« La cloche a sonné, et la rue a changé » — un bourgeois de la milice parisienne
Nous avons recueilli le récit d’un homme de la milice bourgeoise, d’une paroisse touchée par les tueries. Il parle par bribes, se reprend, cherche ses mots. Nous rapportons sa version sans la faire nôtre : ce qu’il décrit, des voisins l’ont subi.
On nous a beaucoup pressés d’aller entendre ceux qui, dans les quartiers, ont porté les armes ces derniers jours. Nous avons trouvé cet homme sur le seuil de sa maison, un bourgeois enrôlé dans la milice de son quartier, marchand de son état, père de famille. Il a d’abord refusé, puis a parlé longtemps, à voix basse, en regardant souvent la rue.
Nous publions son récit parce qu’un témoin qui a tenu une arme dans ces heures-là voit ce que nul autre ne voit. Mais qu’on nous entende bien : recueillir sa parole n’est pas l’approuver. Les morts dont il parle sont des habitants de cette ville, des hommes, des femmes, des enfants tués chez eux ou dans les rues. Nous ne reprenons pas à notre compte les mots qui servent à excuser leur mort ; là où le témoin dit « il fallait », nous entendons seulement ce qu’il s’est dit à lui-même.
Un bourgeois enrôlé dans la milice de son quartier (témoin composite)
Portrait composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée.
Commençons par le simple. Où étiez-vous quand tout a commencé, dans la nuit du 23 au 24 ?
Chez moi, avec les miens. On dormait mal depuis l’attentat contre l’amiral, le vendredi. Toute la ville en parlait, il y avait des attroupements, des cris. Cette nuit-là, j’ai entendu remuer dans la rue, des pas, des ordres qu’on se passait de porte en porte. Puis les cloches. On m’a frappé au volet et on m’a dit de prendre les armes et de me tenir prêt, que c’était commandé.
Commandé par qui ? On vous a dit un nom ?
Non, pas un nom. On m’a dit que c’était la volonté du roi, qu’il y avait eu un complot de ceux de la religion contre Sa Majesté et qu’on prévenait un plus grand mal. Qui l’a dit le premier, je ne saurais vous le jurer. Ça courait de bouche en bouche, du guet, des capitaines de quartier, je ne sais. Vous me demandez qui a décidé : je vous réponds que je n’en sais rien, et je crois que peu d’hommes de ma sorte le savent.
La cloche que vous avez entendue, celle de Saint-Germain-l’Auxerrois, qu’a-t-elle changé pour vous ?
Tout. Avant, on veillait, on se gardait, on avait peur. Après, c’était comme si une permission avait été donnée. Les rues se sont remplies d’hommes armés qui ne se cachaient plus. J’ai vu des voisins que je connais depuis vingt ans le visage autre. On s’était mis un morceau de linge blanc au bras et une croix sur le chapeau, pour se reconnaître entre nous et ne pas se frapper les uns les autres. C’est cela que je n’oublie pas : ce n’était pas le désordre de quelques-uns, c’était rangé, on se reconnaissait.
Vous dites « pour ne pas se frapper les uns les autres ». Cela veut dire que les autres, on allait les frapper.
Oui. Je ne vais pas vous mentir sur ce point, ce serait lâche. Le signe blanc disait qui était des nôtres. Ceux qui ne l’avaient pas, on allait les chercher. On disait « ceux de la religion », on disait « les huguenots ». On ne disait pas « nos voisins ». C’était plus facile ainsi. Je m’en aperçois maintenant que vous me le faites dire.
Qui vous armait ? D’où venaient les ordres, concrètement, dans votre quartier ?
La milice, nous la formons entre bourgeois du quartier, chacun a ses armes chez lui, une pique, un arquebuse, une épée. Les capitaines et les dizainiers nous rassemblent. Cette nuit-là, ils sont passés de rue en rue. Certains criaient qu’il fallait faire son devoir, d’autres montraient les maisons. Je ne dirai pas qu’un tel a montré telle porte, parce que je ne veux pas charger un homme sans en être sûr, et parce que, dans le vrai, cela venait de partout à la fois.
Vous, cette nuit-là et les jours d’après, qu’avez-vous fait ? Je vous le demande sans vous condamner d’avance, mais je vous le demande.
J’ai porté les armes. J’ai gardé une rue, j’ai suivi le flot. Je ne vais pas me faire meilleur que je ne suis et je ne vais pas me faire pire non plus. Je n’ai pas mené les coups. Mais j’étais là, en armes, avec les autres, et un homme en armes qui est là fait partie de la chose, même s’il baisse les yeux. Je le sais. C’est pour cela que je vous parle bas.
Vous avez vu tuer. Qu’avez-vous vu que vous pouvez dire ?
J’ai vu tirer des gens de chez eux. J’ai vu des corps qu’on traînait vers la rivière. J’ai vu des maisons ouvertes, pillées, et des hommes se disputer un manteau au-dessus d’un mort. Ça, cela m’a retourné plus que le reste, je ne sais pas vous dire pourquoi. On tuait en disant que c’était pour la foi et le roi, et dans le même moment on emportait la vaisselle. Il n’y a pas eu que le zèle. Il y a eu la convoitise, aussi. Beaucoup de convoitise.
On a tué des femmes, des enfants. Cela, comment le dites-vous ?
Je ne le dis pas bien. Personne ne peut le dire bien. Oui, il y en a eu. On me répétait que la mauvaise graine, il fallait l’arracher toute, que sinon les fils vengeraient les pères. Je vous rapporte ce qu’on disait, je ne le tiens pas pour vrai, c’est une chose horrible à dire et je le sais en le disant. Un enfant n’a rien comploté contre le roi. Là, il n’y a plus de raison qui tienne. Là, c’était le meurtre, tout simplement.
Vous rejetez la faute sur ce qu’« on disait ». Mais chacun a des mains. Auriez-vous pu ne pas y aller ?
Vous touchez où ça fait mal. Je me le demande la nuit. Peut-être. Deux ou trois, dans ma connaissance, sont restés porte close et ont caché du monde chez eux, à grand péril. Donc c’était possible. Moi, je suis sorti. J’avais peur qu’on me prenne pour l’un d’eux si je ne portais pas le signe. J’avais peur de ma rue, de mes propres compagnons. Je ne vous donne pas cela pour une excuse. Je vous donne la vérité de ma frayeur.
On vous a dit qu’il y avait un complot. Le croyez-vous, aujourd’hui, à froid ?
À froid… je ne sais plus. Sur le moment, on le croyait parce qu’on avait besoin de le croire, ça rendait la chose supportable. Maintenant que le sang a séché sur les pavés, je regarde les maisons vides et je ne vois pas d’armée de comploteurs. Je vois des marchands, des artisans, des femmes. On nous a peut-être dit vrai, on nous a peut-être dit ce qu’il fallait pour nous lâcher. Je n’ai pas les moyens de le savoir, et cela m’effraie de ne pas le savoir.
Vos voisins de la religion, ceux que vous connaissiez, que sont-ils devenus ?
Le drapier d’en face, avec qui je buvais, je ne l’ai pas revu. Sa boutique est close, je n’ose pas demander. Une famille deux portes plus loin a disparu ; on dit qu’ils ont fui de nuit, on dit aussi… autre chose. Je préfère croire qu’ils ont fui. Vous voyez, je choisis encore ce que je crois pour pouvoir dormir. Voilà où j’en suis.
Le roi, ce matin même, au Parlement, a pris sur lui la mort des chefs. Cela vous soulage-t-il ?
On me l’a rapporté, oui, qu’il l’aurait avoué et commandé, pour les chefs, à cause du complot. Est-ce que cela me soulage ? Sur l’instant, oui : si le roi le dit, alors nous n’étions pas des assassins, nous étions des sujets obéissants. Mais le roi a parlé des chefs. Le roi n’a pas parlé du drapier d’en face, ni des enfants. Ce qui a débordé dans nos rues, ce n’était plus les chefs. Alors non, quand j’y pense bien, cela ne me soulage pas.
Une dernière question. Que voulez-vous qu’on retienne de vous ?
Rien de beau. Que je ne suis pas un monstre et que je ne suis pas innocent. Qu’un homme ordinaire, avec sa peur et sa croix blanche au chapeau, a pu faire partie de cela, et que c’est justement ce qui devrait faire trembler. Ne me faites pas plus brave que je n’ai été. Écrivez seulement que j’y étais, que j’ai eu peur, et que je n’en dors plus.