Une chienne dans le vide : l’émotion gagne l’Occident
Tandis que Moscou célèbre sa prouesse, une part de l’opinion, surtout en Grande-Bretagne et aux États-Unis, s’indigne du sort réservé à l’animal lancé dans l’espace. Une émotion neuve, qui pose une question jamais entendue.
Depuis l’annonce, lundi, qu’un satellite soviétique emportait à son bord une chienne vivante, une émotion d’un genre inédit s’est emparée d’une partie de l’opinion occidentale. À la stupeur devant l’exploit technique s’est mêlée, presque aussitôt, une inquiétude tout autre : qu’adviendra-t-il de la bête, là-haut, dans le froid et le vide ?
Le contraste est saisissant. À Moscou, on salue une fierté nationale, le premier être vivant porté en orbite autour de la Terre. À Londres, à New York, on s’alarme du sort d’un animal que rien ne protège plus, et que personne, semble-t-il, ne se propose de ramener.
Les premières dépêches venues de l’Est se voulaient rassurantes : l’animal, dit-on, supporte le voyage, s’alimente, n’est qu’agité par moments. Mais ces nouvelles, livrées par les seuls services officiels soviétiques, ne disent rien de ce qui attend la chienne. Et c’est ce silence, autant que l’exploit, qui nourrit l’indignation.
La Grande-Bretagne en première ligne
C’est au Royaume-Uni, terre d’attachement réputé aux animaux, que la protestation a pris le tour le plus marqué. La National Canine Defence League a appelé tous les propriétaires de chiens à observer, chaque jour où la bête demeurera là-haut, une minute de silence en sa mémoire — geste sans précédent, qui en dit long sur l’émotion du moment.
La Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals, la grande société protectrice britannique, indique de son côté avoir reçu un afflux de protestations dès l’annonce soviétique encore en cours de diffusion. Des voix s’élèvent pour que des manifestations soient portées jusqu’aux représentations diplomatiques de l’U.R.S.S.
Jusque devant l’O.N.U.
L’émotion a franchi l’Atlantique. À New York, des manifestants se sont rassemblés devant le siège des Nations unies pour dénoncer le sort fait à l’animal, portant la question jusqu’à l’enceinte internationale.
Aux États-Unis, l’indignation n’est cependant pas unanime : on rapporte que des chercheurs de laboratoire ont, eux, accueilli l’expérience soviétique avec un certain intérêt scientifique. Le partage est net entre ceux qui voient un pas vers les étoiles et ceux qui n’y voient qu’une bête livrée à l’inconnu.
Une question neuve
Ce qui se joue dans ces protestations dépasse le seul sort d’une chienne. Pour la première fois, l’opinion se trouve devant le spectacle d’un animal envoyé sciemment vers un sort incertain, au nom du progrès. La fierté d’une prouesse et le scrupule moral se heurtent de front.
Nul, à ce jour, ne sait dire ce qu’il adviendra de l’animal. C’est cette incertitude même qui tient en éveil tant de consciences, et qui fait de cette mission, par-delà l’exploit, l’affaire de tous ceux qui s’émeuvent du sort d’une créature lancée seule dans le vide.