Paris investi : la ville coupée du monde
L'armée royale a fermé les accès de la capitale. Les ponts de la Seine et de la Marne sont pris, les convois de blé n'entrent plus. Dans la ville, le duc de Nemours arme la défense pendant que le prix du pain grimpe.
Paris est aujourd'hui une ville fermée. Depuis quelques jours, les corps de l'armée royale se sont refermés autour de la capitale et lui ont coupé ses portes sur l'eau comme sur la terre. Le roi de Navarre, qui se dit roi de France et que la Ligue tient pour usurpateur, a placé ses gens de manière à intercepter tout ce qui allait entrer dans la ville. Les nouvelles qui nous parviennent du dedans mettent quatre à cinq jours à franchir les lignes ; c'est dire combien la place est déjà serrée.
On situe le début de l'investissement vers le 7 de ce mois, du côté de Saint-Denis, où le roi a établi ses quartiers au nord de la ville. Depuis, les royaux ont mis la main sur les ponts qui commandent les rivières : Saint-Maur, Charenton, Saint-Cloud passent tour à tour aux mains du camp du roi. Par ces prises, ce sont les deux grandes voies d'eau, la Seine et la Marne, qui cessent de porter à Paris le blé, le vin et le bois dont elle vit.
Rien de cette manœuvre n'a été improvisé. Depuis sa victoire remportée sur le lieutenant général de la Ligue à Ivry, à la mi-mars, le roi n'a pas marché droit sur Paris. Il a d'abord réduit les places qui, tout autour, tiennent les greniers de la capitale et gardent la vallée de la Seine. Corbeil, Lagny, Brie-Comte-Robert, Montereau, Moret sont tombés à la fin de mars ; Sens s'est rendue à la fin d'avril. En ôtant à Paris ces relais, le roi a asséché ses approvisionnements avant même de paraître sous ses murs.
Ce que le roi veut au juste, nous l'ignorons. Cherche-t-il à emporter la ville d'assaut, ou compte-t-il l'affamer jusqu'à la faire capituler d'elle-même ? Rien, du camp royal, ne permet de trancher. On voit qu'il resserre l'étreinte plutôt qu'il ne donne l'escalade ; mais une place de cette taille ne se prend pas en un jour, et nul ne saurait dire combien de temps Paris tiendra.
Nemours arme la défense
Dans la ville, la défense est aux mains du duc de Nemours, que la Ligue a fait gouverneur de Paris. On le dit résolu et actif. Avant que l'étau ne se referme, il aurait fait rentrer des vivres et des munitions, et rangé sous les armes une garnison que l'on évalue à quelques milliers de lansquenets et de soldats, épaulée par la noblesse demeurée dans la place et par les bourgeois enrôlés quartier par quartier.
Autour de lui, la Ligue encadre la résistance de près. Le conseil des Seize, la faction dure qui tient la capitale, veille aux portes et aux esprits ; le légat du pape, Caetani, entretient dans la ville la conviction qu'on ne saurait ouvrir à un prince que Rome a frappé de ses censures. À les entendre, Paris ne manquera ni de bras ni de foi pour tenir tête au camp qui l'entoure.
Le pain commence à manquer
Le premier effet du blocus se lit déjà au marché. Les convois n'entrant plus, le blé se raréfie et son prix monte de jour en jour ; ceux qui reviennent du dedans rapportent que le setier se paie déjà bien au-delà de son cours ordinaire. Pour l'heure, ce sont les bouches inutiles — les pauvres, les gens sans réserve — qui souffrent les premières.
Nul ne peut dire, à cette date, jusqu'où ira la disette ni combien de temps les greniers de la ville soutiendront une population que l'on compte à plus de deux cent mille âmes. On répète, du côté des lignes, que la Ligue attend un secours de l'armée des Pays-Bas espagnols ; mais ce ne sont, pour l'instant, que des bruits que rien ne confirme.