← Retour à l’édition Analyse

Paris sauvé par l'étranger : la question de l'indépendance du royaume

Ce n'est pas une armée française qui vient de desserrer l'étau autour de Paris, mais celle des Pays-Bas espagnols, conduite par le duc de Parme au nom du roi Philippe II. La ville respire ; mais le secours pose une question que même de bons catholiques commencent à formuler tout haut : à quel prix, et sous quelle main, la capitale a-t-elle été délivrée ?

La rédaction 12 septembre 1590 6 min de lecture

Le blocus est levé. Depuis les premiers jours de septembre, les vivres reviennent vers Paris : le duc de Parme, sorti des Pays-Bas espagnols avec son armée, a fait sa jonction avec le lieutenant général de la Ligue, le duc de Mayenne, puis a enlevé Lagny sur la Marne, rouvrant la rivière par où le pain remonte vers la ville affamée. Devant cette armée fraîche, le roi de Navarre a dû desserrer son étreinte. La délivrance est réelle, et dans les paroisses on rend grâce. La campagne, dit-on, se poursuit autour de Paris, mais on ne sait encore quelles autres places l'armée de secours cherchera à prendre.

Mais il faut nommer les choses. Ce ne sont pas des troupes françaises qui ont sauvé Paris. C'est l'armée du roi d'Espagne, commandée par son gouverneur des Pays-Bas, payée de son or, venue de Flandre pour rompre un siège français. La ville catholique doit son salut à un prince étranger. Et cette évidence, que la faim faisait taire tant qu'on mourait dans les rues, revient aujourd'hui que l'on peut de nouveau manger : de quel poids pèsera désormais, sur la couronne de France, celui qui vient de la préserver ?

La question n'est pas seulement de reconnaissance. Chacun sait que le roi Philippe II ne soutient pas la Ligue par pure charité pour la foi. Depuis la mort du feu roi Henri III, l'Espagne pousse dans les conseils de la Ligue la candidature de l'infante Isabelle, fille de Philippe II et petite-fille par sa mère du roi Henri II de France. Le secours qui vient de sauver Paris et la couronne qu'on dispute au roi de Navarre sont, pour beaucoup, une seule et même affaire.

Le prix du secours

Nul, dans Paris, ne peut ignorer d'où vient le pain retrouvé. L'armée de Parme est logée sur les terres du royaume, elle tient Lagny et menace les places qui commandent le ravitaillement ; elle n'est pas venue en visiteuse. On dit que Mayenne lui-même a dû prendre langue avec elle et régler ses mouvements sur les siens. La Ligue, qui se disait le rempart de la vraie religion et de la France catholique, se trouve devoir sa survie militaire à une puissance qui n'est pas la France.

L'or d'Espagne fait le reste. Depuis des mois, on murmure que les pensions de Philippe II soutiennent les Seize et une partie de ceux qui, dans la ville, tiennent la résistance à bout de bras. Que le roi catholique paie pour défendre une cause catholique, la Ligue le revendique sans honte. Mais payer une faction dans une ville, entretenir une armée dans un royaume, presser une candidature à une couronne qui n'est pas la sienne, cela commence à ressembler, pour d'autres, à une tutelle.

L'infante Isabelle et la loi salique

Le point le plus délicat est celui de la succession. L'Espagne met en avant l'infante Isabelle : sa mère, Élisabeth de France, était fille du roi Henri II, en sorte que l'infante peut se dire petite-fille d'un roi de France. Sur ce fondement, le parti espagnol soutient qu'elle pourrait ceindre la couronne, ou la porter à un époux que l'on choisirait, et écarter ainsi le roi de Navarre que Rome a frappé de ses censures.

Contre cette prétention se dresse une règle que les gens de robe tiennent pour la loi fondamentale du royaume : la loi salique, qui veut que la couronne de France ne se transmette ni par les femmes ni à travers elles. On rapporte que, du côté d'Espagne, des docteurs s'emploient à démontrer qu'une femme pourrait pourtant régner en France. L'argument ne convainc guère les vieux parlementaires, même catholiques : pour eux, admettre l'infante, ce serait faire de la première couronne de la chrétienté un bien que l'on porte en dot à l'étranger.

L'inquiétude des « politiques »

C'est ici que le trouble gagne des catholiques que nul ne saurait soupçonner d'hérésie. On les nomme, par mépris dans la bouche des plus ardents ligueurs, les « politiques » : gens qui mettent l'État et le royaume avant la faction, et qui répugnent à voir la France déchirée devenir le champ où d'autres princes règlent leurs affaires. Beaucoup sont bons catholiques et ne suivent pas pour autant le roi de Navarre ; mais ils redoutent que, à force de dépendre du secours espagnol, la Ligue ne livre la France à qui la sauve.

Leur crainte tient en peu de mots. Une couronne défendue par les armes d'un roi étranger, disputée au profit de la fille de ce même roi, financée par ses subsides : que restera-t-il de l'indépendance du royaume si cette voie l'emporte ? Les plus durs des Seize répondent que la foi passe avant la nation, et qu'un roi catholique, fût-il choisi avec l'Espagne, vaut mieux qu'un prince retranché de l'Église. Le débat est ouvert, et il divise désormais le camp catholique lui-même.

Nul, à cette heure, ne sait qui portera la couronne, ni jusqu'où ira l'appui de Philippe II, ni ce que la France gardera de sa liberté au sortir de ces troubles. Nous constatons seulement ceci : Paris a été sauvé, et il l'a été par l'étranger. Cette dette-là ne se paiera pas seulement en actions de grâces.

Le contexte

Depuis la mort du roi Henri III (1589), la Ligue catholique refuse de reconnaître pour roi Henri de Navarre, prince réformé frappé des censures de Rome, et cherche un souverain catholique.

Investie par l'armée du roi de Navarre depuis le début de mai 1590, Paris a subi un blocus et une longue famine avant l'arrivée du secours.

Philippe II d'Espagne soutient la Ligue de son or et de ses armées ; il pousse la candidature de sa fille, l'infante Isabelle Claire Eugénie, petite-fille par sa mère du roi Henri II de France.

Le duc de Parme, gouverneur des Pays-Bas espagnols, est sorti de Flandre à la tête de son armée pour rejoindre le duc de Mayenne et forcer le roi à lever le siège.

État des informations

Analyse écrite au lendemain de la levée du blocus, à la mi-septembre 1590. À cette date, l'issue des troubles est entièrement ouverte : nul ne sait qui portera la couronne, ni ce qu'il adviendra de la candidature de l'infante ou de l'appui espagnol. Nous exposons une question qui divise alors le camp catholique lui-même, sans préjuger de sa résolution ; les jugements portés ici sont ceux qui circulent dans Paris délivré, non un verdict de la rédaction.

Ce que l’on sait

  • Le blocus de Paris a été levé grâce à l'armée des Pays-Bas espagnols conduite par le duc de Parme, qui a enlevé Lagny sur la Marne pour rouvrir le ravitaillement.
  • Philippe II d'Espagne soutient la Ligue de subsides et de troupes, et pousse la candidature de l'infante Isabelle à la couronne de France.
  • La candidature de l'infante heurte la loi salique, tenue par les gens de robe pour loi fondamentale du royaume ; des docteurs, du côté espagnol, s'emploient à la contourner.
  • Une partie des catholiques, dits « politiques », s'inquiète de voir la couronne de France devenir un enjeu espagnol.

Ce que l’on ignore

  • On ignore jusqu'où ira la tutelle espagnole et quel poids l'Espagne pèsera sur la couronne après ce secours.
  • On ignore qui régnera sur la France, et si la candidature de l'infante l'emportera sur la loi salique.
  • On ignore comment finiront ces troubles et ce que le royaume gardera de son indépendance.

Sources historiques utilisées

secondary

Alexandre Farnèse (1545-1592) — Wikipédia

Sortie de Parme des Pays-Bas espagnols à la tête de son armée, jonction avec Mayenne, prise de Lagny (vers le 6-7 septembre) et levée du siège de Paris par le roi de Navarre en septembre 1590.

secondary

Isabelle-Claire-Eugénie d'Autriche — Wikipédia

Candidature de l'infante Isabelle à la couronne de France soutenue par Philippe II ; sa filiation par Élisabeth de France, fille d'Henri II ; l'obstacle de la loi salique et l'assemblée de docteurs réunie pour tenter de le contourner.

secondary

Ligue catholique (France) — Wikipédia

Appui espagnol à la Ligue durant la huitième guerre de Religion, tension entre ligueurs radicaux et catholiques modérés, emploi du terme « politiques » pour désigner les catholiques suspects de royalisme.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Analyse de décryptage écrite comme si la rédaction commentait, à la mi-septembre 1590, la levée du blocus par l'armée espagnole, sans rien préjuger de la suite. La question de la tutelle étrangère et de la candidature de l'infante est exposée comme un débat ouvert du camp catholique, non tranchée par le journal.

Articles liés