Le chantage de la relève
J’ai deux fils. L’aîné est prisonnier en Allemagne depuis l’été 1940 ; le cadet vient d’être appelé par la loi de mardi dernier. On m’a expliqué, ces derniers mois, que l’un pourrait racheter l’autre : tant d’ouvriers partis, tant de captifs rendus. Je veux dire ici, en père, pourquoi ce marché ne se règle pas dans mon foyer.
J’ai deux fils, et depuis bientôt trois ans notre table n’est plus mise que pour trois. L’aîné a été fait prisonnier à l’été 1940 ; il travaille quelque part en Allemagne, dans une ferme ou une usine, ses lettres ne le disent pas toujours et n’arrivent pas toujours. Le cadet est resté près de nous. Mardi dernier, une loi l’a désigné à son tour : sa classe est appelée, il devra partir travailler là-bas, pour deux ans dit le texte. Nous voilà donc, sa mère et moi, avec un fils déjà de l’autre côté du Rhin et un second qu’on nous demande d’y envoyer.
On nous a présenté la chose comme un échange. L’été dernier, à la radio, le chef du gouvernement a exposé son calcul : pour trois ouvriers qui partiraient travailler en Allemagne, un prisonnier serait rendu à sa famille. Trois contre un. C’est ainsi qu’on nous l’a vendu, avec des mots de « relève » et de « solidarité », comme si nos garçons étaient des jetons qu’on avance à un guichet pour en retirer un autre. Je rapporte ce marché tel qu’on nous l’a tenu ; je ne le fais pas mien.
Car ce compte, je l’ai fait à ma manière, celle d’un homme qui regarde sa rue et sa gare. Je vois partir beaucoup de jeunes gens ; des trains s’en vont pleins. Et je vois revenir bien peu de prisonniers ; les places restées vides à nos tables, autour de moi, le sont toujours. On dit qu’il en demeure là-bas plus d’un million, de ceux de 1940 — je ne réponds pas du chiffre, mais l’ordre de grandeur, chacun le sent. Entre ce qui s’en va et ce qui nous revient, la balance ne tombe pas juste, et il n’est pas besoin d’être clerc pour s’en apercevoir.
Voilà ce que ce troc fait à des familles comme la mienne. On me prend le second pour un premier qui ne revient pas. On me demande de miser mon fils cadet sur la promesse de retrouver mon aîné, et rien ne me garantit que la promesse sera tenue — les lettres de mon aîné, elles, ne parlent d’aucun retour. Un fils n’est pas la monnaie d’un autre fils. On ne rachète pas l’un en livrant l’autre, et le foyer qui a déjà donné une fois n’a pas à donner deux.
Qu’on ne se méprenne pas sur ce que j’écris. Je n’ai pas la voix des affiches, et je ne prêche pas la révolte. On me parle de « devoir » et de « solidarité » : ce ne sont pas mes mots, et je ne les prendrai pas à mon compte pour couvrir ce départ. Mais je n’appelle personne à prendre le fusil ni à me cacher : je n’en sais pas le chemin et je ne l’indique à personne. Je dis seulement ce qu’un père peut dire, tout bas, à la table où il reste une chaise vide.
Ce que je sais, c’est que j’attends. J’attends une lettre de l’aîné qui tarde, et je regarde le cadet qui, lui, est encore là. On voudrait que je choisisse : que je laisse partir celui qui me reste pour espérer le retour de celui qui n’est plus là. Je ne choisirai pas. Aucun père ne peut mettre ses deux fils dans la même balance et en désigner un. J’attends mes deux garçons, et je n’en donnerai pas un pour l’autre.