Qui a tiré sur l’amiral ? L’état des soupçons
Depuis le coup d’arquebuse de la rue de Béthisy, un seul nom court sur les lèvres — celui du tireur — mais nul ne l’a vu et la maison d’où le coup est parti reste close. Nous rassemblons ce qui se dit, et rien ne s’y donne pour sûr.
Un homme a tiré hier matin sur l’amiral de Coligny, rue de Béthisy, alors qu’il rentrait du Louvre à pied. Voilà le seul fait dont personne ne dispute. Le reste — la main qui tenait l’arme, la voix qui l’a commandée, la bourse qui l’a payée — n’est aujourd’hui qu’un amas de bruits, dont beaucoup se contredisent. Nous les rangeons ici.
Ce que l’on tient pour acquis tient en peu de mots. Le coup est parti d’une fenêtre, d’une maison qui donne sur la rue. On y a trouvé, dit-on, une arme abandonnée et une porte de derrière ouverte sur les jardins, par où le tireur aurait gagné un cheval tenu prêt. L’amiral, atteint au bras et à la main, a été porté à son logis tout proche ; il vit. Le roi lui a promis justice et une enquête. Passé ces quelques certitudes, on entre dans le domaine des soupçons.
La difficulté n’est pas seulement qu’un homme se soit enfui. C’est que les affaires de cette sorte se règlent d’ordinaire dans le secret, entre gens qui n’ont aucun intérêt à parler. Un tireur à gages ne connaît souvent qu’un intermédiaire ; celui qui l’a loué se garde de laisser trace. Aussi faut-il s’attendre à ce que la vérité, ici, se dérobe longtemps, et à ce que chacun lise dans ce vide le nom de son ennemi.
Un nom murmuré : Maurevert
Le nom qui revient le plus est celui d’un certain Maurevert — Charles de Louviers, sieur de Maurevert —, homme de guerre déjà connu pour un meurtre commis à la faveur des troubles passés. Beaucoup, dans l’entourage de l’amiral, tiennent pour sûr qu’il est le tireur. Nous n’avons, quant à nous, aucun témoin qui l’ait reconnu à la fenêtre, et le donnons pour ce qu’il est : un nom que la rumeur avance avec insistance, non une preuve.
On rappelle qu’un tel homme ne se loue pas de lui-même. La question que tous se posent aussitôt n’est donc pas seulement « qui a tiré ? », mais « qui l’a armé ? ». C’est là que les soupçons se déploient, et se divisent.
La maison, et l’ombre des Guise
On dit la maison d’où partit le coup liée à des gens de la maison de Guise, ou du moins tenue par des proches de ce parti. Le bruit, s’il se confirmait, désignerait un vieux compte à régler plutôt qu’une querelle du jour.
Car entre l’amiral et les Guise, le sang n’est pas oublié. Voici près de dix ans que le duc François de Guise fut tué d’un coup d’arquebuse, devant Orléans, par un gentilhomme réformé. On accusa alors Coligny d’en avoir été, sinon la main, du moins l’inspirateur — accusation qu’il a toujours repoussée, et que rien n’a jamais tranchée. La maison de Guise, elle, n’a jamais tenu l’amiral pour innocent de cette mort. Beaucoup voient dans le coup d’hier la réponse, longtemps attendue, à celui d’Orléans. C’est le soupçon le plus répandu ; il n’est pas pour autant démontré.
Plus haut encore : la Cour, l’Espagne
D’autres, à voix plus basse, portent les regards plus haut que les Guise. On chuchote que la reine mère elle-même n’aurait pas vu d’un mauvais œil que l’amiral disparût, lui dont le crédit auprès du jeune roi et les desseins de guerre aux Pays-Bas inquiètent. Ce ne sont, redisons-le, que des propos que l’on se rapporte à l’oreille ; nous n’en avançons aucune part comme fondée.
D’autres encore font intervenir l’étranger. L’amiral pressait le roi de porter secours aux révoltés des Pays-Bas contre le roi d’Espagne ; on en conclut que l’Espagne aurait tout gagné à sa perte, et l’on prête à ses agents la main de l’attentat. Le raisonnement se tient, mais un raisonnement n’est pas une preuve, et l’on pourrait par le même chemin accuser tout ennemi de l’amiral.
Pourquoi l’on ne saura peut-être jamais
À réunir ces bruits, on mesure surtout combien ils s’excluent. Les uns accusent les Guise, les autres la Cour, d’autres l’Espagne. Chaque camp tient une version qui l’arrange et récuse celle d’en face. Dans ce concert, celui qui prétendrait déjà nommer le coupable ne ferait que choisir son parti.
La prudence commande de s’en tenir à ceci : un homme a tiré, s’est enfui, et n’a pas été pris. Le nom de Maurevert court, la piste des Guise est la plus suivie, celles de la Cour et de l’Espagne se murmurent. Aucune n’est établie. La ville, elle, ne veut pas attendre l’enquête : les gentilshommes réformés réclament des têtes, et l’on sent la colère prête à déborder. Nous rapporterons ce que l’enquête promise par le roi voudra bien produire — si elle produit quelque chose.