Une lune fabriquée par l’homme tourne au-dessus de nos têtes : les Soviets lancent le premier satellite artificiel du monde
Radio Moscou et l’agence Tass l’ont annoncé hier soir : l’Union soviétique a placé sur orbite une sphère de métal qui fait le tour de la Terre en une heure et demie. Un fait accompli, jeté à la face du monde, que l’Occident ne peut, pour l’heure, que constater — et écouter.
Le ciel n’est plus tout à fait le même qu’avant-hier. Depuis hier soir, un objet construit de main d’homme circule au-dessus de nos têtes, par-delà l’atmosphère, et y revient inlassablement toutes les heures et demie. Ce n’est plus une promesse de roman, ni une conférence de savants : c’est, à en croire Moscou, un fait. L’Union soviétique affirme avoir lancé et satellisé le premier satellite artificiel de la Terre.
La nouvelle est tombée d’un coup, sans préavis, par les ondes de Radio Moscou et par un communiqué de l’agence Tass diffusé dans la soirée du 4 octobre. Le ton officiel y est celui du triomphe contenu : le « premier satellite artificiel de la Terre » aurait été placé avec succès sur son orbite. Aucun observateur occidental n’a été convié, aucun témoin neutre n’a assisté au tir. Le monde apprend la chose une fois qu’elle est accomplie, et n’a d’autre choix que de la vérifier par ses propres moyens — ses récepteurs.
Car c’est là le prodige le plus immédiatement saisissable : l’engin parle. Il émet, sur deux fréquences que Moscou a pris soin d’indiquer elle-même — 20,005 et 40,002 mégacycles —, un signal régulier, un « bip… bip… bip… » que les radioamateurs et les stations d’écoute, d’un continent à l’autre, captent depuis cette nuit. L’URSS, fait singulier, a publié les longueurs d’onde afin que chacun puisse l’entendre. L’adversaire nous invite à constater de nos oreilles ce que nous peinons à croire.
Selon les chiffres communiqués, l’objet serait une sphère pesant 83,6 kilogrammes. Il accomplirait une révolution complète autour du globe en quelque quatre-vingt-seize minutes — une heure trente-six. À cette allure, il repasse plusieurs fois par jour au-dessus des mêmes régions, France comprise. Sa trajectoire l’emmène fort haut, bien au-delà des couches où volent nos avions et nos ballons-sondes : il évolue dans cet espace vide que l’on disait, hier encore, inaccessible.
On mesure mal, ce matin, ce qu’il faut de puissance pour arracher une telle masse à la pesanteur et la lancer à une vitesse suffisante pour qu’elle ne retombe pas. Les ingénieurs s’accordent sur un point : il a fallu une fusée d’une force jusqu’ici inégalée, capable d’emporter une lourde charge très loin et très vite. C’est cette inférence, plus que la petite sphère elle-même, qui tient l’Occident en haleine.
Sur l’essentiel, pourtant, nous ne savons rien. Qui a conçu l’appareil ? Moscou n’a livré aucun nom : les artisans de l’exploit demeurent dans l’anonymat le plus strict, couverts par le secret d’État. D’où la fusée s’est-elle élancée ? On parle d’un cosmodrome soviétique, sans plus de précision : ni le lieu, ni la nature exacte du lanceur n’ont été divulgués. À quoi sert, au juste, cette boule errante ? On l’ignore. Mesure-t-elle quelque chose ? Combien de temps tiendra-t-elle là-haut ? Mystère.
Le silence soviétique sur ces points n’est pas un oubli : il est une arme. On montre le résultat, on dissimule le moyen. Et c’est précisément cette part d’ombre qui nourrit, dès ce matin, l’inquiétude des chancelleries occidentales. Car une fusée capable de jeter une sphère de quatre-vingts kilos dans l’espace est, par construction, capable d’envoyer une charge d’un poids comparable à l’autre bout de la Terre.
Nous nous garderons, à ce stade, d’aller plus loin que ce qui est vérifiable. Le satellite existe — son signal le prouve. Sa masse, sa période, ses fréquences nous sont données par celui-là même qui l’a lancé, et nous les rapportons sous cette réserve. Tout le reste — son but, son auteur, son berceau — relève de la conjecture. Ce matin, l’Occident tend l’oreille vers le ciel, et compte les minutes entre deux passages d’une étoile qui n’en est pas une.
Une annonce sans témoin, vérifiée par les ondes
Tout ce que l’on tient pour acquis ce matin provient de deux canaux soviétiques : le communiqué de l’agence Tass et les émissions de Radio Moscou du 4 octobre au soir. Aucune image, aucun film, aucune visite de presse n’accompagne la déclaration. Le procédé tranche avec l’usage : d’ordinaire, un exploit se montre ; celui-ci s’annonce.
La seule preuve indépendante dont dispose l’Occident, c’est le signal lui-même. En indiquant les fréquences d’émission, Moscou a permis aux postes d’écoute et aux amateurs du monde entier de pointer leurs antennes et d’entendre le « bip » caractéristique. De Paris à Washington, des stations confirment cette nuit la réception du signal. Le satellite ne se laisse pas voir aisément à l’œil nu, mais il se laisse entendre — et cela suffit, pour l’heure, à établir qu’il est bien là.
Ce que Moscou dit — et ce qu’elle tait
Les données chiffrées sont précises : 83,6 kilogrammes, une révolution en environ quatre-vingt-seize minutes, deux fréquences au millième de mégacycle. Cette précision même est troublante de la part d’un pouvoir si avare d’ordinaire en informations techniques.
Car le reste demeure scellé. Le nom des concepteurs, tenus au secret, n’est pas prononcé. Le lieu du tir n’est désigné que par les mots vagues de « cosmodrome soviétique ». La fusée porteuse, dont chacun devine la formidable puissance, n’est ni nommée ni décrite. Nous renonçons à combler ces blancs par des suppositions : les inconnues sont consignées comme telles, et nous n’avancerons aucun nom, aucun lieu, que nous ne puissions étayer.
L’effroi d’une fusée que l’on n’a pas vue
Dans les capitales occidentales, l’émotion de ce matin ne tient pas tant à la petite sphère qu’à ce qu’elle suppose. Mettre un tel poids en orbite exige un lanceur d’une portée et d’une force considérables. Or la même mécanique qui hisse un satellite peut, en principe, projeter une charge militaire à des milliers de kilomètres.
Beaucoup, ici, font tout haut ce calcul : qui peut lancer une lune peut viser un continent. Nous rapportons cette crainte parce qu’elle est, dès aujourd’hui, le ressort de bien des réactions ; nous ne prétendons pas la trancher. Ce qui est certain, c’est que la frontière entre la prouesse scientifique et la démonstration de force n’a jamais paru si mince qu’en ce matin du 5 octobre.