Classe 1922 : partir, ou prendre le large ?
Une loi parue voilà quelques jours appelle en Allemagne les jeunes gens nés en 1920, 1921 et 1922. Pour ceux de la classe 1922, la plus exposée, le calendrier se précipite : recensement, conseil de révision, puis l’ordre de départ. Devant ce papier qui les attend, des milliers de garçons de vingt ans se trouvent placés, du jour au lendemain, devant un choix qu’aucun d’eux n’avait imaginé avoir à faire.
Il a vingt ans, ou à peu près. C’est un garçon comme il y en a des milliers dans le pays ces jours-ci : né en 1922, recensé, bon pour le service selon les vieux registres, et désormais visé par une loi parue voilà une semaine au Journal officiel. Cette loi, on l’appelle déjà entre soi « le travail obligatoire ». Elle dit que les jeunes gens de sa classe, et de celles qui la précèdent, devront partir travailler en Allemagne pour deux années. Nous ne le nommerons pas : il n’existe pas sous ce nom, et c’est précisément parce qu’ils sont tant à lui ressembler que son cas mérite d’être dit.
Hier encore, l’avenir, pour lui, c’était l’atelier ou la ferme, peut-être un mariage, et ce service militaire dont la défaite l’avait dispensé. Voilà que le service revient sous une autre forme, et par-delà le Rhin. La loi le tient pour acquis : on ne lui demande pas s’il veut partir, on lui dira quand. Entre le papier qu’on lui remettra et le quai où s’ébranlera le train, il aura, dit-on, quelques jours. Et dans ces quelques jours, une question qu’il n’avait jamais songé à se poser : obéir, ou ne pas obéir.
C’est là le fait nouveau, et il déborde son cas particulier. Jusqu’ici, se dérober à l’État relevait du marginal, du déserteur, du hors-la-loi solitaire. Ce que la loi du 16 février vient de faire, sans le vouloir, c’est de poser à toute une classe d’âge, en même temps, la même question. Des dizaines de milliers de garçons l’entendent ces jours-ci, chacun dans sa cuisine, devant ses parents. La réponse, ils la chercheront seuls ; mais ils sont nombreux à la chercher ensemble.
La mécanique : du recensement au quai de gare
La marche à suivre, l’administration l’a fixée et l’on en connaît déjà les étapes. D’abord le recensement : les préfectures doivent, avant la fin du mois, dresser la liste des jeunes des trois classes. Nul n’est censé y échapper ; ne pas se faire inscrire est déjà se mettre en faute.
Vient ensuite le conseil de révision. Dans les chefs-lieux de canton, dès les premiers jours de mars, les garçons défileront devant la table où l’on jugera s’ils sont « aptes ». C’est la vieille visite médicale du temps de la conscription qui ressuscite, à ceci près qu’au bout, il n’y a plus la caserne du pays, mais l’usine d’une ville allemande dont la plupart ignorent jusqu’au nom. On se déshabille, on est pesé, mesuré, ausculté ; un mot — « bon pour le service » — décide du reste.
Puis l’ordre de départ. Quelques jours après la visite, la convocation est remise, qui fixe la date, l’heure, la gare. Et c’est la gare qui clôt la séquence : le rassemblement, l’appel des noms, le convoi. Tout cela tient, nous dit-on, en une dizaine de jours. Du recensement au wagon, la chaîne est courte, et c’est cette brièveté même qui ne laisse au garçon de vingt ans qu’un délai resserré pour décider de sa vie.
Ce que change la déduction des Chantiers
Tous, pourtant, ne sont pas logés à la même enseigne. La loi prévoit que les mois déjà passés sous les drapeaux — ou dans les Chantiers de la jeunesse, où nombre de garçons de ces classes ont été versés depuis l’armistice — viennent en déduction des deux années dues. Celui qui a fait son temps de Chantiers part avec, pour ainsi dire, une partie de sa peine derrière lui.
Pour certains, ce décompte n’est pas rien. Quelques mois de moins à passer là-bas, c’est, dans une balance où tout pèse lourd, un argument qui peut faire pencher vers le départ : on ira, mais on rentrera plus tôt. Pour d’autres, l’abattement ne change rien à l’essentiel — deux ans ou dix-huit mois, c’est toujours l’exil et l’usine. Et beaucoup, ces jours-ci, calculent : combien de mois reconnus, combien restant à servir. Le sort d’un homme se joue, pour une part, sur ces additions griffonnées au dos d’une enveloppe.
Le poids de la décision
Reste le choix, et il n’est pas simple à qui le regarde de près. Partir, c’est se plier ; mais c’est aussi protéger les siens. Car la loi a prévu les peines : amendes, prison, pour qui se dérobe — et l’on craint, dans les familles, que la faute du fils ne retombe sur le père, sur la maison. Le garçon qui s’en irait sait ce qu’il laisse derrière lui, et ce qu’il pourrait y faire tomber.
Se dérober, à l’inverse, c’est tout quitter d’un coup : le travail, le toit, le nom même que l’on porte sur ses papiers. Celui qui ne se présente pas au train ne rentre pas chez lui ; il prend le large, gagne la campagne, une ferme parente, un coin de montagne, et là se cache. Il devient ce que la loi nomme désormais d’un mot neuf : un « réfractaire ». Le mot dit bien la chose : il refuse. Mais le refus ne le nourrit pas, ne l’abrite pas, ne lui dit pas de quoi demain sera fait. On ne sait, à l’heure où nous écrivons, ce qu’il advient de ceux qui ont déjà choisi de ne pas partir : combien tiennent, où ils vont, comment ils vivent. La chose est trop fraîche, et trop tue, pour qu’on en dise rien d’assuré.
Le pouvoir, lui, presse au départ. Il parle de « relève », de « solidarité » avec les prisonniers qu’un travailleur partant rachèterait ; il y a peu, l’échange d’un prisonnier contre trois ouvriers était présenté comme un devoir national. Ces mots-là, le garçon de vingt ans les a entendus à la radio. Mais c’est sur le quai, devant le wagon, qu’il lui faudra trancher, et nul discours ne décidera pour lui. Entre l’ordre reçu et la fuite, entre les siens à ménager et sa liberté à garder, il pèse, ce matin, ce que pèse une vie qu’on lui demande de remettre. Ils sont des milliers, en ce moment même, à tenir entre les doigts la même balance.