens des classes 1920, 1921 et 1922.
  • Le recensement est conduit par les préfets dans des délais courts ; les communes établissent les listes nominatives à partir de l’état civil et les transmettent à l’administration préfectorale.
  • Des convocations individuelles, pour visite médicale et conseil de révision, sont adressées aux jeunes gens des classes appelées.
  • La gendarmerie intervient en aval, pour l’acheminement des appelés vers les lieux de rassemblement.
  • La mesure s’inscrit dans le prolongement de la loi du 4 septembre 1942 et de la « Relève » de l’été 1942.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre d’hommes appelés à l’échelle du pays n’est pas connu au présent et ne peut être établi à l’échelle d’une mairie.
  • L’ampleur des défaillances et des non-présentations aux convocations ne peut être chiffrée à cette date.
  • Les marges effectives des fonctionnaires communaux, et les sanctions encourues en cas de retard ou d’erreur, ne sont pas fixées par un barème connu.
  • Le sort réservé aux jeunes gens une fois appelés, et la durée réelle de leur éloignement, ne sont pas connus avec certitude.

Sources historiques utilisées

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Service du travail obligatoire (France) — Wikipédia

Consulté pour la loi du 16 février 1943, l’appel des classes 1920-1922, le calendrier accéléré du recensement par les préfets et des conseils de révision (fin février-début mars), le rôle des maires et mairies dans la transmission des listes, le rôle de la gendarmerie et des bureaux de main-d’œuvre, et l’enchaînement avec la Relève (1942) et la loi du 4 septembre 1942. Tout chiffre global postérieur ou non connaissable au présent a été écarté du corps de l’entretien.

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Histoire du STO (Cairn) — chapitre, p. 107

Consulté pour la mécanique administrative locale de la réquisition : recensement par classes d’âge, rôle des préfectures et des communes, transmission des listes nominatives et convocations.

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Les sources sur le STO aux Archives nationales du monde du travail

Consulté pour la trace documentaire de l’application du STO (bordereaux nominatifs, certificats de travail, catégories d’exemptions et de sursis, décret de mars 1943 sur la tenue des registres) éclairant la besogne administrative décrite par le témoin.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Entretien reconstruit à partir de la situation plausible d’un secrétaire de mairie de zone Sud au début de mars 1943. Le témoin est composite et anonyme ; ses réponses ne sont pas des citations authentifiées et s’en tiennent à ce qui pouvait être su, fait et redouté à cette date. Aucun propos n’est tiré de mémoires d’après-guerre, et le témoin ne se réclame d’aucun programme.

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