Du satellite au missile : ce que les états-majors d’Occident lisent dans le ciel
Derrière la lune artificielle, les chancelleries occidentales déchiffrent une équation militaire. Qui hisse une telle masse sur une orbite haute possède un lanceur capable, demain, de porter une charge d’un continent à l’autre. Une capacité que l’on déduit — sans connaître l’arsenal réel de Moscou.
Le « bip-bip » qui traverse le ciel depuis le 4 octobre n’émeut pas seulement les astronomes et les radioamateurs. Dans les états-majors de Washington, de Londres et de Paris, on l’écoute d’une tout autre oreille. Car au-delà de la prouesse scientifique, les militaires y entendent une démonstration de force, et procèdent à un calcul froid dont le résultat les glace.
Le raisonnement est connu de tous les ingénieurs en balistique, et il est d’une simplicité redoutable. Placer un objet en orbite autour de la Terre n’est pas affaire de degré, mais de nature : il faut lui communiquer une vitesse colossale, de l’ordre de plusieurs kilomètres par seconde, et l’y porter avec une précision telle que sa trajectoire se referme sur elle-même au lieu de retomber. Or la fusée qui réussit cet exploit est, à peu de chose près, la même que celle qui pourrait expédier une charge militaire vers une cible lointaine. Le satellite et le projectile intercontinental sont les deux visages d’une seule et même machine.
C’est ici que la masse de l’engin soviétique prend tout son poids — au sens propre. L’objet lancé n’est pas une babiole : il pèse plus de quatre-vingts kilogrammes. Hisser une telle charge à des centaines de kilomètres d’altitude suppose un lanceur d’une puissance considérable. Et cette puissance, transposée du domaine pacifique au domaine militaire, dessine une menace que nul, en Occident, ne se croyait à la veille d’affronter : celle d’un vecteur capable de franchir un océan et un continent.
L’inférence est nette dans les esprits : qui maîtrise l’orbite maîtrise la portée intercontinentale. On ne saurait, en effet, mettre en orbite sans disposer simultanément de la poussée, du guidage et de la précision qu’exige le tir à très longue distance. La démonstration scientifique vaut donc, aux yeux des militaires, démonstration balistique. Le satellite n’est pas seulement une lune ; il est un message adressé aux états-majors adverses.
Il faut mesurer le renversement que cela opère. Depuis la fin de la dernière guerre, le territoire américain se tenait pour un sanctuaire. Protégé par deux océans, hors de portée des bombardiers ennemis sauf à les laisser approcher et à les intercepter, le sol des États-Unis n’avait jamais connu le feu direct d’un adversaire. Ce ciel-là, ce matin, cesse d’être un abri. Si Moscou peut atteindre l’orbite, Moscou peut, en principe, atteindre l’Amérique elle-même — et aucune barrière d’eau n’y changera rien.
De cette lecture naît ce que l’on commence, dans les couloirs des ministères, à nommer une crise. Non que le satellite ait tiré le moindre coup : il ne fait que tourner et chanter son signal monotone. Mais il a révélé une capacité, et c’est la capacité qui inquiète, davantage que l’objet. Les chancelleries occidentales découvrent qu’elles ont peut-être pris du retard dans la course aux engins à longue portée — un retard dont elles ignoraient l’ampleur, et qu’un seul lancement vient d’exposer au monde entier.
La prudence, pourtant, commande de distinguer ce qui est prouvé de ce qui est seulement déduit. Ce que l’on sait, c’est qu’un lanceur soviétique a satellisé une masse importante avec succès. Ce que l’on infère, c’est qu’un tel lanceur pourrait servir à des fins militaires. Mais de l’arsenal réel dont dispose l’Union soviétique — combien d’engins, prêts au tir, fiables, déployés — on ne connaît rien. On lit une intention et une aptitude dans le ciel ; on n’a pas inventorié les silos. La menace est certaine dans son principe, conjecturale dans son étendue.
Cette nuance n’apaise guère les esprits, car en matière de défense, c’est souvent la capacité présumée de l’adversaire qui dicte la conduite, plus que sa capacité avérée. Les officiers que nous avons pu entendre raisonnent moins sur ce que Moscou possède aujourd’hui que sur ce que Moscou a démontré pouvoir faire. Et ce qui a été démontré suffit à imposer une révision de toutes les doctrines bâties sur l’invulnérabilité du territoire.
Reste une question que personne, ce matin, ne sait trancher : la réponse occidentale. Faut-il accélérer ses propres programmes d’engins à longue portée ? Repenser de fond en comble la défense du continent américain ? Admettre publiquement le retard, au risque d’alarmer les opinions, ou le minimiser, au risque d’être démenti par le ciel lui-même chaque fois que l’astre passera au-dessus des têtes ? Le satellite, indifférent à ces débats, poursuit sa ronde. À chaque révolution, il rappelle aux gouvernements occidentaux qu’une certitude vieille de douze ans vient de s’éteindre.