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« On l’a entendu passer au-dessus de nos têtes »

Depuis l’annonce soviétique, des dizaines de stations d’amateurs traquent dans le ciel le signal de l’objet artificiel. Nous avons rencontré l’un de ces veilleurs, qui a calé son récepteur sur le mystérieux « bip-bip ».

Propos recueillis par la rédaction 6 octobre 1957, 16h00 9 min de lecture

Depuis le communiqué de l’agence Tass, dans la nuit du 4 au 5 octobre, le monde sait qu’un objet fabriqué par la main de l’homme décrit des cercles autour de la Terre. On en connaît, par la voix officielle, quelques traits : une sphère de métal d’une cinquantaine de centimètres, d’une masse de plus de quatre-vingts kilogrammes, qui boucle son tour du globe en un peu plus d’une heure et demie. Mais l’annonce, à elle seule, n’aurait rien prouvé : c’est l’écoute qui a tout changé.

Car l’engin parle. Il émet, sur deux longueurs d’onde précises, un signal répété, ces « bip-bip » dont la presse du monde entier fait désormais ses titres. Dans les heures qui ont suivi l’annonce, les stations d’amateurs et les observatoires d’Occident se sont mis à l’écoute, et plusieurs ont confirmé, indépendamment de Moscou, que quelque chose passait bel et bien là-haut. La preuve n’est pas venue d’un cabinet ministériel : elle est sortie de récepteurs montés par des passionnés.

Nous avons voulu entendre l’un de ces veilleurs. Henri Vasseur, cinquante et un ans, est radioamateur depuis l’avant-guerre ; il anime la station d’écoute d’un club de la banlieue parisienne et tient ses cahiers de réception avec une minutie d’horloger. Il nous reçoit dans son local, entre lampes chaudes et fils tendus au plafond, et raconte, encore ému, les premières captations.

Grand entretien

Henri Vasseur, radioamateur, responsable de la station d’écoute d’un club de la région parisienne

Entretien recueilli le 6 octobre 1957 au local du club, deux jours après le premier signal, autour des cahiers d’écoute de M. Vasseur.

Monsieur Vasseur, quand avez-vous entendu ce fameux signal pour la première fois, et dans quelles circonstances ?

C’était dans la nuit du 4 au 5, peu après que la radio eut répété la dépêche soviétique. Je n’y croyais qu’à demi, je vous l’avoue. Nous étions trois au local, le café refroidissait sur la table, et nous avons commencé à fouiller la bande. Vers une heure du matin, dans le souffle habituel des parasites, un son régulier s’est détaché : un « bip » bref, puis le silence, puis encore un « bip », à intervalles parfaitement égaux. Nous nous sommes regardés sans rien dire. Ce n’était pas du Morse, ce n’était pas une station terrestre que je connaisse. C’était une mécanique qui battait là-haut comme un cœur.

Sur quelle fréquence l’avez-vous capté ? Comment avez-vous su où chercher ?

L’annonce officielle avait eu l’élégance, pour une fois, de donner les longueurs d’onde : vingt mégacycles et quarante mégacycles, ou plus exactement vingt virgule zéro zéro cinq et quarante virgule zéro zéro deux. C’est une délicatesse rare, car cela permettait au monde entier de vérifier par lui-même. J’ai calé mon récepteur sur vingt virgule zéro zéro cinq, dans les grandes ondes courtes, entre nos bandes habituelles des vingt et des quinze mètres, là où nos récepteurs vont sans peine. C’est là que le signal s’est révélé le plus net pour nous, à cette heure-là. La fréquence basse traverse mieux, elle nous arrive plus franche.

Comment décririez-vous ce signal à quelqu’un qui ne l’a jamais entendu ?

Imaginez un sifflement court, pur, presque musical, qui revient avec une régularité de métronome : à peu près trois dixièmes de seconde de son, autant de silence, sans la moindre fatigue, sans la moindre hésitation. Ce n’est pas une voix, ce n’est pas un message en clair que l’on pourrait lire. C’est un battement. Et ce qui saisit, ce n’est pas la complexité — il n’y en a pas — c’est justement cette simplicité obstinée. On comprend tout de suite qu’aucune main n’est derrière le manipulateur : c’est un appareil qui émet tout seul, automatiquement, en tournant.

Le signal est-il constant, ou bien va-t-il et vient-il ?

Il va et il vient, et c’est là toute la beauté de la chose. On ne l’entend pas en permanence : il monte, atteint sa pleine force, puis décline et s’efface. Une fois disparu, il faut attendre. Au début, nous avons cru à un caprice de la propagation. Puis, en tenant l’heure de chaque retour, nous avons compris : l’objet n’est pas immobile, il fait le tour de la Terre, et nous ne l’entendons que lorsqu’il repasse dans notre ciel. Entre deux passages favorables, il poursuit sa course de l’autre côté du globe, hors de notre portée.

Vous parlez de passages successifs. Avez-vous pu en mesurer l’intervalle ?

Nous nous y sommes attelés dès la première nuit, montre en main, et nous avons recoupé nos relevés avec ceux d’autres stations, en France et à l’étranger. D’un passage audible au suivant, il s’écoule de l’ordre d’une heure et demie — disons quatre-vingt-seize minutes, autant que nos chronomètres d’amateurs permettent de le dire. C’est cohérent, du reste, avec ce qu’a annoncé Moscou. Imaginez : en une heure et demie à peine, cet objet boucle un tour complet de la planète. Le temps de prendre un café et de noter nos chiffres, et déjà il revenait frapper à notre porte.

Comment, depuis le sol, parvenez-vous à reconstituer la trajectoire de quelque chose que vous ne voyez pas ?

Patiemment, et à plusieurs. Une seule station ne peut pas grand-chose : elle sait à quelle heure le signal monte et descend, c’est tout. Mais en confrontant les écoutes de plusieurs postes éloignés, qui notent chacun l’instant et la direction d’où le signal est le plus fort, on commence à dessiner une ligne dans le ciel. On guette aussi le glissement de la note : quand l’objet vient vers vous, le son paraît un rien plus aigu ; quand il s’éloigne, il fléchit. Ce léger frémissement nous renseigne sur sa vitesse et le sens de sa course. De tout cela, recoupé, on tire une trajectoire approchée et une altitude de plusieurs centaines de kilomètres. Approchée, j’insiste : nous sommes des amateurs, pas un état-major.

À quelle altitude diriez-vous qu’il évolue ?

Bien au-delà de tout ce que l’homme a jamais atteint, cela est sûr. Nos estimations, prudentes, le situent à plusieurs centaines de kilomètres au-dessus de nos têtes — sans doute pas à la même hauteur partout, car sa course ne semble pas un cercle parfait. Comprenez bien l’abîme que cela représente : les plus hauts ballons, les avions de records, tout cela rampe au ras du sol en comparaison. Lui navigue dans un domaine où il n’y a plus d’air pour le freiner, et c’est pourquoi il peut tourner ainsi sans retomber.

A-t-on pu l’apercevoir à l’œil nu, ou bien n’est-ce qu’une affaire d’oreille ?

Pour nous, jusqu’à présent, c’est surtout une affaire d’oreille et de récepteur. L’objet lui-même est une sphère de métal, petite, bien trop lointaine pour qu’on la distingue en plein jour. Certains assurent avoir vu, à l’aube ou au crépuscule, un point brillant filer très vite dans le ciel ; on parle aussi du dernier étage de l’engin porteur, qui l’accompagnerait et serait, lui, plus visible. Je reste prudent sur ces observations à l’œil : tant qu’elles ne sont pas recoupées, je m’en tiens à ce que mon poste entend. Le « bip-bip », lui, ne ment pas et ne s’invente pas.

Qu’avez-vous ressenti, à titre personnel, en captant ce signal ?

Un saisissement que je n’avais jamais éprouvé en trente ans de poste. J’ai entendu, dans ma vie, des stations des antipodes, des navires en détresse, des voix venues du bout du monde. Mais là, pour la première fois, ce qui frappait mes lampes ne venait pas du monde : cela venait d’au-dessus du monde. Un objet sorti des mains des hommes, lâché par-delà l’atmosphère, et qui nous renvoyait sa petite voix d’horloge à chaque tour. Mon jeune camarade, à côté de moi, avait les larmes aux yeux. Nous avons compris, je crois, que nous écoutions là quelque chose dont on parlerait longtemps.

Savez-vous ce que signifient ces « bip-bip » ? Transportent-ils un message ?

Pas un message au sens où l’on s’écrit, non. À ce qu’on en dit, le rythme et la durée des signaux varieraient selon l’état de l’appareil — sa température, la pression à l’intérieur de la sphère. Ce serait donc une manière, pour l’engin, de rendre compte de sa propre santé à ceux qui l’ont mis là-haut. Nous, depuis le sol, nous entendons le battement ; nous n’avons pas la grille pour le déchiffrer, et je me garderai bien d’affirmer que je sais lire dans ces « bip ». Ce que je sais, c’est qu’ils sont réguliers, qu’ils sont vrais, et qu’ils tournent au-dessus de nous.

Au fond, à travers votre récepteur, que pouvez-vous établir, et qu’est-ce qui vous échappe entièrement ?

Nous pouvons établir des faits têtus : il existe là-haut un objet qui émet sur deux fréquences connues, qui repasse à peu près toutes les heures et demie, et qui se trouve à plusieurs centaines de kilomètres d’altitude. Cela, nos cahiers le prouvent, indépendamment de toute déclaration. Mais le reste m’échappe, et je ne veux pas faire semblant du contraire. Je ne sais pas qui, précisément, l’a conçu, ni d’où il s’est élancé, ni avec quel engin on l’a hissé si haut. Je ne sais pas davantage à quoi tout cela tend, ni ce qui suivra. Mon poste me dit qu’il est là ; il ne me dit ni son nom, ni ses desseins.

Que faites-vous, désormais ? Allez-vous continuer cette veille ?

Nous nous relayons jour et nuit, par équipes, pour ne manquer aucun passage et tenir un registre aussi complet que possible — heures, forces du signal, directions. Tant que cet objet parlera, nous l’écouterons ; et nous échangeons nos relevés avec d’autres clubs, ici et au-delà des frontières, car c’est en additionnant nos modestes écoutes qu’on approche la vérité. Combien de temps tiendra-t-il, à quel moment sa voix s’éteindra, je l’ignore. Mais aussi longtemps qu’il enverra son « bip-bip » dans la nuit, croyez bien que nous serons là, l’oreille collée au haut-parleur, à le suivre dans sa course.

Le contexte

Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1957, l’agence soviétique Tass annonce le lancement d’un satellite artificiel de la Terre, qui décrit son orbite en émettant des signaux radio.

L’engin émet sur deux fréquences, 20,005 et 40,002 mégacycles, à la portée des récepteurs d’amateurs, ce qui permet une vérification indépendante de l’annonce officielle.

L’année 1957-1958 a été proclamée Année géophysique internationale, durant laquelle plusieurs nations avaient annoncé leur intention de placer un satellite en orbite.

État des informations

Cet entretien s’en tient à ce qui est connaissable au 6 octobre 1957, du seul point de vue de l’écoute depuis le sol. Il ne préjuge ni de la nature de l’engin, ni de la suite des événements.

Ce que l’on sait

  • Un objet artificiel émet depuis l’espace sur 20,005 et 40,002 mégacycles un signal régulier en « bip-bip ».
  • Le signal n’est audible que par intermittence : l’objet repasse au-dessus d’un point donné environ toutes les heures et demie (de l’ordre de 96 minutes).
  • Les stations d’amateurs et des observatoires occidentaux ont confirmé l’existence et l’écoute du signal, indépendamment des déclarations soviétiques.
  • L’altitude estimée depuis le sol se chiffre en plusieurs centaines de kilomètres ; la trajectoire ne paraît pas un cercle parfait.

Ce que l’on ignore

  • L’identité précise des concepteurs et la finalité scientifique ou militaire de l’engin.
  • Le lieu de lancement et la nature exacte du véhicule qui a placé l’objet en orbite.
  • La durée pendant laquelle l’appareil continuera d’émettre.
  • Le contenu exact codé dans la variation des signaux (température, pression internes supposées).

Sources historiques utilisées

secondary

Spoutnik 1 — Wikipédia

Données techniques connaissables en octobre 1957 : fréquences 20,005 et 40,002 MHz, période orbitale d’environ 96 minutes, masse et diamètre annoncés, nature du signal, captation par les radioamateurs et observatoires occidentaux.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Le personnage d’Henri Vasseur et le déroulé de l’entretien sont une mise en situation imaginaire mais plausible, fidèle à la pratique des clubs de radioamateurs de 1957 ayant réellement capté le signal. Les propos imitent un témoignage technique recueilli à chaud, sans aucun savoir postérieur au 6 octobre 1957.

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