Spoutnik : le président Eisenhower veut rassurer une Amérique en émoi
À la Maison-Blanche, hier, le chef de l’État a affiché un calme imperturbable face au satellite soviétique — « pas d’un iota » d’inquiétude, a-t-il dit — quand la presse et l’opinion américaines, elles, parlent de défaite et de coup au prestige national.
Washington vit, depuis six jours, au rythme d’un petit objet qui tourne là-haut et que personne ici n’a voulu. Le satellite lancé par l’Union soviétique le 4 octobre traverse le ciel américain comme une question lancinante : comment Moscou a-t-il pu nous devancer ? C’est dans cette atmosphère électrique que le président Eisenhower a tenu, hier, sa conférence de presse à la Maison-Blanche.
Le ton du chef de l’État aura tranché, et de façon saisissante, avec la fièvre de la ville. Interrogé sur les conséquences du satellite pour la sécurité des États-Unis, le président a opposé un calme étudié. Le satellite soviétique, a-t-il déclaré en substance, « ne soulève pas mes inquiétudes, pas d’un iota ». La formule a fait le tour des salles de rédaction dans l’heure.
M. Eisenhower a reconnu que la prouesse technique avait surpris les savants américains et concédé que l’Union soviétique pouvait y avoir gagné un avantage — mais un avantage, a-t-il insisté, d’ordre psychologique avant tout. Pour le reste, le président a refusé de voir dans l’engin une menace militaire et s’est employé à séparer nettement les deux affaires : d’un côté la démonstration soviétique ; de l’autre, l’effort scientifique américain, qui suivrait, lui, son cours.
Car le président a tenu à rappeler que les États-Unis disposent de leur propre programme de satellite, conduit sous le nom de Vanguard dans le cadre des travaux de l’Année géophysique internationale. Ce programme, a-t-il assuré, n’a jamais été engagé comme une course contre une autre nation : il aurait été soigneusement calendé pour servir une fin scientifique, et il serait, selon le chef de l’État, bien conçu et en bonne voie. La distinction est nette : à Moscou la rivalité de prestige, à Washington la science désintéressée.
Reste que ce flegme présidentiel détonne avec ce que l’on entend partout ailleurs dans la capitale. La conférence d’hier a été, de l’avis de bien des confrères présents, l’une des plus rudes que le président ait affrontées : les questions se sont faites pressantes, presque incrédules. L’écart entre la sérénité affichée au sommet de l’État et l’effroi qui gagne le pays est, ce matin, le véritable sujet de Washington.
Dans la presse, en effet, le mot de défaite revient sans relâche. On prête au New York Herald Tribune d’avoir vu dans l’événement « une grave défaite pour l’Amérique » ; à tout le moins, l’ensemble des grands titres décrivent un coup porté au prestige des États-Unis et une victoire de propagande pour le communisme. « Vive sensation à Washington », résument les dépêches : on s’interroge, on s’alarme, on demande des comptes. Le contraste avec le « pas d’un iota » présidentiel n’aura échappé à personne.
L’écrivain Arthur C. Clarke, connu pour ses ouvrages d’anticipation, a jeté de l’huile sur le feu. Le jour même de la conférence, il aurait déclaré que, du jour où le satellite a tourné autour de la Terre, les États-Unis sont devenus « une puissance de second rang ». Le propos, qu’on rapportera ici avec la prudence due à toute formule lancée à chaud, dit assez le vertige du moment.
Le président, lui, n’en a pas démordu : il n’y a pas lieu, à ses yeux, de céder à l’alarme. Ses adversaires y verront de l’assurance ; ses critiques, de l’aveuglement. Nul, ce matin, ne saurait dire lequel des deux ciels — celui, sans nuage, de la Maison-Blanche, ou celui, traversé d’un point lumineux soviétique, où s’inquiète l’opinion — finira par l’emporter.