« On m’écrit d’étranges dépêches » — un diplomate en poste à Paris
Un ambassadeur étranger, en poste au bord de la Seine, reçoit chaque jour des courriers de province qui contredisent la parole du Louvre. Il a accepté de nous dire ce qu’il croit savoir, ce qu’il ne peut vérifier, et ce qu’il n’ose encore écrire à sa cour.
Les hommes des cours étrangères tenus à résidence auprès du roi très chrétien sont, par métier, des observateurs. Ils écoutent, recoupent, doutent, et pèsent chaque nouvelle avant de la coucher dans une dépêche que liront leurs maîtres. Depuis les tueries de la fin d’août, leur tâche est devenue un supplice : la parole officielle dit une chose, les courriers qui remontent des provinces en disent une autre, et nul, à Paris, ne se hasarde à trancher tout haut.
Nous avons pu nous entretenir longuement avec l’un d’eux. Il a parlé à condition que ni son nom ni celui de son prince ne fussent imprimés. Nous avons respecté cette prudence, qui est celle de tous ses pareils par ces temps.
Un ambassadeur étranger accrédité auprès de la cour de France, en poste à Paris depuis plusieurs années (nom et souverain tus à sa demande)
Portrait composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée.
Vous logez à quelques rues du Louvre. Qu’avez-vous vu, de vos propres yeux, dans ces journées ?
Peu, et c’est ce que je puis affirmer de plus honnête. J’ai vu, au matin du 24, ma rue barrée par des hommes en armes qui n’étaient pas tous des soldats, et j’ai entendu le tocsin partir de Saint-Germain-l’Auxerrois avant que le jour ne fût levé. J’ai vu des corps qu’on traînait vers la rivière. Le reste, je le tiens de mes gens, de marchands, de deux de mes valets qui sont sortis quand moi je n’ai pu. Un ambassadeur qui prétendrait avoir tout vu mentirait à son prince. Ma maison, comme les autres logis des étrangers, s’est fermée et gardée.
La cour vous a-t-elle donné une explication ?
On nous a fait tenir, à nous tous qui sommes ici en charge, une même parole : qu’un complot de l’amiral et des siens contre la personne du roi et de sa famille avait été découvert, et qu’il avait fallu prévenir le coup en frappant les chefs. Le roi lui-même l’a redit au Parlement, en séance, le 26. Voilà la version que je dois rapporter, et que je rapporte — en la donnant pour ce qu’elle est : la parole du Louvre, non une chose que j’aie pu vérifier.
Vous ne la tenez donc pas pour certaine ?
Je ne la tiens ni pour certaine ni pour fausse. Je n’ai pas les pièces de ce prétendu complot ; personne au-dehors du conseil ne les a vues. Un diplomate apprend vite qu’un État qui a frappé fort trouve toujours, après, de bonnes raisons à montrer. Cela ne veut pas dire que la raison est fabriquée ; cela veut dire que je ne puis la peser. J’écris à ma cour que telle est la justification donnée, et que je la crois insuffisante à expliquer ce qui a suivi dans les rues.
Justement : entre la mort des chefs et la tuerie du menu peuple protestant, voyez-vous la même main ?
C’est là toute la question, et c’est là que je m’arrête. Qu’on ait résolu, en haut, de tuer l’amiral et quelques gentilshommes autour de lui, cela paraît hors de doute — on ne dépêche pas des hommes d’armes au logis de Coligny sans un ordre. Mais que les milices de la ville, puis la foule, se soient jetées sur des milliers d’inconnus dans les maisons, est-ce le même ordre, poursuivi, ou une fureur qui a débordé la volonté de ceux qui l’avaient allumée ? Je l’ignore. Ceux qui vous diront le savoir vous vendent une opinion.
On prête à la reine mère, au roi, au duc de Guise des propos tenus devant le corps de l’amiral. En avez-vous eu l’écho ?
On m’en a rapporté, oui, comme on en rapporte à toutes les tables de la ville. Des mots que l’un aurait dits, un regard que l’autre aurait eu. Je n’en écris pas un seul à mon maître comme d’une chose sûre. Ces phrases courent d’une bouche à l’autre, se polissent, s’aggravent ; nul témoin ne les garantit. Un homme de mon état qui rapporterait ces bruits pour des faits ferait rire de lui à la première vérification. Je les note comme rumeurs de cour, rien de plus.
Qui, dans Paris, désigne-t-on tout bas comme responsable ?
Tout et son contraire, selon qui parle. Les uns chargent la maison de Guise, qui hait l’amiral depuis le meurtre du vieux duc, il y a près de dix ans. D’autres murmurent le nom de la reine mère et son parti d’Italiens. D’autres encore veulent y voir une intrigue venue d’Espagne, tant le roi catholique avait sujet de craindre les desseins de Coligny contre lui aux Pays-Bas. Et le Louvre, lui, ne parle que du complot des huguenots. Quatre récits, et je n’ai de preuves d’aucun. Le secret du conseil est bien gardé ; c’est un mur que je n’ai pas su percer, et je doute qu’aucun de mes confrères l’ait percé.
Vous parliez de courriers de province qui contredisent Paris.
Ils ne contredisent pas la parole du Louvre, ils la débordent. On me mande que la tuerie a gagné d’autres villes, à des jours différents — ici Meaux, là Orléans, là encore Lyon, et l’on me nomme Bourges, Rouen, Troyes, et jusqu’à Bordeaux et Toulouse dans le Midi. Le Louvre parlait de frapper des chefs à Paris ; mais si des bourgeois se massacrent à cent lieues de la Seine, quel ordre les y pousse ? Est-ce une consigne partie d’ici, une lettre du roi, ou la seule contagion de la nouvelle de Paris ? Mes correspondants ne le savent pas, et moi non plus. C’est ce décalage qui m’inquiète le plus : la version officielle n’explique pas la carte.
Peut-on chiffrer les morts ?
Non, et défiez-vous de qui vous donnera un nombre rond. Pour Paris seul, j’ai entendu articuler trois mille, quatre mille ; certains disent moins, d’autres bien davantage. Pour le royaume entier, les évaluations que l’on me sert vont de dix mille à trois fois autant, et je les tiens toutes pour des estimations de passion plus que de compte. Nul ne compte les morts dans un tel désordre : les corps ont pris la rivière, les registres ne suivent pas, chaque camp gonfle ou rabaisse selon son intérêt. J’écris à ma cour une fourchette, jamais un total, et je marque que ce n’est qu’un ordre de grandeur.
Vos confrères des autres cours, les envoyés protestants surtout, comment vivent-ils ces jours ?
Ceux qui servent des princes de la religion sont dans l’alarme et enferment leurs gens. Plusieurs m’ont dit avoir recueilli chez eux des gentilshommes réformés pour les soustraire à la fureur. La franchise de nos logis, qui devrait être sacrée, n’a tenu qu’à demi dans le premier tumulte. Chacun de nous écrit à son maître une relation, et je gagerais que ces relations diffèrent fort selon la foi du prince qui les recevra. C’est pourquoi je m’efforce, moi, de séparer ce que j’ai vu de ce que l’on m’a dit — c’est le seul service honnête que je puisse rendre.
Le roi de Navarre, le marié de ces noces d’août, que devient-il ?
Il est au Louvre, et vivant, c’est tout ce que je puis assurer aujourd’hui. On dit qu’on l’a pressé de changer de religion ; on dit bien des choses. Sa condition présente est celle d’un homme tenu de près, dont l’avenir dépend de volontés qui ne sont pas la sienne. Je me garderai d’en dire davantage : ce serait deviner, et deviner sur le sort d’un prince est le plus sûr moyen de se tromper et de fâcher.
Que rapporterez-vous, en fin de compte, à votre souverain ?
Que des chefs huguenots ont été tués sur un ordre venu d’en haut ; que le roi le revendique et l’explique par un complot que je n’ai pu vérifier ; qu’une tuerie de peuple a suivi dans Paris et gagné les provinces, sans que je sache si la même volonté la conduit d’un bout à l’autre ; et que le nombre des morts est grand mais impossible à fixer. Le reste — qui a voulu quoi, et jusqu’où — je le lui donnerai pour ce que c’est : des bruits qui se contredisent. Un ambassadeur qui déguiserait son ignorance en savoir tromperait son maître, et un maître trompé prend de mauvaises résolutions.
Redoutez-vous des suites hors de France, chez les princes voisins ?
On me demandera partout ce que cela signifie, et je n’en sais rien encore. Les cours catholiques et les cours réformées ne liront pas la même nouvelle. J’ai charge d’observer, non de prophétiser ; je dirai à mon prince de suspendre son jugement, comme je suspends le mien, et d’attendre des relations plus sûres que celles qui courent aujourd’hui. En ces matières, la première nouvelle est presque toujours la moins fidèle.