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Le chantage de la relève

J’ai deux fils. L’aîné est prisonnier en Allemagne depuis l’été 1940 ; le cadet vient d’être appelé par la loi de mardi dernier. On m’a expliqué, ces derniers mois, que l’un pourrait racheter l’autre : tant d’ouvriers partis, tant de captifs rendus. Je veux dire ici, en père, pourquoi ce marché ne se règle pas dans mon foyer.

Tribune libre — « Un père de famille » 18 février 1943, 09h00 5 min de lecture

J’ai deux fils, et depuis bientôt trois ans notre table n’est plus mise que pour trois. L’aîné a été fait prisonnier à l’été 1940 ; il travaille quelque part en Allemagne, dans une ferme ou une usine, ses lettres ne le disent pas toujours et n’arrivent pas toujours. Le cadet est resté près de nous. Mardi dernier, une loi l’a désigné à son tour : sa classe est appelée, il devra partir travailler là-bas, pour deux ans dit le texte. Nous voilà donc, sa mère et moi, avec un fils déjà de l’autre côté du Rhin et un second qu’on nous demande d’y envoyer.

On nous a présenté la chose comme un échange. L’été dernier, à la radio, le chef du gouvernement a exposé son calcul : pour trois ouvriers qui partiraient travailler en Allemagne, un prisonnier serait rendu à sa famille. Trois contre un. C’est ainsi qu’on nous l’a vendu, avec des mots de « relève » et de « solidarité », comme si nos garçons étaient des jetons qu’on avance à un guichet pour en retirer un autre. Je rapporte ce marché tel qu’on nous l’a tenu ; je ne le fais pas mien.

Car ce compte, je l’ai fait à ma manière, celle d’un homme qui regarde sa rue et sa gare. Je vois partir beaucoup de jeunes gens ; des trains s’en vont pleins. Et je vois revenir bien peu de prisonniers ; les places restées vides à nos tables, autour de moi, le sont toujours. On dit qu’il en demeure là-bas plus d’un million, de ceux de 1940 — je ne réponds pas du chiffre, mais l’ordre de grandeur, chacun le sent. Entre ce qui s’en va et ce qui nous revient, la balance ne tombe pas juste, et il n’est pas besoin d’être clerc pour s’en apercevoir.

Voilà ce que ce troc fait à des familles comme la mienne. On me prend le second pour un premier qui ne revient pas. On me demande de miser mon fils cadet sur la promesse de retrouver mon aîné, et rien ne me garantit que la promesse sera tenue — les lettres de mon aîné, elles, ne parlent d’aucun retour. Un fils n’est pas la monnaie d’un autre fils. On ne rachète pas l’un en livrant l’autre, et le foyer qui a déjà donné une fois n’a pas à donner deux.

Qu’on ne se méprenne pas sur ce que j’écris. Je n’ai pas la voix des affiches, et je ne prêche pas la révolte. On me parle de « devoir » et de « solidarité » : ce ne sont pas mes mots, et je ne les prendrai pas à mon compte pour couvrir ce départ. Mais je n’appelle personne à prendre le fusil ni à me cacher : je n’en sais pas le chemin et je ne l’indique à personne. Je dis seulement ce qu’un père peut dire, tout bas, à la table où il reste une chaise vide.

Ce que je sais, c’est que j’attends. J’attends une lettre de l’aîné qui tarde, et je regarde le cadet qui, lui, est encore là. On voudrait que je choisisse : que je laisse partir celui qui me reste pour espérer le retour de celui qui n’est plus là. Je ne choisirai pas. Aucun père ne peut mettre ses deux fils dans la même balance et en désigner un. J’attends mes deux garçons, et je n’en donnerai pas un pour l’autre.

Le contexte

Une loi de l’État français du 16 février 1943 institue le service du travail obligatoire et requiert, pour deux ans, les jeunes gens des classes 1920, 1921 et 1922 reconnus aptes ; elle prolonge le système de la « relève » lancé à l’été 1942.

Le 22 juin 1942, le chef du gouvernement M. Pierre Laval a exposé à la radio le mécanisme de la « relève » : un prisonnier de guerre libéré pour trois ouvriers partant volontairement travailler en Allemagne ; le volontariat n’a pas fourni les départs escomptés.

L’armistice de juin 1940 a laissé environ deux millions de soldats français prisonniers en Allemagne ; plus d’un million d’entre eux y sont encore retenus, employés dans l’agriculture et l’industrie du Reich.

En zone Sud, occupée depuis novembre 1942, la presse est soumise à la censure ; une tribune signée d’un simple particulier ne peut y tenir ni la parole du régime ni un appel ouvert à la désobéissance.

État des informations

Cette tribune s’en tient à ce qu’un père peut savoir et dire au 18 février 1943, sous censure : un texte de loi tout juste paru, un marché officiel entendu à la radio l’été précédent, et le compte approximatif que lui inspire ce qu’il voit autour de lui. Les formules du pouvoir (« relève », « solidarité », « devoir ») sont citées et mises à distance, jamais endossées ; aucun chiffre d’après-coup n’est avancé et aucun appel à la révolte armée ou à la fuite organisée n’est formulé.

Ce que l’on sait

  • La loi du 16 février 1943 appelle les classes 1920 à 1922 au travail obligatoire pour deux ans ; le fils cadet de l’auteur relève de cet appel.
  • Le dispositif de la « relève », annoncé par M. Laval le 22 juin 1942, promettait la libération d’un prisonnier pour trois travailleurs partis en Allemagne.
  • Une grande partie des soldats faits prisonniers en 1940 sont toujours retenus en Allemagne en février 1943.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact de prisonniers de 1940 encore détenus n’est pas connaissable de l’auteur, qui n’en donne qu’un ordre de grandeur.
  • L’auteur ignore si le départ de son fils cadet rapprocherait en quoi que ce soit le retour de son aîné.
  • Le devenir des jeunes gens appelés, comme celui des prisonniers, n’est pas connaissable à cette date.
  • L’issue de la guerre n’est pas connue.

Sources historiques utilisées

secondary

Relève (régime de Vichy) — Wikipédia

Discours de M. Laval du 22 juin 1942, mécanisme « trois ouvriers partis pour un prisonnier libéré », échec du volontariat et bascule vers la contrainte.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Cette tribune est une pièce composite et anonyme, non authentique : elle imite une opinion de lecteur du 18 février 1943, deux jours après la loi, sous censure de zone Sud. Le « père » n’est pas une personne réelle et ses propos ne sont pas des citations ; rien n’y est affirmé au-delà de ce qui est connaissable à cette date.

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