La tuerie gagne les villes du royaume
De ville en ville, les courriers apportent la même nouvelle : après Paris, les réformés ont été tués dans les rues. Les dates ne s’accordent pas, les récits arrivent en désordre, et nul ne peut dire à cette heure ce qui relie ces tueries entre elles.
La tuerie n’est pas restée dans Paris. Depuis la fin d’août, les courriers qui montent des provinces apportent, l’un après l’autre, le récit de scènes semblables à celles de la capitale : des réformés saisis dans les rues et les maisons, des logis forcés, des corps jetés à la rivière. Meaux, Orléans, La Charité, Angers, Lyon reviennent dans ces dépêches. D’autres villes sont nommées, mais sans que rien de sûr nous en soit encore parvenu.
Il faut recevoir ces nouvelles avec prudence. Elles nous arrivent par messagers, par marchands, par voyageurs qui ont traversé ces villes ou en ont ouï parler en chemin ; elles mettent des jours, parfois des semaines, à gagner Paris, et se contredisent souvent sur le nombre des morts, sur le jour, sur la manière. Nous rapportons ici ce que ces bouches concordantes nous disent, en marquant ce qui demeure incertain.
Une chose paraît hors de doute : ce qui a commencé à Paris dans la nuit du 24 août a trouvé des échos en beaucoup de lieux, et à des jours différents. Comment, par quel ordre, à l’instigation de qui — voilà ce dont personne, ici, ne peut répondre.
Les premières dépêches : l’Île-de-France et la Loire
Les nouvelles les plus proches sont aussi les premières venues. On dit qu’à Meaux, dès les premiers jours qui ont suivi la Saint-Barthélemy, des réformés tenus en prison ont été mis à mort, et que l’officier du roi n’aurait pas retenu la main de ceux qui frappaient. Le récit est ferme sur le fait, moins sur le compte des victimes.
D’Orléans nous vient l’une des dépêches les plus lourdes. On y aurait, autour du 25 août, tué les réformés de la ville en grand nombre ; certains parlent d’un millier de morts, d’autres de moins. Le chiffre nous est donné de mémoire, par des gens que la chose a frappés d’effroi, et nous ne saurions le tenir pour arrêté.
À La Charité, sur la Loire, on rapporte des tueries dans les mêmes jours. Ces villes de la rivière, où les réformés étaient nombreux et connus de tous, semblent avoir été atteintes les premières, comme si la nouvelle de Paris y avait couru vite et allumé aussitôt la violence.
L’Ouest et Lyon
Vers l’ouest, on nomme Saumur, puis Angers, où des réformés auraient été massacrés à la fin d’août. Les récits qui nous parviennent de ce côté sont plus lacunaires ; ils s’accordent sur le fait, non sur l’étendue.
De Lyon, grande ville marchande où résident beaucoup de gens de la religion, nous arrive une dépêche pénible. Sur la fin du mois d’août, les réformés y auraient été saisis, plusieurs enfermés, puis mis à mort ; on parle de corps jetés au Rhône. Le nombre des victimes qu’on nous donne varie du tout au tout selon celui qui parle.
Les villes dont nous attendons encore des nouvelles
D’autres cités sont dans toutes les bouches, mais sans que rien de sûr nous en soit parvenu. On s’inquiète pour Bourges, pour Rouen, pour les villes du Midi — Bordeaux, Toulouse, Albi — où les réformés sont nombreux. Des voyageurs disent y avoir vu la crainte régner et les esprits s’échauffer ; d’autres assurent qu’il n’y est encore rien arrivé. Nous n’avons, à ce jour, aucune dépêche assurée de ces lieux.
Ces villes sont loin, les chemins sont longs, et la nouvelle de Paris y sera parvenue plus tard qu’ailleurs. Il se peut que le calme y tienne ; il se peut aussi que le mal y couve. À cette heure, nous ne savons pas, et nous préférons le dire que d’imaginer.
D’où part le signal ?
La question que chacun se pose, nous ne pouvons y répondre. On ignore si ces tueries de province ont été commandées de Paris, par lettres du roi ou de ses gens ; si elles sont nées de l’exemple, la nouvelle de la capitale ayant suffi à délier les rancunes locales ; ou si, de bouche en bouche, le récit s’est déformé en chemin et a fait croire à un ordre là où il n’y en avait pas.
On sait que le roi, le 26 août, a revendiqué devant son Parlement la mort des chefs de la religion, disant avoir déjoué un complot. Mais de là à ordonner qu’on tuât les réformés dans chaque ville du royaume, il y a un pas que rien, dans ce qui nous parvient, ne permet de franchir avec certitude. Selon les villes, les officiers du roi paraissent avoir agi fort diversement : les uns auraient poussé au meurtre, les autres tenté de mettre les réformés à l’abri, sans toujours y parvenir. Cette diversité même rend douteuse l’idée d’un seul ordre venu d’en haut.
Combien de morts ? Nul ne le sait
On voudrait un compte. Il n’y en a point, et il serait faux d’en donner un. Dans Paris même, les évaluations qui courent vont de plusieurs milliers de morts à des nombres bien plus hauts, sans qu’aucun dénombrement ait été fait ni ne puisse l’être dans un tel désordre. Pour les provinces, c’est pis encore : chaque ville avance ses chiffres, tirés de l’effroi plus que d’un décompte, et ceux qui les rapportent ont leurs partis.
Additionner ces bruits pour en faire un total du royaume serait tromper le lecteur. Tout ce qu’on peut dire, et c’est déjà beaucoup, c’est que les morts se comptent, en plusieurs villes, par centaines et sans doute par milliers, et que le vrai nombre échappe, aujourd’hui, à qui prétendrait le fixer.