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La tuerie gagne les villes du royaume

De ville en ville, les courriers apportent la même nouvelle : après Paris, les réformés ont été tués dans les rues. Les dates ne s’accordent pas, les récits arrivent en désordre, et nul ne peut dire à cette heure ce qui relie ces tueries entre elles.

Jehan Cordelier 10 septembre 1572 7 min de lecture
Plan gravé de Lyon (Lugdunum) au XVIe siècle, vue à vol d’oiseau montrant la ville fortifiée entre ses deux fleuves, avec figures en costume d’époque au premier plan.
Georg Braun et Frans Hogenberg, « Lugdunum » (Lyon), planche du Civitates Orbis Terrarum, vol. I, Cologne, 1572 — domaine public (Wikimedia Commons / David Rumsey Map Collection).

La tuerie n’est pas restée dans Paris. Depuis la fin d’août, les courriers qui montent des provinces apportent, l’un après l’autre, le récit de scènes semblables à celles de la capitale : des réformés saisis dans les rues et les maisons, des logis forcés, des corps jetés à la rivière. Meaux, Orléans, La Charité, Angers, Lyon reviennent dans ces dépêches. D’autres villes sont nommées, mais sans que rien de sûr nous en soit encore parvenu.

Il faut recevoir ces nouvelles avec prudence. Elles nous arrivent par messagers, par marchands, par voyageurs qui ont traversé ces villes ou en ont ouï parler en chemin ; elles mettent des jours, parfois des semaines, à gagner Paris, et se contredisent souvent sur le nombre des morts, sur le jour, sur la manière. Nous rapportons ici ce que ces bouches concordantes nous disent, en marquant ce qui demeure incertain.

Une chose paraît hors de doute : ce qui a commencé à Paris dans la nuit du 24 août a trouvé des échos en beaucoup de lieux, et à des jours différents. Comment, par quel ordre, à l’instigation de qui — voilà ce dont personne, ici, ne peut répondre.

Les premières dépêches : l’Île-de-France et la Loire

Les nouvelles les plus proches sont aussi les premières venues. On dit qu’à Meaux, dès les premiers jours qui ont suivi la Saint-Barthélemy, des réformés tenus en prison ont été mis à mort, et que l’officier du roi n’aurait pas retenu la main de ceux qui frappaient. Le récit est ferme sur le fait, moins sur le compte des victimes.

D’Orléans nous vient l’une des dépêches les plus lourdes. On y aurait, autour du 25 août, tué les réformés de la ville en grand nombre ; certains parlent d’un millier de morts, d’autres de moins. Le chiffre nous est donné de mémoire, par des gens que la chose a frappés d’effroi, et nous ne saurions le tenir pour arrêté.

À La Charité, sur la Loire, on rapporte des tueries dans les mêmes jours. Ces villes de la rivière, où les réformés étaient nombreux et connus de tous, semblent avoir été atteintes les premières, comme si la nouvelle de Paris y avait couru vite et allumé aussitôt la violence.

L’Ouest et Lyon

Vers l’ouest, on nomme Saumur, puis Angers, où des réformés auraient été massacrés à la fin d’août. Les récits qui nous parviennent de ce côté sont plus lacunaires ; ils s’accordent sur le fait, non sur l’étendue.

De Lyon, grande ville marchande où résident beaucoup de gens de la religion, nous arrive une dépêche pénible. Sur la fin du mois d’août, les réformés y auraient été saisis, plusieurs enfermés, puis mis à mort ; on parle de corps jetés au Rhône. Le nombre des victimes qu’on nous donne varie du tout au tout selon celui qui parle.

Les villes dont nous attendons encore des nouvelles

D’autres cités sont dans toutes les bouches, mais sans que rien de sûr nous en soit parvenu. On s’inquiète pour Bourges, pour Rouen, pour les villes du Midi — Bordeaux, Toulouse, Albi — où les réformés sont nombreux. Des voyageurs disent y avoir vu la crainte régner et les esprits s’échauffer ; d’autres assurent qu’il n’y est encore rien arrivé. Nous n’avons, à ce jour, aucune dépêche assurée de ces lieux.

Ces villes sont loin, les chemins sont longs, et la nouvelle de Paris y sera parvenue plus tard qu’ailleurs. Il se peut que le calme y tienne ; il se peut aussi que le mal y couve. À cette heure, nous ne savons pas, et nous préférons le dire que d’imaginer.

D’où part le signal ?

La question que chacun se pose, nous ne pouvons y répondre. On ignore si ces tueries de province ont été commandées de Paris, par lettres du roi ou de ses gens ; si elles sont nées de l’exemple, la nouvelle de la capitale ayant suffi à délier les rancunes locales ; ou si, de bouche en bouche, le récit s’est déformé en chemin et a fait croire à un ordre là où il n’y en avait pas.

On sait que le roi, le 26 août, a revendiqué devant son Parlement la mort des chefs de la religion, disant avoir déjoué un complot. Mais de là à ordonner qu’on tuât les réformés dans chaque ville du royaume, il y a un pas que rien, dans ce qui nous parvient, ne permet de franchir avec certitude. Selon les villes, les officiers du roi paraissent avoir agi fort diversement : les uns auraient poussé au meurtre, les autres tenté de mettre les réformés à l’abri, sans toujours y parvenir. Cette diversité même rend douteuse l’idée d’un seul ordre venu d’en haut.

Combien de morts ? Nul ne le sait

On voudrait un compte. Il n’y en a point, et il serait faux d’en donner un. Dans Paris même, les évaluations qui courent vont de plusieurs milliers de morts à des nombres bien plus hauts, sans qu’aucun dénombrement ait été fait ni ne puisse l’être dans un tel désordre. Pour les provinces, c’est pis encore : chaque ville avance ses chiffres, tirés de l’effroi plus que d’un décompte, et ceux qui les rapportent ont leurs partis.

Additionner ces bruits pour en faire un total du royaume serait tromper le lecteur. Tout ce qu’on peut dire, et c’est déjà beaucoup, c’est que les morts se comptent, en plusieurs villes, par centaines et sans doute par milliers, et que le vrai nombre échappe, aujourd’hui, à qui prétendrait le fixer.

Le contexte

Dans la nuit du 23 au 24 août 1572, à Paris, l’amiral de Coligny a été tué à son logis et le massacre des réformés a commencé au son du tocsin de Saint-Germain-l’Auxerrois ; les tueries se sont poursuivies plusieurs jours dans la capitale.

Le 26 août, en séance solennelle au Parlement de Paris, le roi Charles IX a revendiqué la mise à mort des chefs de la religion, invoquant un complot qu’il aurait déjoué.

Les réformés forment, dans beaucoup de villes du royaume, des communautés nombreuses et bien connues, notamment le long de la Loire, à Lyon et dans les villes du Midi.

Les nouvelles voyagent au pas des messagers et des marchands : une dépêche de province met plusieurs jours, parfois des semaines, à parvenir à Paris, et arrive souvent contredite par une autre.

État des informations

Nous nous en tenons, ce 10 septembre, aux dépêches effectivement parvenues à Paris, en distinguant les villes dont la nouvelle est concordante de celles dont nous n’avons encore rien d’assuré. Nous ne consolidons aucun total et n’avançons aucun chiffre comme certain : le décompte est impossible, et l’origine exacte de ces tueries nous demeure inconnue.

Ce que l’on sait

  • Après les tueries de Paris commencées le 24 août, des massacres de réformés ont eu lieu dans plusieurs villes de province, à des dates différentes.
  • Meaux, Orléans, La Charité, Angers et Lyon sont nommées de façon concordante par les dépêches parvenues à Paris à cette date comme ayant connu de telles tueries à la fin d’août.
  • Les nouvelles de province arrivent à Paris avec plusieurs jours ou semaines de retard, par messagers et voyageurs, et se contredisent fréquemment.

Ce que l’on ignore

  • On ignore ce qui relie exactement les tueries de province à celles de Paris : ordre venu de la cour, simple contagion de l’exemple, ou nouvelle déformée en chemin.
  • L’ampleur ville par ville reste indéterminée ; les nombres de victimes avancés varient fortement selon les témoins et ne reposent sur aucun dénombrement.
  • Aucune nouvelle assurée n’est encore parvenue de plusieurs villes citées avec inquiétude — Bourges, Rouen, Bordeaux, Toulouse, Albi ; on ne sait si elles ont été atteintes ou épargnées.
  • Aucun total des morts, ni pour une ville ni pour le royaume, ne peut être établi dans le désordre présent.

Sources historiques utilisées

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Massacre de la Saint-Barthélemy

Article Wikipédia (FR) consulté pour la propagation des tueries en province (Meaux, Orléans, La Charité, Angers, Lyon et villes du Midi), l’échelonnement des dates et l’incertitude sur le lien avec Paris.

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La Saint-Barthélemy

Notice de l’encyclopédie Larousse consultée pour l’ordre de grandeur des victimes (Paris et royaume) et l’absence de décompte fiable.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Le fil des dépêches de province

Les dépêches, l’ordre de leur arrivée et les hésitations sur les chiffres imitent la manière d’un feuillet de nouvelles du temps, où l’information monte des provinces avec retard et se contredit. Les faits sont restitués à partir des sources ci-dessus ; aucun total n’est consolidé et l’origine des tueries n’est pas tranchée.

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