← Retour à l’édition À la une

Un être vivant tourne autour de la Terre : la chienne Laïka, passagère du nouveau satellite soviétique

Un mois jour pour jour après la première sphère lancée dans le ciel, Moscou récidive et frappe plus fort. Le nouvel engin, bien plus lourd, emporte un passager de chair et de sang. Pour la première fois, une créature vivante voyage hors de notre monde. Prouesse vertigineuse — et une question que nul ne sait trancher.

La rédaction 4 novembre 1957, 08h00 7 min de lecture
La chienne Laïka, sanglée dans son harnais à l’intérieur de la cabine pressurisée du satellite Spoutnik 2, photographie soviétique de 1957.
La chienne Laïka dans la cabine du satellite (« Собака Лайка в кабине космической ракеты »), photographie soviétique, auteur inconnu, 1957 — domaine public (Wikimedia Commons).

On croyait avoir tout vu lorsque, le 4 octobre dernier, une bille de métal sifflante s’était mise à tourner au-dessus de nos têtes. Un mois a passé, et voici que l’Union soviétique repousse encore la frontière de l’impossible. Dans la nuit du 2 au 3 novembre, un second satellite a été lancé — et celui-ci ne transporte pas seulement des appareils. Il emporte un être vivant.

À son bord, annonce Moscou, se trouve une chienne. Elle se nomme Laïka, mot qui désigne en russe une race de chiens du Nord, de ceux qui donnent volontiers de la voix. Pour la première fois dans l’histoire, un animal a quitté la Terre et tourne autour d’elle. La nouvelle, diffusée par l’agence officielle, a fait le tour des capitales en quelques heures et laisse les chancelleries comme les foules dans un état de sidération difficile à décrire.

L’engin est d’une lourdeur qui défie l’entendement. Là où la première sphère ne pesait guère plus de quatre-vingts kilogrammes, le nouveau satellite atteindrait, selon les chiffres communiqués, plus d’un demi-millier de kilogrammes — quelque cinq cent huit, précise-t-on à Moscou. Une telle charge hissée à de pareilles hauteurs en dit long sur la puissance des moyens dont disposent désormais les Soviétiques, et l’on mesure mieux, ce matin, l’avance qu’ils revendiquent.

Qui est cette passagère ? Les services soviétiques la présentent comme une chienne errante, ramassée dans les rues de Moscou, choisie parmi d’autres pour son tempérament paisible et sa résistance. Une bête robuste, d’une poignée de kilogrammes, dressée durant de longues semaines : on l’aurait habituée à l’enfermement dans des espaces toujours plus étroits, soumise à des machines tournoyantes imitant la violence du départ, accoutumée à une nourriture spéciale. Rien, dans ce portrait, ne ressemble à l’improvisation.

Car telle serait la raison d’être de ce voyage : savoir comment un organisme vivant supporte l’arrachement à la pesanteur et le séjour dans le vide. À bord, des appareils mesureraient sans relâche le souffle de l’animal, les battements de son cœur, la pression de son sang, et transmettraient ces relevés vers le sol. Moscou affirme suivre la bête heure par heure. Le rythme cardiaque, affolé au moment du lancement, se serait apaisé une fois l’engin établi sur sa course. On la dit vivante là-haut, et même, assure-t-on, mangeant sa pitance.

C’est ici que l’émerveillement laisse place à un trouble que beaucoup, ce matin, ne cachent pas. Car le communiqué dit ce qu’il advient de l’animal en vol — mais il ne dit rien de ce qu’il en adviendra ensuite. Pas un mot d’un retour. Pas un mot d’un moyen de ramener la passagère sur la terre ferme. Comment redescend-on d’une telle hauteur ? La question reste entière, et nul, hors de Moscou, ne peut y répondre.

Dans les rues de Londres, de New York et d’ailleurs, l’exploit se double déjà d’une émotion d’une autre nature. Des sociétés protectrices des animaux ont fait connaître leur indignation dès l’annonce ; on parle de rassemblements devant les ambassades soviétiques, et jusque devant le siège des Nations unies. Une bête sans défense, lancée seule dans l’immensité, sans qu’on sache si elle en reviendra : l’image saisit les cœurs autant que les esprits.

Le silence de Moscou sur ce point pèse lourd. Triomphe scientifique sans précédent, oui, et nul ne le conteste. Mais derrière la prouesse, une inquiétude lancinante qu’aucune dépêche ne vient apaiser : que deviendra Laïka ? À l’heure où nous écrivons, la chienne tourne au-dessus de nos têtes, vivante, observée, célébrée. Et nous l’ignorons.

Le contexte

Le 4 octobre 1957, l’Union soviétique a placé en orbite le premier satellite artificiel de l’histoire, une sphère métallique émettant un signal capté dans le monde entier.

Le nouvel engin, lancé un mois plus tard, est annoncé comme bien plus lourd et comme transportant pour la première fois un organisme vivant.

Les protestations de sociétés de défense des animaux, en Grande-Bretagne et aux États-Unis notamment, ont accompagné l’annonce dès les premières heures.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui est connaissable au 4 novembre 1957 : un succès annoncé par Moscou, un animal vivant en orbite, et le silence officiel sur tout retour. Avec le recul : on sait depuis les révélations d’un responsable soviétique en 2002 que Laïka n’a pas survécu plus de quelques heures, morte de surchauffe après une défaillance du contrôle thermique — fait totalement inconnu en 1957 et tu par Moscou ; il est réservé à cet encadré et n’apparaît jamais dans le fil d’époque.

Ce que l’on sait

  • Un second satellite soviétique a été lancé dans la nuit du 2 au 3 novembre 1957.
  • Il transporte un être vivant, une chienne nommée Laïka, premier animal mis en orbite autour de la Terre.
  • Moscou annonce une masse d’environ 508 kilogrammes, très supérieure à celle du premier satellite.
  • Des appareils de bord mesurent et transmettent le pouls, la respiration et la pression sanguine de l’animal ; Moscou affirme le suivre en vol et le dit vivant.

Ce que l’on ignore

  • Moscou n’annonce aucun plan de récupération ni aucun moyen de ramener l’animal sur Terre : le sort réservé à Laïka demeure une question ouverte et angoissante.
  • On ignore comment, et même si, un tel engin et son passager pourraient redescendre.
  • La durée prévue du vol et la fiabilité des relevés biomédicaux communiqués ne peuvent être vérifiées hors des canaux soviétiques.

Sources historiques utilisées

secondary

Spoutnik 2 — Wikipédia (français)

Masse annoncée (508 kg), nature du satellite et présence du premier être vivant en orbite ; éléments d’orbite et d’instrumentation.

secondary

Laika — Wikipédia (anglais)

Sélection de l’animal (chienne errante de Moscou), description, dressage, instrumentation biomédicale, réactions et protestations des sociétés protectrices des animaux en novembre 1957.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations à chaud imitent la presse occidentale des premiers jours de novembre 1957 : émerveillement devant la prouesse et inquiétude sur le sort de l’animal, faute de toute information sur un retour. Aucun savoir postérieur au 4 novembre 1957 n’est introduit dans le corps de l’article.

Articles liés