Doit-on obéissance au prince qui répand le sang de ses sujets ?
Le sang a coulé dans Paris, et l'on a tué en invoquant le nom du roi. Un homme de loi de la religion réformée reprend la vieille question : jusqu'où va l'obéissance due au souverain, quand c'est l'innocent qu'on frappe ?
Voici quatre jours que les rues de cette ville sont pleines de morts. On a tué dans les maisons et jusque sur le seuil des églises ; on a tué des hommes désarmés, des femmes, des enfants, dont plusieurs milliers, dit-on, sans que personne en puisse faire le compte. Avant-hier, en son Parlement, le roi a pris sur lui la mort des principaux de ceux de la religion, disant qu'un complot menaçait sa personne et son État. Du reste, de cette multitude égorgée dans les carrefours, nul n'a encore avoué être l'auteur.
Je n'écris pas ici pour désigner des coupables : le secret du conseil m'est fermé comme à tous, et je ne veux pas donner pour certain ce que je ne sais point. J'écris pour une question que chacun se pose tout bas, et qu'il vaut mieux poser tout haut, avec les Écritures et les lois en main : doit-on obéissance, et jusqu'où, au prince qui répand le sang de ses sujets ?
On me répondra d'un mot, et ce mot est celui de l'Apôtre : « Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu. » Je le tiens pour vrai, et je ne suis pas de ceux qui se rient de l'autorité. Mais un texte si grave mérite mieux qu'un cri : il demande qu'on le lise tout entier, et qu'on l'accorde avec le reste de la parole de Dieu.
Ce que dit l'Écriture, et ce qu'elle ne dit pas
Quand saint Paul commande d'obéir aux puissances, il dit dans le même endroit pourquoi elles sont ordonnées de Dieu : le magistrat, écrit-il, « ne porte point l'épée en vain », il est établi pour être « la terreur, non des bonnes œuvres, mais des mauvaises », et « vengeur, pour punir celui qui fait mal ». Voilà sa charge. L'obéissance qu'on lui doit est l'obéissance due à cet office : châtier le mal, garder l'innocent. Frapper l'innocent, ce n'est pas exercer cet office, c'est le renverser.
L'Écriture, du reste, ne commande pas partout de plier. Les sages-femmes d'Égypte n'obéirent point à Pharaon qui ordonnait de tuer les enfants, et Dieu leur en sut gré. Les gardes de Saül refusèrent de porter la main sur les sacrificateurs du Seigneur, quand le roi le leur commandait. Et les apôtres, sommés de se taire, répondirent : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » Ces exemples ne sont point ceux de rebelles : ce sont ceux d'hommes qui n'ont pas voulu prêter la main à l'effusion du sang innocent, ni à ce que Dieu défend.
Il y a donc une obéissance qui est piété, et une autre qui serait péché. Nul commandement d'un homme, fût-il roi, ne peut m'obliger à tenir pour bien ce que Dieu appelle mal, ni à louer le meurtre de mon prochain. Sur ce point, la conscience demeure libre, parce qu'elle est à Dieu seul.
Le prince sous la loi
Les anciens, que nul ne taxera d'hérésie, ont su distinguer le roi du tyran. Le roi, disaient-ils, gouverne selon les lois et pour le bien commun ; le tyran, pour lui seul et contre les lois. Aristote l'a écrit, et Cicéron après lui. Sparte avait ses éphores, Rome ses tribuns du peuple, établis tout exprès pour tenir la main sur les grands et empêcher que la puissance ne se tournât en licence. Ce n'étaient pas là inventions de séditieux, mais ordonnances de républiques bien réglées.
En notre royaume aussi, le prince n'est pas au-dessus de tout. Il jure, au jour de son sacre, de faire droit et justice à ses sujets et de garder les lois du royaume ; et l'on a toujours tenu qu'il y a des lois fondamentales que le roi même ne peut défaire. L'obéissance des sujets et la foi du prince tiennent ensemble, comme les deux termes d'un même serment. Qui verse le sang de ceux qu'il a juré de garder ne délie pas seulement ses sujets d'un devoir : il manque au sien.
À qui il appartient de résister
Que ceux qui liront ceci n'y cherchent point un appel à prendre les armes : je n'en fais pas, et je le tiens même pour défendu au simple particulier. Aux personnes privées, l'Écriture enseigne la patience, la prière, et, quand il le faut, la fuite : elles peuvent souffrir l'injustice, non se faire justice elles-mêmes.
Mais l'ordre en va autrement pour ceux que Dieu a établis, sous le prince, pour la garde du peuple. Feu M. Calvin l'a écrit dans son Institution, au dernier chapitre : là où il y a des magistrats ordonnés pour modérer la licence des rois — comme jadis les éphores et les tribuns, et comme aujourd'hui, en plus d'un pays, les états assemblés — c'est à eux de s'opposer à l'oppression des humbles, et non de la couvrir. Ceux-là ne trahiraient point le roi en défendant les innocents : ils feraient la charge même pour laquelle ils sont là. La différence est grande entre la sédition d'une foule et le devoir d'un magistrat.
La conscience et l'innocent
On a beaucoup dit, ces dernières années, que la couronne avait trop accordé à ceux de la religion, et qu'il fallait y mettre un terme. J'ai lu ces plaintes. Mais quand même on tiendrait pour vraie cette religion qu'on nous reproche, il resterait ceci : l'hérésie, si hérésie il y a, se juge par la loi et par les conciles, à visage découvert, non par le couteau dans la nuit. Ce qui s'est fait ces jours-ci n'est le jugement de personne : c'est un carnage sans procès, où l'on n'a pas même demandé aux morts leur nom.
Je ne demande pas qu'on absolve ma foi ; je demande qu'on n'appelle pas justice ce qui n'en a ni la forme ni le fond. Que le prince fasse enquête, comme il l'avait promis au chevet de l'amiral blessé ; qu'il découvre et punisse ceux qui ont mis le feu à la ville ; qu'il rende à ses sujets la sûreté qu'il leur doit. Voilà l'obéissance que je lui souhaite de mériter.
Car l'obéissance n'est pas due à la personne pour elle-même, mais à la justice dont le prince est ministre. Le jour où l'on obéit au sang plutôt qu'à la loi, ce n'est plus le roi qu'on sert : c'est celui qui a mis l'arquebuse et le couteau dans les mains de la ville. À cette question, chacun devra répondre devant Dieu, et le prince avant les autres.