Moines en armes : les processions de la Ligue dans les rues
Depuis que le roi de Navarre serre la ville, Paris se donne en spectacle à elle-même. Cuirasse par-dessus la bure, arquebuse d'une main et crucifix de l'autre, le clergé mène par les rues, semaine après semaine, des cortèges destinés à tenir haut le courage du peuple. Lors de la marche du 3 juin, un coup parti aurait tué l'aumônier du légat.
Qui traverse Paris ces jours-ci, entre deux files de bouches inutiles cherchant du pain, tombe tôt ou tard sur un autre défilé, d'une tout autre allure. Bannières en tête, cierges et croix levés, ce sont des religieux qui marchent — mais des religieux comme on n'en avait jamais vu. Par-dessus la robe retroussée, beaucoup portent le morion et la cuirasse ; d'une main le crucifix, de l'autre la hallebarde, l'arquebuse ou la pique empruntée au voisin. Depuis le mois de mai, ces cortèges se sont répétés au fil des semaines : on en compte plusieurs, le 14 mai, le 31 mai, puis le 3 juin, chacun plus fourni que le précédent.
La Ligue et le gouverneur de la ville, le duc de Nemours, savent ce que valent ces marches pour une place assiégée. Il ne s'agit pas seulement de prier. Il s'agit de montrer à chacun que le clergé lui-même a pris les armes, que Dieu et la ville tiennent la même cause, et qu'on ne se rendra pas au roi excommunié tant que restera un homme, fût-il tonsuré, pour porter l'arquebuse.
Les prédicateurs de la ville — on nomme les curés Boucher, à Saint-Benoît, Lincestre, à Saint-Gervais, et Rose, l'évêque de Senlis — ne cessent d'échauffer les esprits en chaire. La teneur en est partout la même : il faut tenir, souffrir la faim, et mourir catholique plutôt que d'ouvrir les portes. Le peuple sort de ces sermons pour rejoindre les rangs des cortèges.
Le clergé sous la cuirasse
Le plus spectaculaire de ces cortèges, celui du 3 juin, partit, dit-on, en bon ordre de guerre. À sa tête marchait Guillaume Rose, évêque de Senlis, que le récit dit aller « comme commandant et premier capitaine » de la troupe, suivi du clergé rangé quatre par quatre, puis des Feuillants, des Capucins, des Minimes et des écoliers. Les mendiants et les prêtres avaient troussé leur robe, rabattu le capuchon, coiffé le casque et sanglé le corselet.
Un curé écossais de Saint-Côme, nommé Hamilton, faisait office de sergent-major : il arrêtait la troupe pour entonner un cantique, puis la remettait en marche, faisant tirer les arquebuses en l'air à la volée. Le fracas des armes se mêlait aux psaumes et aux cloches de la ville, de sorte qu'on ne savait plus, à distance, si l'on assistait à une procession ou à une revue.
Le légat du pape, Enrico Caetani, assistait à la marche, comme il convient au représentant du Saint-Siège dans une ville qui se veut le boulevard de la foi. C'est de son côté même que devait survenir le malheur de la journée.
Un coup d'arquebuse, un mort
C'est au cours de la procession du 3 juin qu'un accident serait survenu. Un homme du cortège, l'arquebuse chargée sans qu'il le sût, aurait lâché un coup contre le carrosse du légat : la balle tua net l'aumônier même de Caetani. Chose singulière : la mort ne fut point pleurée. Ceux qui la virent, écrit un chroniqueur de la ville, tinrent le défunt pour bien heureux d'avoir été « occis en une si sainte action ».
C'est à la suite de ce coup, qui l'atteignait de si près en frappant l'homme de sa propre maison, que le légat se retira. Sur le reste, la rédaction se garde d'affirmer plus que ce que les récits permettent : nous tenons le fait pour rapporté par un chroniqueur de la ville, non pour vérifié pièce en main.
La ville qui sonne, chante et tire
Ce qui est certain, c'est le paysage que ces cortèges font à Paris. Les cloches ne cessent guère ; les cantiques montent des rues étroites ; et par-dessus, de loin en loin, la détonation sèche d'une salve tirée en l'air. Une ville affamée s'entend ainsi rappeler, jour après jour, qu'elle est en guerre sainte autant qu'en état de siège.
On peut juger diversement de ces marches. Aux uns, elles rendent le courage et font oublier un moment le ventre creux ; aux autres, plus las, ce grand appareil de dévotion armée pèse comme une contrainte de plus. Mais toutes servent le même dessein : river la ville à sa cause et lui interdire de songer à ouvrir ses portes au camp du roi, qui campe à Saint-Denis et attend la faim pour allié.