La paix concédée à la religion prétendue réformée peut-elle tenir ?
Les noces de Notre-Dame ont mis les deux religions face à face dans le chœur. Un bourgeois de cette ville s'interroge, sans passion mais sans complaisance : ces faveurs faites à ceux de la religion, et le retour de l'amiral au conseil, servent-ils l'unité du royaume ou la fragilisent-ils ?
On m'accordera de parler franc, car je n'écris ni pour la cour ni contre elle, mais en sujet du roi très chrétien qui aime sa ville et redoute pour elle le désordre. Depuis avant-hier, Paris a vu ce qu'elle n'attendait plus : un prince de la religion prétendue réformée mené jusqu'au parvis de Notre-Dame pour y épouser la sœur du roi, et se tenant hors du chœur pendant que l'on chantait la messe. On nous dit que ce mariage doit sceller la concorde entre les deux partis. Je le souhaite de toute mon âme. Mais souhaiter n'est pas croire, et je demande qu'on me permette de douter tout haut.
Que la paix de Saint-Germain, il y a deux ans, ait rendu le repos aux armes, nul honnête homme ne s'en plaindra : on avait trop saigné le royaume. Mais la question n'est pas de savoir si l'on préfère la paix à la guerre — qui la préférerait pas ? — elle est de savoir à quel prix cette paix se paie, et si le prix consenti ne prépare pas un mal pire que celui qu'on a voulu guérir.
Je ne réclame la mort ni la peine de personne. Ceux de la religion sont sujets du roi comme moi, et je n'appelle sur eux aucune violence : Dieu me garde d'une telle pensée, et ceux qui la nourrissent me trouveront toujours contre eux. Ce que je crains n'est pas leur sang, c'est leur crédit.
Un mariage qui rassemble sans réconcilier
Une alliance de sang entre les Valois et la maison de Navarre peut lier deux familles ; elle ne lie pas deux croyances. On a marié une princesse catholique à un prince réformé sans que ni l'un ni l'autre renonce à sa foi : le marié est resté à la porte du chœur, et ce seul détail dit tout de ce que ce mariage réconcilie, c'est-à-dire fort peu. Les gens de Paris l'ont bien vu, et beaucoup s'en sont émus.
Car voici notre ville pleine d'une noblesse huguenote venue pour les noces, l'épée au côté, sûre de sa force et de la faveur qu'on lui témoigne au Louvre. Je ne dis pas qu'elle cherche querelle. Je dis qu'une capitale demeurée fidèle à la vieille religion supporte mal de voir triompher chez elle ce qu'elle tient pour l'hérésie, et que l'humeur du bas peuple, en ces jours de chaleur et de cherté, n'est pas chose qu'on gouverne d'un mot.
L’amiral au conseil du roi
Ce qui m'arrête plus encore que les noces, c'est la place que l'amiral de Coligny a reprise auprès de Sa Majesté. Voilà un homme qui fut chef d'armée contre son propre roi durant les troubles, qu'on a naguère accusé d'avoir trempé dans la mort du feu duc de Guise, et qui siège aujourd'hui au conseil, écouté comme un père. Je veux bien qu'on lui ait pardonné : le roi est maître de sa clémence. Mais pardonner un homme et lui remettre le gouvernail sont deux choses.
Car on ne peut ignorer ce que l'amiral conseille. Il presse le roi de porter la guerre aux Pays-Bas contre le roi d'Espagne, au secours des sujets révoltés de celui-ci, qui sont de sa religion. Engager le royaume, à peine sorti de ses propres guerres, dans une querelle étrangère où l'on servirait la cause des réformés de Flandre — est-ce là le conseil d'un homme qui pense au bien de la France entière, ou d'un chef de parti qui pense d'abord aux siens ? Je pose la question ; je ne prétends pas la trancher.
La paix des rues avant la paix des princes
On me dira que ce sont là affaires d'État, au-dessus d'un avocat. Soit. Mais la paix des rues, elle, me regarde, comme elle regarde tout habitant de cette ville. Or je vois deux partis armés, orgueilleux l'un et l'autre, qui se croisent chaque jour aux mêmes carrefours, et une vieille rancune entre la maison de Guise et l'amiral qui n'est pas éteinte, quoi qu'on en dise. Il ne faut pas grand-chose, en pareille saison, pour qu'une étincelle prenne.
La faveur trop visible faite à un parti fait toujours enrager l'autre. En haussant l'amiral et les siens, la cour croit peut-être acheter leur loyauté ; je crains qu'elle n'achète surtout le ressentiment de tous ceux, et ils sont le grand nombre dans Paris, qui n'ont point changé de religion et ne comprennent pas qu'on récompense ceux qui l'ont fait. Une paix qui appuie sur un seul camp n'est pas une paix, c'est une trêve qui attend son heure.
Ce que demande un bon sujet
Qu'on ne se méprenne pas sur mon propos. Je ne demande ni qu'on rompe le mariage, qui est fait, ni qu'on chasse personne, ni qu'on rallume les armes que la paix a fait taire. Je demande seulement que la faveur royale ne penche pas si fort d'un côté qu'elle fasse oublier de quel côté est le plus grand nombre des sujets fidèles. Je demande qu'on écoute l'amiral sans lui livrer le conseil, et qu'on garde la ville avant de rêver de conquêtes en Flandre.
L'unité du royaume ne se refera pas par des noces ni par des charges distribuées ; elle se refera, si Dieu le veut, par la patience et par une justice égale. En attendant, que chacun tienne sa maison, que les armes restent au fourreau, et que la cour se souvienne qu'une capitale mécontente est plus à craindre qu'une province rebelle. C'est le vœu d'un homme qui n'a d'autre parti que celui du roi et de la paix.