« On a béni sous le porche ce qu’on n’a pas voulu mener à l’autel » — un docteur de Sorbonne devant le mariage mêlé
Un docteur en théologie de la Faculté de Paris, chanoine de la cathédrale, n’a pas caché son trouble au sortir des noces du roi de Navarre. Il tient la cérémonie du portail pour une chose sans exemple, et s’alarme qu’on ait uni une fille de France à un prince de la nouvelle opinion. Sa parole est celle d’un clerc fidèle à la vieille foi, non celle d’un homme du conseil.
Nous l’avons trouvé au sortir de matines, dans une salle du cloître attenant à la cathédrale, encore vêtu de son surplis. C’est un homme d’âge mûr, docteur en théologie de la Faculté de Paris — celle qu’on nomme communément la Sorbonne — et chanoine du chapitre de Notre-Dame. À ce double titre, il a suivi de près ce qui s’est passé ce lundi au portail de son église, et il a des choses à en dire.
Il a parlé posément, en pesant ses mots, du ton d’un homme accoutumé à la dispute d’école. Il ne cache pas son affliction, mais il tient à ce qu’on n’en fasse ni un cri ni un pamphlet : il parle, dit-il, pour l’honneur de la foi et pour le salut des âmes, non contre des personnes. Nous rapportons son propos tel qu’il l’a tenu.
Maître Nicolas Lhuillier, docteur en théologie de la Faculté de Paris et chanoine de Paris (voix composite)
Portrait et voix composites, reconstitués à partir de sources concordantes du temps — sermons, remontrances et écrits de docteurs et de prédicateurs parisiens de 1572. Les propos ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée ; le nom lui-même est de convention.
Maître Lhuillier, à quel titre parlez-vous de ce mariage ? Vous n’êtes ni de la cour, ni du conseil du roi.
À aucun de ces titres, en effet, et j’en rends grâce. Je suis docteur de la Faculté de théologie de cette ville, et chanoine de cette église où l’on a marié hier. La Faculté de Paris n’est pas une compagnie comme une autre : depuis des siècles, la chrétienté la tient pour un juge de la doctrine, un gardien de la vraie foi, à qui l’on soumet les livres et les propos douteux. Quand une question touche à la foi, il est de mon état d’en parler, et même de mon devoir. Et ce qui s’est fait au portail de Notre-Dame, croyez-le, touche à la foi de très près.
Qu’avez-vous vu, précisément, sur le parvis ?
J’y étais, parmi les miens du chapitre. On avait dressé devant le grand portail une estrade tendue de drap, à ciel ouvert, où le roi de Navarre et madame Marguerite ont échangé leur foi, à la vue de toute la ville. Monseigneur le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen et oncle du marié, tenait l’office. Jusque-là, un mariage de grands se fait ainsi, au seuil de l’église, et rien ne s’y trouve à redire. C’est ce qui a suivi qui m’a serré le cœur.
Qu’entendez-vous par là ?
Que le marié n’est pas entré. Quand est venue l’heure de la messe, madame Marguerite a été menée à l’autel dans le chœur, comme il convient à une fille de France ; mais le roi de Navarre, lui, s’est retiré. On l’a vu se promener dans le cloître et sous les voûtes avec les gentilshommes de sa religion, tout le temps du saint sacrifice, comme un homme qui attend qu’une affaire se règle sans lui. Voilà ce que je n’avais jamais vu de ma vie : le sacrement de mariage commencé à la porte, et l’époux qui tourne le dos au corps du Christ pendant qu’on le célèbre pour lui.
On dit que c’était par égard pour sa conscience de réformé. N’est-ce pas là une forme de respect ?
On me dira ce qu’on voudra, je vois autre chose. Le mariage est un sacrement, maître Ruzé, l’un des sept que Notre-Seigneur a laissés à son Église. Il sanctifie l’union, il la rend indissoluble, il fait descendre la grâce sur deux époux. Un tel sacrement se reçoit dans la foi de l’Église, à son autel, non au bord de sa porte comme on traite sur un seuil. Qu’on ait dû bénir cette union sous le porche, et non dans le chœur, parce que l’époux ne peut ni ne veut ouïr la messe, ce n’est pas un respect que l’on rend : c’est l’aveu qu’on a marié une catholique à un homme qui refuse ce que l’Église tient pour le plus saint. On a réglé par un partage ce qui, en vérité, ne se partage pas.
La cour assure que Rome a donné sa dispense. Le doutez-vous ?
Je ne l’affirme ni ne le nie, car je n’ai pas vu l’acte, et c’est justement ce qui m’arrête. Ce mariage porte deux empêchements que le droit de l’Église connaît bien : la proximité du sang entre ces maisons, et, plus grave, la différence de religion. Pour l’un et l’autre, il faut dispense du Saint-Siège. Or on sait que le pape Pie V, de sainte mémoire, mort au printemps, n’avait pas voulu l’accorder. On dit que son successeur, notre saint-père Grégoire, a fait tenir un bref, mais que monseigneur de Bourbon lui-même a hésité à passer outre, trouvant la chose peu claire, et qu’on n’a levé son scrupule qu’en lui montrant une lettre de l’ambassadeur du roi à Rome, promettant que la dispense viendrait dans les règles. Une promesse de lettre n’est pas une dispense. Je ne dis pas que Rome a refusé ; je dis que je n’ai pas la preuve qu’elle ait pleinement approuvé, et qu’un scrupule de cette sorte, dans une matière de sacrement, ne se lève pas d’une parole d’ambassadeur.
Admettons la dispense en règle. Un mariage entre les deux religions vous ferait-il moins de peine ?
Il m’en ferait, oui, et pour une raison qui passe la personne des époux. Il n’y a qu’une Église, comme il n’y a qu’un baptême et qu’une foi. Ceux de la nouvelle opinion se sont séparés de ce corps ; ils en ont déchiré l’unité, qui est la robe sans couture du Christ. Marier une fille de France, sœur du roi très chrétien, au premier prince de cette séparation, c’est faire comme si la déchirure n’était rien, comme si l’on pouvait unir dans une même maison ce que la foi tient pour divisé. On veut y voir une réconciliation. Je crains qu’on n’y accoutume les esprits à trouver naturel ce qui est un schisme, et à traiter l’erreur comme une simple opinion parmi d’autres.
N’est-ce pas pourtant une belle chose que de vouloir la paix entre des sujets d’un même roi ?
La paix est un bien, et nul ne la souhaite plus que celui qui a charge d’âmes. Mais toutes les paix ne se valent pas. On peut vouloir que les hommes cessent de s’entre-tuer sans pour autant tenir que leurs erreurs se valent. Ce que je redoute, ce n’est pas qu’on épargne le sang des sectateurs de Calvin — Dieu me garde de souhaiter qu’on le verse —, c’est qu’à force de les traiter en égaux dans la foi, on oublie qu’ils sont des brebis égarées hors du bercail, et qu’il faudrait travailler à les y ramener. La vraie charité envers eux n’est pas de leur donner raison ; c’est de prier et d’œuvrer pour qu’ils reviennent à l’Église qui seule sauve. Une paix qui endort ce zèle-là ne me paraît pas une paix chrétienne.
La ville est pleine, ces jours-ci, de gentilshommes de la religion venus pour les noces. Comment le voyez-vous ?
Je le vois avec inquiétude, et je ne suis pas le seul. Paris est une ville de vieille et ardente dévotion, fidèle à la messe et aux saints comme peu d’autres dans le royaume. Voici que par milliers les gentilshommes de la nouvelle opinion y sont montés de Guyenne, de Saintonge et d’ailleurs, qu’ils vont par les rues l’épée au côté et le verbe haut, qu’ils prêchent presque à ciel ouvert dans les logis autour du Louvre. L’hérésie est comme une contagion : elle gagne par l’exemple, par les propos, par l’accoutumance. Un peuple qui voit chaque jour l’erreur se pavaner sans être reprise finit par la croire tolérable. C’est aux âmes simples que je pense, à celles qu’un beau discours peut ébranler. Nos prédicateurs ne s’en cachent pas en chaire, et je les entends bien.
Vous parlez des prédicateurs. On les dit fort vifs contre ce mariage.
Ils disent tout haut ce que bien des gens d’Église pensent tout bas. Il en est, dans les paroisses de cette ville, qui ont l’éloquence rude et le zèle brûlant, et qui déplorent du haut de la chaire qu’on ait fait crédit à l’hérésie. Je n’ai pas leur véhémence, et je ne me confonds pas avec eux ; chacun sert selon son tempérament. Mais sur le fond, je ne les désavoue pas. Ils rappellent au peuple que la foi ne se marchande pas, que le prince très-chrétien a reçu de Dieu la charge de défendre l’Église, et qu’une couronne se déshonore à composer avec ceux qui la combattent. Cela, c’est la vieille doctrine, et je ne connais pas de docteur de Paris qui la renie.
Vous nommez la paix de Saint-Germain. Qu’avez-vous à lui reprocher ?
Ce que j’ai à lui reprocher, c’est ce qu’elle a concédé. Par cet édit, voilà deux ans, on a rendu aux gens de la religion prétendue réformée le droit de tenir leur culte en certains lieux, et, ce qui me pèse davantage, on leur a laissé des places de sûreté — La Rochelle, Cognac, Montauban, La Charité — comme si l’on avait dans le royaume du roi des villes qui ne fussent plus tout à fait à lui. Un prince donne des gages à ceux qu’il devrait ramener ; il traite avec l’erreur de puissance à puissance. On m’objectera qu’il fallait finir la guerre. Peut-être. Mais on ne finit pas une maladie en lui aménageant sa chambre dans la maison. Voilà mon scrupule, et il est de doctrine avant d’être de politique.
Et le retour de l’amiral de Coligny au conseil du roi ? On le voit à Paris ces jours-ci.
C’est le point qui, je l’avoue, m’afflige le plus, et je le dis sans rien préjuger de l’homme. Que le chef de la nouvelle opinion, celui que le royaume a combattu les armes à la main, soit aujourd’hui reçu au conseil du roi très-chrétien, y ait crédit, dit-on, et grande faveur, cela passe mon entendement de clerc. Le prince est le lieutenant de Dieu pour la défense de la foi ; qu’il prenne avis, dans ses affaires, de celui qui a porté les armes contre l’Église de son royaume, c’est renverser l’ordre des choses. Je ne juge pas les desseins du roi, qui me dépassent. Mais je prie qu’on ne fasse pas de l’hérésie une conseillère de la couronne, car ce que le conseil approuve, le royaume finit par le croire permis.
Que souhaitez-vous, au bout du compte, maître Lhuillier ?
Ce que doit souhaiter un homme d’Église : le retour des égarés, non leur perte. Je souhaite que cette ville garde la foi de ses pères, que le peuple ne se laisse pas troubler par l’exemple qu’on lui donne, et que le roi se souvienne du serment de son sacre, qui est de maintenir la vraie religion. Je souhaite surtout que ceux de la nouvelle opinion, tant de gentilshommes de bon lignage qui sont ici, ouvrent les yeux et reviennent au bercail dont ils sont sortis — car il y a plus de joie au ciel, dit l’Évangile, pour une brebis retrouvée que pour quatre-vingt-dix-neuf qui ne s’étaient point perdues. C’est cela, et rien d’autre, que je demande à Dieu pour eux. Le reste est entre ses mains et celles du roi, et je m’en remets à l’une et à l’autre.