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La science promise, la puissance affichée : Spoutnik et le grand pari de l’Année géophysique

Le satellite lancé voici une semaine devait être un présent fait à la connaissance humaine, dans le cadre de la vaste coopération savante de l’Année géophysique internationale. En quelques jours, il est devenu un trophée que se disputent les deux blocs. Comment une entreprise voulue commune s’est-elle muée en épreuve de force ?

La rédaction scientifique 11 octobre 1957, 10h00 8 min de lecture

Il faut, pour comprendre ce que signifie l’objet qui tourne aujourd’hui au-dessus de nos têtes, remonter au dessein qui l’a rendu pensable. Depuis le 1er juillet dernier, et pour dix-huit mois, le monde savant s’est donné un rendez-vous d’une ampleur sans précédent : l’Année géophysique internationale. Soixante-sept nations y prennent part, réunissant à peu près tous les pays qui comptent. L’idée est simple et belle : pendant une période choisie pour coïncider avec un pic de l’activité solaire, observer ensemble, partout à la fois, les grands phénomènes de notre planète — la haute atmosphère, le magnétisme terrestre, les régions polaires encore mal connues, les rapports du Soleil et de la Terre. Une œuvre de patience, et surtout de partage.

C’est dans ce cadre, et présenté comme tel, que le satellite a été annoncé. Voilà plus de deux ans déjà — c’était à l’été 1955 — que les deux puissances avaient l’une et l’autre fait savoir qu’elles tenteraient, au titre de leur contribution à l’Année géophysique, de placer en orbite un engin artificiel. Un tel objet, disait-on, permettrait d’étudier les couches élevées de l’atmosphère et le globe lui-même comme aucun ballon, aucune fusée-sonde ne le pouvait encore. La promesse était scientifique, et coopérative. Le satellite devait être une fenêtre ouverte sur le savoir, offerte à tous.

La réalité de cette dernière semaine a été tout autre. À peine le « bip-bip » capté par les radioamateurs du monde entier, l’engin a cessé d’être perçu comme un instrument de mesure pour devenir un symbole. On y a vu non pas une étape de la géophysique, mais une victoire ; non pas une contribution, mais une avance prise. Ce qui devait être une œuvre de science partagée se trouve aujourd’hui pesé à l’aune du prestige des nations.

Une coopération savante, par-dessus les frontières

L’Année géophysique internationale n’est pas une invention de circonstance. Elle prolonge une tradition : déjà, par deux fois au cours des trois quarts de siècle écoulés, les savants des nations s’étaient accordés pour observer de concert les pôles. Cette fois, l’ambition s’étend à la Terre entière. La coordination en est confiée au Conseil international des unions scientifiques ; un comité spécial veille à l’ensemble, dont le savant belge Marcel Nicolet assure le secrétariat général.

L’esprit en est, par principe, étranger aux rivalités politiques. On y voit des bases s’établir en Antarctique, ce continent que nul ne possède, où des équipes de provenances diverses campent côte à côte. On y partage les relevés, on s’accorde sur les dates d’observation, on met en commun ce qui, ailleurs, se garde jalousement. Le satellite artificiel y figurait comme la plus hardie des contributions : porter l’instrument là où ni l’homme ni le ballon n’étaient jamais montés.

Deux promesses, un même cadre

On oublie aujourd’hui, dans le fracas de l’événement, que les États-Unis n’avaient pas dit autre chose. Dès l’été 1955, la présidence américaine annonçait à son tour qu’elle lancerait un petit satellite au titre de l’Année géophysique. Ce programme, depuis baptisé Vanguard, se voulait ostensiblement pacifique et désintéressé — affaire de science et non d’armes. Les deux camps marchaient donc, en apparence, vers le même but, et sous la même bannière savante.

C’est ce qui rend le moment si singulier. Il ne s’agissait pas, au départ, d’une course déclarée : il s’agissait de deux engagements pris devant la communauté des nations, dans une entreprise commune. L’un et l’autre avaient promis ; l’un a tenu le premier. Et c’est précisément cette antériorité qui, du jour au lendemain, a transformé une promesse de savoir en motif de fierté nationale d’un côté, et d’inquiétude de l’autre.

Le savoir rattrapé par le prestige

L’ironie est cruelle. Une entreprise pensée pour faire tomber les frontières du savoir se voit aussitôt réenrôlée dans la rivalité des blocs. Les commentaires de la semaine n’interrogent guère ce que l’engin nous apprendra de la haute atmosphère ; ils mesurent ce qu’il dit de la puissance de celui qui l’a lancé. La géophysique, but affiché, passe au second plan ; la démonstration de force occupe le devant.

Faut-il s’en étonner ? L’engin qui hisse un satellite n’est pas neutre. La capacité de placer un objet en orbite suppose une fusée d’une portée considérable — et nul n’ignore, par les temps qui courent, à quels autres usages une telle fusée pourrait servir. La science et la force, ici, voyagent dans la même carlingue. C’est là toute l’ambiguïté du moment : on nous offre une contribution à la connaissance, et le monde y lit d’abord un message adressé à l’adversaire.

Reste la question que l’Année géophysique nous invitait à poser, et qu’il serait dommage de laisser se perdre : qu’apprendrons-nous, par cet objet, de la planète que nous habitons ? Pour l’heure, nul ne le sait encore. Le satellite tourne ; les savants écoutent ; et l’on voudrait croire qu’au-delà du tapage des nations, l’œuvre commune annoncée en 1955 survivra à la compétition qui l’a, cette semaine, confisquée.

Le contexte

L’Année géophysique internationale s’étend du 1er juillet 1957 au 31 décembre 1958, période choisie pour coïncider avec un maximum de l’activité solaire ; soixante-sept nations y participent.

Dès l’été 1955, les États-Unis comme l’Union soviétique avaient annoncé leur intention de lancer un satellite artificiel au titre de leur contribution à l’Année géophysique.

Le programme de satellite américain a reçu le nom de Vanguard ; il n’a pas encore donné lieu à un lancement réussi.

La coordination de l’Année géophysique relève du Conseil international des unions scientifiques.

État des informations

Cette analyse s’en tient à ce qui est connaissable au 11 octobre 1957. Elle ne préjuge ni des découvertes à venir, ni de la suite de la rivalité entre les deux puissances.

Ce que l’on sait

  • Un satellite artificiel a été placé en orbite le 4 octobre 1957 et émet un signal radio capté dans le monde entier.
  • Son lancement a été présenté comme une contribution de l’Union soviétique à l’Année géophysique internationale.
  • Les États-Unis avaient eux aussi annoncé, en 1955, le lancement d’un satellite (programme Vanguard) dans le même cadre coopératif.

Ce que l’on ignore

  • On ignore le nom des concepteurs et des ingénieurs responsables de l’engin, tenus secrets.
  • On ignore la nature exacte de la fusée employée et le lieu d’où elle a été tirée.
  • On ne sait pas encore quelles données géophysiques précises l’objet permettra de recueillir, ni pour combien de temps il restera actif.
  • Nul ne peut dire si l’esprit de coopération de l’Année géophysique résistera à la compétition de prestige que ce lancement vient d’aviver.

Sources historiques utilisées

secondary

Année géophysique internationale — Wikipédia

Dates (1er juillet 1957 – 31 décembre 1958), 67 nations participantes, coordination par le Conseil international des unions scientifiques, secrétariat général de Marcel Nicolet, programme antarctique.

secondary

Spoutnik 1 — Wikipédia

Lancement du 4 octobre 1957, inscription dans l’Année géophysique internationale, signal radio capté par les radioamateurs, contexte de rivalité Est-Ouest.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent la presse scientifique française de 1957 ; aucun savoir postérieur au 11 octobre 1957 n’a été mobilisé.

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