Paris dans la nuit du tocsin
L'amiral de Coligny a été tué à son logis dans la nuit et son corps outragé. Au son du tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois, milices et gens de la rue se sont jetés sur ceux de la religion. Au matin, on tue encore, dans les maisons comme dans les rues.
Paris a passé une nuit que nul de ceux qui l'ont vécue ne saurait raconter tout entière. Depuis les heures qui ont précédé l'aube du 24, on tue dans la ville. Nous rapportons ici ce que nous avons pu voir et recouper de proche en proche ; beaucoup nous échappe.
Un fait domine tous les autres : l'amiral de Coligny, que l'on avait relevé blessé le 22 après le coup d'arquebuse de la rue de Béthisy, est mort. Des hommes en armes sont entrés dans son logis avant le jour ; on l'a tué là, puis son corps a été jeté dans la rue et livré aux outrages de la foule. Ceux qui l'ont approché parlent d'un acharnement dont on ne trouve pas les mots.
Peu après, la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois s'est mise à sonner. D'autres clochers ont répondu. Ce tocsin, beaucoup l'ont pris pour un signal ; aussitôt, dans plusieurs quartiers, des groupes armés se sont formés et ont commencé de chercher, maison par maison, ceux de la religion prétendue réformée qui logeaient dans la ville depuis les noces.
Le signal des cloches
Qui a fait sonner le premier, et sur quel ordre, nous l'ignorons. Ce que l'on constate, c'est qu'après le tocsin la ville s'est armée avec une rapidité qui ne paraît pas tout entière l'effet du hasard. Des bourgeois de la milice, reconnaissables à un linge blanc au bras et à une croix au chapeau, se sont portés dans les rues. À ces hommes de la garde se sont mêlés quantité d'autres, sans commission ni ordre visible, que rien ne retenait plus.
On a fermé les chaînes qui barrent les rues, comme on fait dans les alarmes. Mais ces barrières, cette nuit, n'ont pas servi à protéger : elles ont enfermé les proies. Ceux que l'on cherchait ne pouvaient plus fuir la ville.
Dans les rues et les maisons
On a tiré des logis des gentilshommes venus pour le mariage, des marchands, des femmes, des serviteurs. Certains ont été tués sur le pas de leur porte, d'autres dans leur lit, d'autres encore poursuivis jusque sur les toits ou dans la rivière. Nous avons vu des corps au fil de la Seine.
Les tueurs se réclamaient tantôt d'un ordre du roi, tantôt de la seule volonté de faire disparaître les huguenots de Paris. Nous rapportons ces propos sans les tenir pour avérés : personne, cette nuit, n'a montré de commission écrite, et l'on a vu régler dans le même mouvement de vieilles haines de voisinage et des dettes qui n'avaient rien de la religion.
Des catholiques ont aussi caché des voisins réformés, les faisant passer pour des leurs, au risque de leur propre vie. La ville n'a pas parlé d'une seule voix, et il faut le dire, au milieu de tant de fureur.
Ce que l’on ne sait pas
Combien sont morts ? Nous n'avancerons pas de nombre. Nul ne compte dans un pareil désordre, et ceux qui, dès ce matin, jettent un chiffre à la volée le font au jugé. Tout ce que l'on peut dire, c'est que les morts se comptent par centaines, peut-être davantage, sans qu'aucun décompte tienne.
Nous ignorons de même jusqu'où cette tuerie a été voulue, et par qui. On a d'abord parlé de mettre à mort quelques chefs de la religion ; ce que nous voyons ce matin déborde de loin ce dessein, si dessein il y eut. Nul ne semble aujourd'hui maître de la ville : ni ceux qui ont ouvert les hostilités, ni ceux qui, dit-on, voudraient les arrêter.
Le roi de Navarre et le prince de Condé seraient au Louvre. Sur leur sort, on ne nous dit rien de sûr.
Une ville sans maître
À l'heure où nous écrivons, la tuerie n'a pas cessé. On entend encore des coups de feu et des cris du côté du pont Notre-Dame. Des hommes courent, d'autres pillent les logis vidés de leurs habitants. La confusion est telle que l'on ne saurait dire qui commande, si tant est que quelqu'un commande encore.
Nous tenons à nommer les choses. Ceux que l'on tue cette nuit sont des victimes : des hommes, des femmes, des enfants, tués pour leur foi ou pour le prétexte qu'elle a fourni. Nous les rapportons comme tels.