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Moines en armes : les processions de la Ligue dans les rues

Depuis que le roi de Navarre serre la ville, Paris se donne en spectacle à elle-même. Cuirasse par-dessus la bure, arquebuse d'une main et crucifix de l'autre, le clergé mène par les rues, semaine après semaine, des cortèges destinés à tenir haut le courage du peuple. Lors de la marche du 3 juin, un coup parti aurait tué l'aumônier du légat.

Nicolas Thévenin, chroniqueur 8 juin 1590 6 min de lecture
Procession armée de la Ligue catholique traversant Paris, moines et bourgeois en armes défilant en cortège devant les maisons de la place de Grève
Anonyme, « Procession de la Ligue sur la place de Grève » (vers 1590), musée Carnavalet, Paris — domaine public (Wikimedia Commons).

Qui traverse Paris ces jours-ci, entre deux files de bouches inutiles cherchant du pain, tombe tôt ou tard sur un autre défilé, d'une tout autre allure. Bannières en tête, cierges et croix levés, ce sont des religieux qui marchent — mais des religieux comme on n'en avait jamais vu. Par-dessus la robe retroussée, beaucoup portent le morion et la cuirasse ; d'une main le crucifix, de l'autre la hallebarde, l'arquebuse ou la pique empruntée au voisin. Depuis le mois de mai, ces cortèges se sont répétés au fil des semaines : on en compte plusieurs, le 14 mai, le 31 mai, puis le 3 juin, chacun plus fourni que le précédent.

La Ligue et le gouverneur de la ville, le duc de Nemours, savent ce que valent ces marches pour une place assiégée. Il ne s'agit pas seulement de prier. Il s'agit de montrer à chacun que le clergé lui-même a pris les armes, que Dieu et la ville tiennent la même cause, et qu'on ne se rendra pas au roi excommunié tant que restera un homme, fût-il tonsuré, pour porter l'arquebuse.

Les prédicateurs de la ville — on nomme les curés Boucher, à Saint-Benoît, Lincestre, à Saint-Gervais, et Rose, l'évêque de Senlis — ne cessent d'échauffer les esprits en chaire. La teneur en est partout la même : il faut tenir, souffrir la faim, et mourir catholique plutôt que d'ouvrir les portes. Le peuple sort de ces sermons pour rejoindre les rangs des cortèges.

Le clergé sous la cuirasse

Le plus spectaculaire de ces cortèges, celui du 3 juin, partit, dit-on, en bon ordre de guerre. À sa tête marchait Guillaume Rose, évêque de Senlis, que le récit dit aller « comme commandant et premier capitaine » de la troupe, suivi du clergé rangé quatre par quatre, puis des Feuillants, des Capucins, des Minimes et des écoliers. Les mendiants et les prêtres avaient troussé leur robe, rabattu le capuchon, coiffé le casque et sanglé le corselet.

Un curé écossais de Saint-Côme, nommé Hamilton, faisait office de sergent-major : il arrêtait la troupe pour entonner un cantique, puis la remettait en marche, faisant tirer les arquebuses en l'air à la volée. Le fracas des armes se mêlait aux psaumes et aux cloches de la ville, de sorte qu'on ne savait plus, à distance, si l'on assistait à une procession ou à une revue.

Le légat du pape, Enrico Caetani, assistait à la marche, comme il convient au représentant du Saint-Siège dans une ville qui se veut le boulevard de la foi. C'est de son côté même que devait survenir le malheur de la journée.

Un coup d'arquebuse, un mort

C'est au cours de la procession du 3 juin qu'un accident serait survenu. Un homme du cortège, l'arquebuse chargée sans qu'il le sût, aurait lâché un coup contre le carrosse du légat : la balle tua net l'aumônier même de Caetani. Chose singulière : la mort ne fut point pleurée. Ceux qui la virent, écrit un chroniqueur de la ville, tinrent le défunt pour bien heureux d'avoir été « occis en une si sainte action ».

C'est à la suite de ce coup, qui l'atteignait de si près en frappant l'homme de sa propre maison, que le légat se retira. Sur le reste, la rédaction se garde d'affirmer plus que ce que les récits permettent : nous tenons le fait pour rapporté par un chroniqueur de la ville, non pour vérifié pièce en main.

La ville qui sonne, chante et tire

Ce qui est certain, c'est le paysage que ces cortèges font à Paris. Les cloches ne cessent guère ; les cantiques montent des rues étroites ; et par-dessus, de loin en loin, la détonation sèche d'une salve tirée en l'air. Une ville affamée s'entend ainsi rappeler, jour après jour, qu'elle est en guerre sainte autant qu'en état de siège.

On peut juger diversement de ces marches. Aux uns, elles rendent le courage et font oublier un moment le ventre creux ; aux autres, plus las, ce grand appareil de dévotion armée pèse comme une contrainte de plus. Mais toutes servent le même dessein : river la ville à sa cause et lui interdire de songer à ouvrir ses portes au camp du roi, qui campe à Saint-Denis et attend la faim pour allié.

Le contexte

Depuis sa défaite à Ivry, le 14 mars, le duc de Mayenne a laissé Paris exposé ; le roi de Navarre a resserré l'investissement de la ville vers le début de mai.

Paris, forte de quelque deux cent mille âmes, est tenue par la Ligue ; le duc de Nemours y commande la défense, le conseil des Seize y encadre la population, et le légat Caetani y représente le pape.

Le clergé parisien et les ordres religieux comptent parmi les plus ardents soutiens de la résistance, et leurs prédicateurs pèsent lourd sur l'opinion de la ville.

État des informations

Nous rapportons ce que l'on peut voir et entendre dans Paris à cette date, en distinguant les processions attestées des détails incertains. L'accident du coup d'arquebuse du 3 juin, la mort de l'aumônier du légat et le retrait de celui-ci sont donnés au conditionnel, d'après un chroniqueur ; nous ne préjugeons pas de l'issue du siège.

Ce que l’on sait

  • La Ligue et le clergé parisien organisent, au fil du siège, plusieurs processions armées (notamment les 14 mai, 31 mai et 3 juin) où moines et religieux paraissent en armes, cuirasse par-dessus la robe.
  • Ces cortèges mêlent prière, chant de cantiques et démonstration militaire, et servent à affermir la résistance de la ville.
  • Les prédicateurs de la ville (Boucher, Lincestre, Rose) appellent en chaire à tenir et à mourir catholiques plutôt que d'ouvrir les portes.

Ce que l’on ignore

  • Le détail exact du déroulé de chaque procession et le nombre précis des marcheurs, que les récits donnent en gros.
  • Les circonstances précises de l'incident du coup d'arquebuse du 3 juin ; on ne peut le tenir que pour rapporté par un chroniqueur.

Sources historiques utilisées

secondary

3 juin 1590 : procession de la Ligue durant le blocus de Paris — France Pittoresque

Récit détaillé de la procession du 3 juin : Guillaume Rose, évêque de Senlis, « comme commandant et premier capitaine » en tête, clergé rangé quatre par quatre, ordres mendiants, robes troussées, morion et cuirasse, hallebardes et arquebuses ; le curé Hamilton sergent-major ; le coup d'arquebuse tirant contre le carrosse du légat et tuant son aumônier, tenu pour heureux (d'après L'Estoile) ; retrait du légat à la suite de ce coup.

primary

Pierre de L'Estoile, Registre-journal

Chroniqueur parisien de premier ordre mais partial ; source de l'incident du 3 juin (aumônier du légat tué, retrait du légat) et du mot sur l'homme « occis en une si sainte action ». Journal des années 1589-1594 numérisé sur Gallica ; à donner comme témoignage, non comme compte vérifié.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Article écrit comme si la rédaction suivait l'affaire au jour le jour en juin 1590. Série de processions armées (14 mai, 31 mai, 3 juin), incident du coup d'arquebuse du 3 juin signalé comme rapporté par un chroniqueur et non vérifié, teneur des prédications restituée sans forger de sermon verbatim.

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