« Ne partez pas » : les voix qui, de Londres et de l’ombre, appellent à refuser
À mesure que les premiers convois de requis s’ébranlent, d’autres voix s’élèvent pour dire aux jeunes gens de ne pas y monter. Elles ne viennent pas d’un même lieu ni d’une même main : elles montent des ondes de Londres, se lisent sur les murs et dans des feuilles qu’on se passe sous le manteau, s’entendent parfois devant les gares. Rien ne dit qu’elles s’accordent ; toutes, pourtant, tiennent le même langage — refuser le départ. Voici ce qu’on en perçoit, au stade du bruit rapporté.
Depuis que la loi du 16 février appelle les classes 1920 à 1922 au travail obligatoire, la parole officielle n’est plus seule à se faire entendre. Elle a d’abord eu le champ libre : les affiches, la radio de Vichy, les communiqués parlent de « relève », de « service », de « solidarité » avec les prisonniers. Mais à ce discours répond, depuis quelques semaines, une rumeur inverse, éparse et tenace, qui tient sur les jeunes appelés un langage exactement contraire : ne partez pas.
Cette rumeur n’a pas de centre visible : on ne perçoit pas une consigne unique, venue d’une seule main, mais des appels séparés, poussés de plusieurs côtés à la fois, qui se recoupent sans qu’on sache s’ils se concertent. Les uns descendent des ondes de Londres ; d’autres se lisent, au matin, tracés sur un mur ou glissés sous une porte ; d’autres encore s’entendent dans le brouhaha d’un quai de gare, à l’heure d’un départ. On les rapporte ici pour ce qu’ils sont : des voix qu’on capte, qu’on lit, qu’on croise.
On ignore qui les porte, et jusqu’où elles portent. Les postes de radio se cachent, les feuilles clandestines se brûlent après lecture, et celui qui colle un papillon la nuit ne signe pas. De cette matière fuyante, on ne saisit que des fragments. Mais leur convergence, elle, est nette : au moment même où l’État presse au départ, plusieurs voix, chacune de son côté, disent au garçon de vingt ans de s’y dérober.
Sur les ondes de Londres
On sait, depuis longtemps déjà, qu’une part du pays écoute Londres le soir, malgré le brouillage, malgré la confiscation des postes et les peines que l’on encourt à tendre l’oreille. De la capitale anglaise parlent, à vrai dire, deux émissions qu’il ne faut pas confondre. L’une, « Honneur et Patrie », est la voix de la France Libre du général de Gaulle ; son porte-parole, M. Maurice Schumann, y prend la parole au nom de la France qui continue le combat. L’autre, « Les Français parlent aux Français », relève de la radio britannique ; on y reconnaît la voix de M. Jacques Duchesne, qui l’anime, et celles de MM. Jean Oberlé, Pierre Bourdan, Jean Marin ou Maurice Van Moppès, entre chansons narquoises et commentaires.
C’est sur ces ondes que la « relève », dès son annonce, a trouvé sa contradiction la plus directe. Le soir même où M. Laval, le 22 juin de l’an dernier, exposait à la radio son marché — trois ouvriers partant en Allemagne pour un prisonnier rendu — et lâchait cette phrase qu’on n’a pas oubliée, qu’il souhaitait « la victoire de l’Allemagne », M. Schumann lui répondait depuis Londres. On n’en a pas le texte exact, mais la teneur s’en rapporte sans ambiguïté : il dénonçait le chantage exercé sur les travailleurs français, ce troc d’hommes contre des captifs, et pressait de ne pas répondre à l’appel du départ.
Depuis que la contrainte a remplacé le volontariat, ce refrain, dit-on, n’a fait que s’affermir. On rapporte que les émissions reviennent sur le travail obligatoire, pressent les jeunes de ne pas se laisser embarquer, de gagner plutôt la campagne. Jusqu’où ces mots portent-ils réellement dans les foyers, combien de garçons s’y rangent ? Nul ne le sait. On mesure mal l’audience d’une radio qu’on écoute rideaux tirés, l’oreille collée au poste et le doigt sur le bouton. Mais que la voix de Londres dise, ce printemps, « ne partez pas », cela, ceux qui l’écoutent l’entendent.
Sur les murs et dans les feuilles clandestines
À hauteur d’homme, la même consigne se lit plutôt qu’elle ne s’entend. On la trouve, au petit matin, tracée au goudron ou à la craie sur un mur, sur une palissade, au dos d’une affiche officielle : quelques mots pressant les jeunes de ne pas partir. On la ramasse aussi sous la forme de petits papiers — papillons collés ou glissés, tracts pliés en quatre qu’une main passe à une autre. Qui les écrit, qui les distribue, on l’ignore le plus souvent ; celui qui les tient les fait disparaître avant qu’on ne les lui trouve.
Certains de ces mots d’ordre, à ce qu’on lit et à ce qu’on se dit, viennent de la presse clandestine communiste. On cite « L’Humanité » qui continue de paraître sous le manteau, et un mouvement qu’on nomme le « Front national », issu de cette même mouvance, qui appellerait la jeunesse à ne pas se rendre à la convocation, à devenir « réfractaire » plutôt que requis. Cette attribution se donne pour ce qu’elle vaut : une feuille clandestine ne porte pas d’adresse, et ce qu’on lui prête se colporte autant qu’il se lit, sans qu’on en connaisse ni l’origine sûre ni la diffusion.
Ces appels ne sortent pas de rien. On se souvient encore, dans la région lyonnaise, des débrayages de l’automne : le 13 octobre dernier, les ateliers de la Société nationale des chemins de fer, à Oullins, ont cessé le travail contre les départs pour l’Allemagne, et le mouvement, dit-on, a gagné une trentaine d’usines alentour. De ces grèves seraient nés les premiers tracts communs contre la déportation des travailleurs. C’est un précédent récent, et c’est à peu près tout ce qu’on peut en dire d’assuré : le reste — l’ampleur des réseaux, la main qui les tient, l’accord éventuel entre ces feuilles et les voix de Londres — échappe à qui n’en voit que les traces laissées sur un mur.
Devant les gares
Il est enfin une manière de dire « ne partez pas » qui ne se cache pas : elle se joue au grand jour, sur le quai même où l’on embarque les requis. Là, l’appel n’est plus une voix ni un papier, c’est un attroupement, des corps entre le train et ceux qu’on veut y faire monter. La chose s’est déjà vue cet hiver. À Montluçon, le 6 janvier, un rassemblement s’est formé à la gare contre un convoi de requis de la relève ; on y a surtout vu des femmes, des manifestants sont montés sur les voies, et dans la confusion des requis se sont échappés. L’écho en est parvenu de loin, mais il date de deux mois.
Plus près de nous, il y a Romans, dans la Drôme, voici quelques jours à peine. Les 9 et 10 mars, à l’heure où devait partir un train de requis du travail obligatoire, un appel a couru à en empêcher le départ. Des tracts manuscrits, rapporte-t-on, invitaient la population à « protester contre les départs pour l’Allemagne ». Les voies se sont trouvées encombrées, le convoi immobilisé un long moment — près de deux heures, dit-on — avant de repartir en retard et, assure-t-on, à demi vide.
De cette scène de rue, au moins, on peut parler sans trop de conjecture : elle s’est passée à découvert, devant témoins, dans une gare que tout le monde connaît. Qui a écrit les tracts, qui a lancé le mot, on l’ignore encore, et ce n’est pas le moindre du mystère. Mais que, ce mois de mars, on ait vu une foule se porter sur un quai pour retenir un train de requis, cela s’est vu, et cela dit à sa manière, sans radio ni papier clandestin, la même chose que les autres voix : ne partez pas.