Hors du royaume, on célèbre : Rome et Madrid
Les nouvelles de Paris ont gagné les cours catholiques. À Rome, les premières dépêches disent des actions de grâces et une procession ; on parle d'une médaille frappée par le pape. En Espagne, un Te Deum aurait été chanté à la cour. Ici, où l'on relève encore les morts, l'écho de ces liesses parvient bien étrangement.
L'information met des jours à courir les routes, et celle des tueries de Paris n'a atteint que peu à peu les cours étrangères. Ce qui nous en revient à présent, par dépêches et par voyageurs, tient en peu de mots : là où l'on est catholique, la nouvelle a été reçue non comme un malheur, mais comme une délivrance.
Nous rapportons ces échos tels qu'ils nous parviennent, avec le retard qui est celui des chemins. Ils viennent de Rome et de la cour d'Espagne, et ils disent des actions de grâces là où, dans le royaume, on enterre encore.
À Rome, actions de grâces et procession
Les premières lettres venues de Rome disent que la nouvelle de la mort de l'amiral et des principaux de la religion y est parvenue au commencement de ce mois. Elle y aurait été accueillie avec une grande joie. On fait état d'un Te Deum chanté en action de grâces, d'une procession solennelle par les rues de la ville, et de feux allumés le soir pour marquer la réjouissance.
On rapporte de même que le pape Grégoire XIII aurait fait frapper une médaille pour garder mémoire de ces journées. Nous donnons ce dernier point avec réserve : c'est chose que les dépêches annoncent, et que nous n'avons pu voir de nos yeux. Le cardinal de Lorraine, de la maison de Guise, qui se trouve à Rome, n'aurait pas été le dernier à mener ces réjouissances.
Ces marques d'allégresse tiennent la mort des chefs huguenots pour un dessein de Dieu accompli et un péril détourné de la chrétienté. C'est le sens qu'on leur prête là-bas. Nous le rapportons sans le faire nôtre : de cette maison où l'on prie, les corps que la Seine roule encore ne se voient pas.
À la cour d'Espagne, un Te Deum
D'Espagne, les avis sont plus rares et plus lents, mais ils vont dans le même sens. On assure qu'à la cour du roi Philippe la nouvelle a causé un grand contentement, et qu'un Te Deum y aurait été chanté, avec des réjouissances publiques.
On prête au roi d'Espagne des paroles de joie extrême à l'annonce de ces morts. Nous ne les donnons pas pour siennes : ce sont mots qui courent avec la nouvelle, et que nul, d'ici, ne peut garantir. Le roi Philippe tient les réformés pour ses ennemis autant que ceux de la couronne de France, et l'amiral poussait naguère à porter la guerre contre lui aux Pays-Bas ; on comprend qu'à Madrid sa mort ne soit pas pleurée.
Ici, on relève encore les morts
Il est étrange de recevoir ces liesses tandis que, dans le royaume, la tuerie n'a pas partout cessé et que d'autres villes en sont à leur tour ensanglantées. Ce que l'on fête au loin comme une victoire de la foi, les familles de la religion le comptent ici en fils, en pères et en frères tués.
Nous nous bornons à mettre côte à côte ce qui se voit et ce qui se dit. Hors du royaume, on rend grâces et l'on sonne les cloches pour fêter ces morts. Dans le royaume, on les pleure. C'est le même événement, reçu au loin comme une bonne nouvelle et vécu ici comme un deuil.