La science promise, la puissance affichée : Spoutnik et le grand pari de l’Année géophysique
Le satellite lancé voici une semaine devait être un présent fait à la connaissance humaine, dans le cadre de la vaste coopération savante de l’Année géophysique internationale. En quelques jours, il est devenu un trophée que se disputent les deux blocs. Comment une entreprise voulue commune s’est-elle muée en épreuve de force ?
Il faut, pour comprendre ce que signifie l’objet qui tourne aujourd’hui au-dessus de nos têtes, remonter au dessein qui l’a rendu pensable. Depuis le 1er juillet dernier, et pour dix-huit mois, le monde savant s’est donné un rendez-vous d’une ampleur sans précédent : l’Année géophysique internationale. Soixante-sept nations y prennent part, réunissant à peu près tous les pays qui comptent. L’idée est simple et belle : pendant une période choisie pour coïncider avec un pic de l’activité solaire, observer ensemble, partout à la fois, les grands phénomènes de notre planète — la haute atmosphère, le magnétisme terrestre, les régions polaires encore mal connues, les rapports du Soleil et de la Terre. Une œuvre de patience, et surtout de partage.
C’est dans ce cadre, et présenté comme tel, que le satellite a été annoncé. Voilà plus de deux ans déjà — c’était à l’été 1955 — que les deux puissances avaient l’une et l’autre fait savoir qu’elles tenteraient, au titre de leur contribution à l’Année géophysique, de placer en orbite un engin artificiel. Un tel objet, disait-on, permettrait d’étudier les couches élevées de l’atmosphère et le globe lui-même comme aucun ballon, aucune fusée-sonde ne le pouvait encore. La promesse était scientifique, et coopérative. Le satellite devait être une fenêtre ouverte sur le savoir, offerte à tous.
La réalité de cette dernière semaine a été tout autre. À peine le « bip-bip » capté par les radioamateurs du monde entier, l’engin a cessé d’être perçu comme un instrument de mesure pour devenir un symbole. On y a vu non pas une étape de la géophysique, mais une victoire ; non pas une contribution, mais une avance prise. Ce qui devait être une œuvre de science partagée se trouve aujourd’hui pesé à l’aune du prestige des nations.
Une coopération savante, par-dessus les frontières
L’Année géophysique internationale n’est pas une invention de circonstance. Elle prolonge une tradition : déjà, par deux fois au cours des trois quarts de siècle écoulés, les savants des nations s’étaient accordés pour observer de concert les pôles. Cette fois, l’ambition s’étend à la Terre entière. La coordination en est confiée au Conseil international des unions scientifiques ; un comité spécial veille à l’ensemble, dont le savant belge Marcel Nicolet assure le secrétariat général.
L’esprit en est, par principe, étranger aux rivalités politiques. On y voit des bases s’établir en Antarctique, ce continent que nul ne possède, où des équipes de provenances diverses campent côte à côte. On y partage les relevés, on s’accorde sur les dates d’observation, on met en commun ce qui, ailleurs, se garde jalousement. Le satellite artificiel y figurait comme la plus hardie des contributions : porter l’instrument là où ni l’homme ni le ballon n’étaient jamais montés.
Deux promesses, un même cadre
On oublie aujourd’hui, dans le fracas de l’événement, que les États-Unis n’avaient pas dit autre chose. Dès l’été 1955, la présidence américaine annonçait à son tour qu’elle lancerait un petit satellite au titre de l’Année géophysique. Ce programme, depuis baptisé Vanguard, se voulait ostensiblement pacifique et désintéressé — affaire de science et non d’armes. Les deux camps marchaient donc, en apparence, vers le même but, et sous la même bannière savante.
C’est ce qui rend le moment si singulier. Il ne s’agissait pas, au départ, d’une course déclarée : il s’agissait de deux engagements pris devant la communauté des nations, dans une entreprise commune. L’un et l’autre avaient promis ; l’un a tenu le premier. Et c’est précisément cette antériorité qui, du jour au lendemain, a transformé une promesse de savoir en motif de fierté nationale d’un côté, et d’inquiétude de l’autre.
Le savoir rattrapé par le prestige
L’ironie est cruelle. Une entreprise pensée pour faire tomber les frontières du savoir se voit aussitôt réenrôlée dans la rivalité des blocs. Les commentaires de la semaine n’interrogent guère ce que l’engin nous apprendra de la haute atmosphère ; ils mesurent ce qu’il dit de la puissance de celui qui l’a lancé. La géophysique, but affiché, passe au second plan ; la démonstration de force occupe le devant.
Faut-il s’en étonner ? L’engin qui hisse un satellite n’est pas neutre. La capacité de placer un objet en orbite suppose une fusée d’une portée considérable — et nul n’ignore, par les temps qui courent, à quels autres usages une telle fusée pourrait servir. La science et la force, ici, voyagent dans la même carlingue. C’est là toute l’ambiguïté du moment : on nous offre une contribution à la connaissance, et le monde y lit d’abord un message adressé à l’adversaire.
Reste la question que l’Année géophysique nous invitait à poser, et qu’il serait dommage de laisser se perdre : qu’apprendrons-nous, par cet objet, de la planète que nous habitons ? Pour l’heure, nul ne le sait encore. Le satellite tourne ; les savants écoutent ; et l’on voudrait croire qu’au-delà du tapage des nations, l’œuvre commune annoncée en 1955 survivra à la compétition qui l’a, cette semaine, confisquée.