« Nous étions venus pour des noces » — un gentilhomme huguenot pris au piège
Un noble réformé de province, venu à Paris pour le mariage du roi de Navarre, raconte comment la fête s’est refermée sur les siens. Il a fui la ville et parle à couvert. Il ne prétend savoir ni qui a voulu cela, ni jusqu’où cela ira.
Nous l’avons rencontré hors des murs, dans une grange où il s’était réfugié avec deux serviteurs, la fièvre au front et la boue jusqu’aux genoux. C’est un gentilhomme de la religion, d’une maison de moyenne noblesse du Poitou, venu à Paris au commencement du mois pour assister aux noces du roi de Navarre et de Madame Marguerite, sœur du roi. Il logeait, comme beaucoup des siens, dans le quartier proche du Louvre, à quelques pas de la rue de Béthisy où l’amiral avait son logis.
Il a demandé que son nom ne fût pas imprimé, pour les siens restés en ville et pour sa famille au pays. Nous avons consenti. Ce qui suit est son récit, tel qu’il l’a fait, entrecoupé de silences que nous n’avons pas cherché à combler.
Un gentilhomme huguenot du Poitou (nom tu à sa demande)
Portrait composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée.
Pourquoi étiez-vous à Paris ?
Pour les noces, comme tant d’autres. On nous avait dit que ce mariage scellait la paix, que le roi de Navarre entrant dans la maison de France, il n’y aurait plus de raison de se craindre entre gens du royaume. Depuis la paix de Saint-Germain, voilà deux ans, on respirait un peu. Beaucoup de nos maisons ont fait le voyage. On a mis ses meilleurs habits. On venait voir un chef des nôtres épouser la sœur du roi très chrétien. Qui serait resté chez soi devant cela ?
Comment la ville vous accueillait-elle ?
Mal, si je dois être franc, mais je ne l’ai compris qu’après. Il y avait trop de monde, les vivres étaient chers, et l’on sentait que notre présence pesait. Dans les rues, on nous regardait de travers, on entendait des mots. Nous mettions cela sur le compte de la foule et de la chaleur. On se disait que les Parisiens n’aiment pas les gens de la religion, que c’est ainsi, et que cela passerait avec la fin des fêtes. Je vois à présent que nous nous rassurions à bon compte.
Qu’avez-vous su de l’attentat contre l’amiral ?
Le vendredi matin, la nouvelle a couru comme le feu : on avait tiré sur l’amiral, dans la rue, d’un coup d’arquebuse parti d’une fenêtre. Qu’il était blessé mais en vie, l’index de la main droite emporté et le bras gauche atteint, une balle logée dedans. Les nôtres ont couru vers son logis. J’y suis allé aussi. Il y avait là une colère que je n’avais jamais vue, des gentilshommes qui criaient qu’on voulait notre mort, d’autres qui juraient qu’on aurait justice. On disait que le roi lui-même s’était rendu au chevet du blessé et avait promis de faire châtier les coupables.
Qui accusait-on de ce coup ?
Chacun nommait quelqu’un, et personne ne savait. Les plus nombreux montraient les Guise du doigt, à cause de la vieille querelle du duc François, tué naguère, dont on a fait porter la faute à l’amiral. On prononçait un nom, celui d’un Maurevert, comme étant l’homme de la fenêtre ; je le rapporte parce que je l’ai entendu vingt fois, non parce que je l’aie vu. D’autres parlaient tout bas d’une main plus haute encore. Je ne peux vous dire ce qui est vrai. Un homme a tiré, il a manqué son coup, et voilà tout ce que je tiens pour sûr.
Vous êtes-vous senti en danger dès ce moment ?
Non, et c’est ce qui me ronge à présent. Nous étions en colère, non en crainte. Nous pensions être les offensés, ceux à qui l’on devait réparation. Le roi avait promis enquête. On montait la garde autour du logis de l’amiral, on parlait de mémoires à présenter, de plaintes. Il ne venait à l’esprit d’aucun de nous que ce serait à nous de mourir. Nous croyions être sous la sauvegarde du roi, dans sa ville, à deux jours de ses noces avec l’un des nôtres.
Racontez-nous la nuit.
J’ai été réveillé avant le jour par les cloches. Une d’abord, puis d’autres, et ce n’était pas l’heure de sonner. Puis des cris, des portes enfoncées, des coups. Mon hôte est monté, blanc de peur, dire qu’on tuait dans les rues, qu’on entrait dans les maisons pour y chercher ceux de la religion. J’ai regardé par la lucarne : il y avait des hommes en armes, des bourgeois avec des flambeaux, une croix blanche au chapeau ou un linge blanc au bras, qui allaient de porte en porte. On ne se battait pas : on tuait des gens qui ne se défendaient point.
Comprenait-on qui donnait ces ordres ?
Non. Voilà l’horreur de la chose. Ce n’était pas une bataille avec deux camps rangés. Il y avait des soldats, oui, et aussi des gens de la ville, des voisins, des boutiquiers, qui frappaient comme on n’ose imaginer. On criait des noms, on disait que c’était l’ordre du roi, un autre que c’était contre l’ordre du roi ; certains criaient qu’on avait découvert un complot des nôtres, qu’il fallait nous prévenir. Je n’ai vu aucun ordre, aucun papier, aucun capitaine me dire pourquoi. J’ai vu des hommes tuer et d’autres mourir, et une ville qui semblait avoir perdu la tête.
Comment avez-vous quitté votre logis ?
Mon hôte, qui est catholique et honnête homme, m’a caché d’abord sous un tas de peaux dans son arrière-boutique, avec l’un de mes valets. Nous avons entendu, à travers la cloison, prendre nos voisins. Je ne dirai pas ce que j’ai entendu. Quand le jour a été haut et que la première fureur a semblé passer d’une rue à l’autre, il m’a fait sortir par une cour, un manteau de drap brun sur mes habits, sans épée, la tête basse. Il m’a dit de ne prier ni tout haut ni tout bas et de marcher comme un homme qui va à ses affaires.
Qu’avez-vous vu dans les rues ?
Des choses que je ne veux pas peser de trop de mots, car on ne me croirait pas et l’on croirait que j’enfle. Des corps. Beaucoup, aux portes, dans les ruisseaux. Des gens qu’on traînait. On dépouillait les morts de leurs habits. J’ai vu qu’on ne regardait pas si l’on tuait un homme, une femme, un vieillard. J’ai passé mon chemin en tremblant, parce que m’arrêter, c’était mourir. Que Dieu me pardonne d’avoir passé mon chemin.
Savez-vous ce qu’il est advenu des grands, du roi de Navarre ?
Rien de sûr. On dit que l’amiral a été tué chez lui et son corps outragé, jeté par la fenêtre ; je le tiens de dix bouches et d’aucune que je puisse nommer. On dit que le roi de Navarre et le prince de Condé sont au Louvre, vivants, retenus ; d’autres disent le contraire. Je ne sais pas. Un homme qui court pour sa vie n’apprend que des rumeurs, et les rumeurs se contredisent d’une rue à l’autre. Je prie pour le roi de Navarre parce qu’il est des nôtres et que par lui nous étions venus, mais je ne sais rien de son sort.
Combien des vôtres, croyez-vous, ont péri ?
Comment le dirais-je ? Personne ne compte les morts quand on court. On m’a dit des milliers ; on m’a dit des centaines ; on m’a dit que Paris était rouge. Je ne mettrai pas de chiffre sur ce que je n’ai pu compter. Je sais que dans la seule rue où je logeais, il y avait plusieurs maisons des nôtres, et je n’ose penser à ce qu’il en reste. Le reste, ce sont des on-dit, et j’ai appris cette nuit ce que valent les on-dit.
Où allez-vous à présent ?
Au pays, si Dieu permet que j’y arrive. Il faut passer les ponts, gagner la campagne, éviter les villes. On me dit que je ne suis pas au bout : que dans d’autres villes on aurait commencé aussi, ou qu’on commencerait. Je l’ignore. Je veux mettre mes gens à l’abri et savoir ce qu’il est advenu des miens restés là-bas. Je ne pense pas plus loin qu’à la prochaine haie où me cacher.
Qu’attendez-vous du roi ?
Je ne sais plus ce que j’en dois attendre, et c’est cela le pire. Nous étions venus sur sa parole, à ses noces, dans sa paix. Si c’est lui qui a voulu ceci, alors il n’y a plus de foi jurée dans ce royaume. Si ce n’est pas lui, alors il n’est pas le maître de sa propre ville, et cela n’est guère moins terrible. Je ne l’accuse pas, car je ne sais pas. Je dis seulement qu’un homme comme moi ne sait plus à quelle main se fier, et que nous étions venus pour des noces.