Cas de conscience : un aumônier de jeunesse face au départ
Depuis que la loi du 16 février réquisitionne les jeunes gens des classes 1920, 1921 et 1922 pour aller travailler en Allemagne, une même question revient, dans les patronages comme au confessionnal : faut-il obéir à une loi qu’on tient pour injuste, et se dérober est-il un péché ? Nous avons longuement écouté un aumônier de jeunesse, prêtre de paroisse mêlé chaque jour à ces garçons. Il parle de ce qu’il entend, non de ce que « l’Église » déciderait — car elle n’a, à ce jour, rien décidé d’une seule voix.
Il a posé une condition avant de nous recevoir : qu’on ne fasse parler, à travers lui, ni son évêque, ni son ordre, ni « l’Église » prise en bloc. « Je ne suis qu’un prêtre de quartier qui s’occupe de garçons, dit-il. Ce que je vous dirai, je l’ai entendu de mes oreilles, ici, dans ma paroisse. Je ne tranche aucune question que mes supérieurs n’ont pas tranchée. » Nous le présentons donc pour ce qu’il est : un aumônier de jeunesse, prêtre de base, dont nous tairons le nom et la ville, et qui témoigne d’un trouble qu’il voit de près sans prétendre y répondre au nom de personne.
Depuis un mois, son patronage s’est rempli d’une inquiétude nouvelle. Les garçons qu’il accompagne depuis l’enfance — ceux des classes appelées — savent qu’ils peuvent, d’un jour à l’autre, recevoir l’ordre de partir pour les usines du Reich. Les uns s’y résignent, les autres parlent tout bas de se cacher. Et tous, croyants ou non, viennent chercher auprès de lui la même chose : non pas une consigne, qu’il n’a pas à donner, mais le droit de poser à voix haute une question qui les tient éveillés la nuit. C’est cette question, et l’embarras où elle le met lui-même, que nous avons voulu recueillir.
Un aumônier de jeunesse, prêtre de paroisse (profil composite et anonyme, mêlé chaque jour aux jeunes gens appelés par le STO)
Note de rédaction : entretien reconstruit. L’interlocuteur est une figure composite, vraisemblable mais non réelle : un aumônier de jeunesse de base, dont les propos n’engagent ni un prélat ni l’épiscopat. Aucune de ses phrases n’est une citation authentique, et aucune n’est mise dans la bouche d’une personne réelle. Quand il rapporte des propos prêtés à un haut dignitaire ou un titre lu dans un journal, ils sont cités et attribués, jamais endossés. L’entretien s’en tient à ce qui pouvait être su le 17 mars 1943.
Commençons par le commencement. Qu’est-ce qui a changé, dans votre patronage, depuis le mois de février ?
Tout, et rien. Les visages sont les mêmes, les jeux du dimanche sont les mêmes, mais une ombre s’est posée sur tout cela. Depuis qu’on sait que la loi du mois dernier appelle les garçons des trois classes — ceux de 1920, de 1921, de 1922 — à partir travailler en Allemagne, je vois entrer chez moi des jeunes gens que je connais depuis qu’ils sont enfants de chœur, et qui ne savent plus comment se tenir devant leur propre avenir. Avant, ils me parlaient de leur métier, d’une fiancée, d’un examen. Maintenant ils me parlent d’une convocation qu’ils attendent comme on attend une sentence. Ce n’est pas une émotion passagère : c’est une peur de fond, qui travaille les familles entières. La mère qui ne veut pas que son fils parte, le père qui ne veut pas qu’il se mette dans l’illégalité, le garçon pris entre les deux. Tout cela atterrit, le soir, dans ma sacristie.
Et que vous demandent-ils, exactement, ces garçons ?
Ils me demandent presque tous la même chose, et c’est la question la plus redoutable qu’on puisse poser à un prêtre : « Mon père, si je me dérobe, est-ce que je commets un péché ? » Comprenez bien le poids de cette phrase dans la bouche d’un croyant. Il ne me demande pas si c’est prudent, ni si c’est dangereux — il sait que c’est dangereux. Il me demande si, en refusant d’obéir à une loi de l’État, il offense Dieu. Pour beaucoup, c’est cela qui les retient au bord, plus encore que la gendarmerie : l’idée qu’en se cachant ils se mettraient en faute devant le ciel. Et je vous avoue que, devant cette question, je mesure chaque fois combien je marche sur une corde.
Pourquoi une corde ? La réponse n’est-elle pas dans la morale que vous enseignez ?
Si seulement c’était aussi simple. La morale que j’enseigne dit deux choses, et ces deux choses, ici, se font face. D’un côté, elle enseigne le respect de l’autorité, l’obéissance aux lois établies, l’ordre voulu pour le bien commun ; c’est une vieille et solide doctrine, et je ne vais pas la renier du jour au lendemain parce qu’elle dérange. De l’autre côté, cette même morale dit qu’une loi n’oblige en conscience que si elle est juste, et qu’une autorité qui outrepasse son droit ne lie plus de la même manière. Or voilà : ces garçons ne sont pas appelés par leur pays pour le défendre. Ils sont requis par une puissance étrangère, l’occupant, pour servir son effort à elle, loin de chez eux, contre leur gré. Faut-il à cela l’obéissance qu’on doit aux lois de sa propre cité ? La doctrine ouvre la question ; elle ne me la ferme pas. Et tant qu’aucune voix au-dessus de moi ne l’a tranchée clairement, je n’ai pas le droit de la trancher à sa place du haut de mon confessionnal.
Vous dites « aucune voix au-dessus de vous ». L’Église ne s’est donc pas prononcée ?
Et c’est là qu’il faut que je vous arrête, parce que c’est le point que tout le monde brouille. On dit « l’Église » comme si c’était un seul homme qui ouvre la bouche. Ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Nos évêques, jusqu’ici, ne se sont pas exprimés d’une seule et même voix sur cette affaire-là, publiquement et solennellement. Il n’y a pas eu, que je sache, de mot d’ordre commun descendu de l’épiscopat français disant aux fidèles : voilà ce qu’il faut faire. Chacun, dans son diocèse, avance avec prudence. Alors quand un garçon me dit « mais l’Église, qu’est-ce qu’elle en pense ? », je suis obligé de lui répondre la vérité, qui le déçoit : l’Église, pour le moment, ne lui répond pas d’une voix unique. Il y a des prêtres, des consciences, des hésitations. Pas encore une parole d’ensemble. Et moi, prêtre de paroisse, je n’ai pas qualité pour fabriquer cette parole qui manque.
Cette prudence des évêques, comment l’expliquez-vous ?
Avec ménagement, car je ne suis pas dans leur tête et je leur dois le respect. Mais je peux décrire ce que je crois comprendre. Un évêque, c’est un homme qui porte un diocèse entier sur les épaules, sous l’Occupation, avec un occupant d’un côté et un État français de l’autre, qu’il faut bien ménager pour pouvoir continuer à célébrer, à enseigner, à protéger ses œuvres. Une parole imprudente, et ce sont des représailles, des fermetures, peut-être des arrestations. Beaucoup tiennent aussi, par fidélité ou par habitude, à ne pas se dresser contre le pouvoir établi. Tout cela commande la prudence, et je ne la juge pas de mon banc. Mais cette prudence a un prix, et c’est nous, en bas, qui le payons : faute d’une consigne claire, c’est le simple curé qui se retrouve seul, le soir, avec un garçon de vingt ans qui lui demande s’il sera damné de vouloir rester en France.
Justement, on entend dire qu’un prélat aurait pris position. Qu’en savez-vous ?
J’en sais ce qui circule, et je vais être très prudent, parce que ce qui circule n’est pas forcément ce qui a été dit. On rapporte qu’un cardinal, dans le Nord, se serait adressé voici quelques jours à plusieurs milliers de jeunes gens sur l’attitude à tenir devant le travail obligatoire. Jusque-là, c’est plausible, et l’on me l’assure de plusieurs côtés. Mais sur le contenu, méfiance absolue. Car ce qu’on m’en rapporte ne vient pas de sa bouche : cela vient de journaux qui prétendent résumer son propos, et le résumé qu’on en fait me paraît déjà suspect.
Suspect en quoi ? Qu’est-ce qu’on prête à ce cardinal ?
On a vu passer un titre — je le cite comme un titre de presse, pas comme une vérité — qui résume son propos en un mot d’ordre : « Acceptons-le, il y aurait de la lâcheté à se dérober ». Voilà la formule qui court. Et je vous dis tout net ma défiance. D’abord parce qu’un titre de journal n’est pas un sermon : on coupe, on resserre, on durcit, on choisit les mots qui frappent. Ensuite parce que cette formule-là, « lâche de s’y soustraire », sonne exactement comme ce que le pouvoir aimerait entendre dire par un homme d’Église — ce qui doit, justement, redoubler la prudence. Je n’affirme pas qu’il a dit le contraire ; je n’en sais rien. Je dis qu’entre ce qu’un prélat a prononcé en chaire et ce qu’un journal en imprime sous un titre, il y a parfois tout un monde, et qu’en ces temps de presse surveillée, ce monde-là penche rarement par hasard. Tant que je n’aurai pas le texte même de ses paroles, je tiens cette phrase pour une version rapportée, et contestable, pas pour sa pensée.
Vous mettez donc en doute jusqu’à ce qu’a dit un cardinal ?
Je ne mets pas en doute le cardinal : je mets en doute le journal. La nuance est capitale. Il est tout à fait possible que cet homme ait tenu des propos nuancés, longs, pesés, où il distinguait l’autorité légitime de la contrainte subie — et qu’un titre les ait réduits à un slogan. C’est même ce que je crois le plus vraisemblable, connaissant la manière dont nos chaires parlent et dont nos journaux abrègent. Mais je n’ai pas la preuve, alors je ne l’avance pas comme un fait. Ce que je sais avec certitude, c’est qu’on ne peut pas, aujourd’hui, prendre un titre de presse pour la position de l’Église sur le STO. Ce serait deux fautes en une : confondre un homme avec l’Église entière, et confondre une coupe de journaliste avec une parole de pasteur. Mes garçons, je les mets en garde contre cela précisément.
Revenons à eux. Au confessionnal, qu’entendez-vous vraiment ?
J’entends des choses que je ne répéterai jamais en détail, car le secret me lie absolument, et même la guerre ne le desserre pas. Mais je peux vous en dire la couleur. J’entends des garçons qui s’accusent de lâcheté parce qu’ils ont envie de se cacher, et d’autres qui s’accusent de lâcheté parce qu’ils songent à partir pour avoir la paix. C’est cela qui me bouleverse : les mêmes mots, « je suis un lâche », montent de deux peurs opposées. J’entends des fils qui ne veulent pas faire de peine à leur mère, des fiancés qui ne savent pas s’ils reverront leur promise, des ouvriers qui se demandent si, en travaillant là-bas, ils ne serviraient pas la machine de ceux qui les ont vaincus. Et tous attendent de moi un mot qui les apaise. Or je n’ai pas de mot magique. J’ai surtout à les empêcher de prendre leur angoisse pour un péché.
Que leur dites-vous, alors, quand ils insistent : se dérober, est-ce mal ?
Je leur dis d’abord ce que je ne peux pas leur dire — c’est-à-dire que je ne leur donnerai pas, moi, l’ordre de partir ni l’ordre de se cacher, parce que ce choix engage leur vie et leur famille, et qu’il n’appartient qu’à eux devant Dieu. Ensuite je les aide à regarder leur conscience en face, ce qui est tout mon ministère. Je leur rappelle que, selon notre théologie morale, on ne pèche pas en refusant de servir une contrainte injuste, et qu’un homme requis de force par une puissance étrangère n’est pas dans la même situation que le citoyen qui fraude l’impôt de son propre pays. Je leur rappelle aussi qu’il y a, en face, le risque qu’ils font courir aux leurs, et qu’aucune décision de ce poids ne se prend dans la fièvre. Au fond, je ne leur ôte pas le poids du choix : je leur ôte l’idée fausse que vouloir rester chez soi serait, en soi, une offense à Dieu. C’est déjà beaucoup, et c’est tout ce que je m’autorise.
Le mot de « réfractaire » revient-il dans leur bouche ?
Il revient, et il a changé de poids en quelques semaines. Un réfractaire, c’est celui qui ne se présente pas, qui ne répond pas à la convocation, qui s’efface. Au début, on prononçait le mot à voix basse, comme une chose un peu honteuse. Aujourd’hui je l’entends dit autrement, presque sans gêne, comme une possibilité qu’on pèse à haute voix au milieu des autres. Ce qui m’occupe, moi, ce n’est pas l’étiquette : c’est ce qu’elle veut dire concrètement pour un garçon. Se dérober, ce n’est pas seulement dire non un matin ; c’est entrer dans une vie de clandestin, sans papiers en règle, sans ressources, à la charge de gens qui le cacheront en prenant des risques. Quand un jeune me dit « je crois que je vais me faire réfractaire », je ne lui fais pas la morale ; je l’oblige à mesurer ce que ce mot va lui coûter, à lui et à ceux qui l’aideront. C’est ma manière de le respecter.
Et vous, prêtre, dans tout cela — votre propre conscience est-elle en paix ?
Non, et je n’ai pas honte de vous le dire. Un prêtre qui vous dirait qu’il dort tranquille au milieu de cela vous mentirait ou n’aurait rien compris. Je suis tiraillé comme mes garçons. D’un côté, ma charge me commande la prudence, le respect des autorités, l’obéissance à ce que mes supérieurs décideront ; je ne veux pas être un agitateur, ce n’est pas mon rôle. De l’autre, je vois bien que se taire tout à fait, ou pire, pousser ces jeunes au départ en habillant la contrainte du nom de devoir, serait une façon de me ranger du côté du plus fort contre les consciences qu’on m’a confiées. Entre les deux, je tâche de tenir une ligne étroite : ne rien commander, ne rien trahir, accompagner. C’est inconfortable. Mais je crois que la place d’un prêtre, par ces temps, est précisément dans cet inconfort-là, et non dans la fausse tranquillité de ceux qui choisissent trop vite.
Beaucoup attendent qu’une parole d’Église vienne enfin éclairer tout cela. La pensez-vous proche ?
Je l’espère, et je n’en sais rien — et je me garderai de vous l’inventer. On murmure, ici ou là, qu’une mise au point pourrait venir, qu’un prélat clarifierait ce qu’on lui a fait dire, que d’autres voix s’élèveraient. Je le rapporte comme une attente, pas comme une certitude : à l’heure où je vous parle, je n’ai entre les mains aucune parole d’ensemble, aucun texte officiel qui dirait aux fidèles, clairement, ce qu’il faut tenir. Tant que cette parole n’a pas été prononcée, je ne l’anticiperai pas, car ce serait mettre dans la bouche de l’Église des mots qu’elle n’a pas dits. Mon devoir aujourd’hui, le 17, c’est de constater ce qui manque, pas de combler le vide par mes vœux.
Un dernier mot. Que diriez-vous à ces garçons, et à leurs familles, par-dessus tout ?
Que personne, pas même moi, ne portera leur choix à leur place, et qu’ils n’ont donc pas à le porter dans la solitude ni dans la honte. Qu’ils se méfient de ceux qui leur servent une réponse toute faite, dans un sens ou dans l’autre, et plus encore des titres de journaux qui prétendent leur dicter ce qu’un homme d’Église aurait pensé. Qu’ils tiennent pour vrai ceci, que je peux leur garantir : vouloir rester auprès des siens et refuser une contrainte injuste n’est pas, en soi, une faute devant Dieu. Pour le reste — partir ou se cacher, et à quel prix —, qu’ils prient, qu’ils prennent conseil, qu’ils regardent leur famille, et qu’ils décident en hommes. Je serai là, après, quel que soit leur choix. C’est, je crois, tout ce qu’un curé peut promettre honnêtement par les temps qui courent : non pas leur dire où aller, mais ne les lâcher ni avant ni après.