Un être vivant tourne autour de la Terre : la chienne Laïka, passagère du nouveau satellite soviétique
Un mois jour pour jour après la première sphère lancée dans le ciel, Moscou récidive et frappe plus fort. Le nouvel engin, bien plus lourd, emporte un passager de chair et de sang. Pour la première fois, une créature vivante voyage hors de notre monde. Prouesse vertigineuse — et une question que nul ne sait trancher.
On croyait avoir tout vu lorsque, le 4 octobre dernier, une bille de métal sifflante s’était mise à tourner au-dessus de nos têtes. Un mois a passé, et voici que l’Union soviétique repousse encore la frontière de l’impossible. Dans la nuit du 2 au 3 novembre, un second satellite a été lancé — et celui-ci ne transporte pas seulement des appareils. Il emporte un être vivant.
À son bord, annonce Moscou, se trouve une chienne. Elle se nomme Laïka, mot qui désigne en russe une race de chiens du Nord, de ceux qui donnent volontiers de la voix. Pour la première fois dans l’histoire, un animal a quitté la Terre et tourne autour d’elle. La nouvelle, diffusée par l’agence officielle, a fait le tour des capitales en quelques heures et laisse les chancelleries comme les foules dans un état de sidération difficile à décrire.
L’engin est d’une lourdeur qui défie l’entendement. Là où la première sphère ne pesait guère plus de quatre-vingts kilogrammes, le nouveau satellite atteindrait, selon les chiffres communiqués, plus d’un demi-millier de kilogrammes — quelque cinq cent huit, précise-t-on à Moscou. Une telle charge hissée à de pareilles hauteurs en dit long sur la puissance des moyens dont disposent désormais les Soviétiques, et l’on mesure mieux, ce matin, l’avance qu’ils revendiquent.
Qui est cette passagère ? Les services soviétiques la présentent comme une chienne errante, ramassée dans les rues de Moscou, choisie parmi d’autres pour son tempérament paisible et sa résistance. Une bête robuste, d’une poignée de kilogrammes, dressée durant de longues semaines : on l’aurait habituée à l’enfermement dans des espaces toujours plus étroits, soumise à des machines tournoyantes imitant la violence du départ, accoutumée à une nourriture spéciale. Rien, dans ce portrait, ne ressemble à l’improvisation.
Car telle serait la raison d’être de ce voyage : savoir comment un organisme vivant supporte l’arrachement à la pesanteur et le séjour dans le vide. À bord, des appareils mesureraient sans relâche le souffle de l’animal, les battements de son cœur, la pression de son sang, et transmettraient ces relevés vers le sol. Moscou affirme suivre la bête heure par heure. Le rythme cardiaque, affolé au moment du lancement, se serait apaisé une fois l’engin établi sur sa course. On la dit vivante là-haut, et même, assure-t-on, mangeant sa pitance.
C’est ici que l’émerveillement laisse place à un trouble que beaucoup, ce matin, ne cachent pas. Car le communiqué dit ce qu’il advient de l’animal en vol — mais il ne dit rien de ce qu’il en adviendra ensuite. Pas un mot d’un retour. Pas un mot d’un moyen de ramener la passagère sur la terre ferme. Comment redescend-on d’une telle hauteur ? La question reste entière, et nul, hors de Moscou, ne peut y répondre.
Dans les rues de Londres, de New York et d’ailleurs, l’exploit se double déjà d’une émotion d’une autre nature. Des sociétés protectrices des animaux ont fait connaître leur indignation dès l’annonce ; on parle de rassemblements devant les ambassades soviétiques, et jusque devant le siège des Nations unies. Une bête sans défense, lancée seule dans l’immensité, sans qu’on sache si elle en reviendra : l’image saisit les cœurs autant que les esprits.
Le silence de Moscou sur ce point pèse lourd. Triomphe scientifique sans précédent, oui, et nul ne le conteste. Mais derrière la prouesse, une inquiétude lancinante qu’aucune dépêche ne vient apaiser : que deviendra Laïka ? À l’heure où nous écrivons, la chienne tourne au-dessus de nos têtes, vivante, observée, célébrée. Et nous l’ignorons.