Nul hérétique ne peut régner sur un royaume très chrétien
Tribune. La déroute d'Ivry n'a pas mis la couronne sur la tête de Béarn. Un prince excommunié, apostat relaps, ne saurait ceindre le diadème du royaume très chrétien : le sang seul ne fait pas le roi, et Paris ne doit pas fléchir.
On me presse, depuis le malheur d'Ivry, de reconnaître que la partie serait entendue et qu'il faudrait ouvrir nos portes au vainqueur. Que l'on m'entende bien : une bataille perdue est une affliction pour les armes catholiques, elle n'est pas un arrêt du Ciel sur le droit. Charles de Lorraine, notre lieutenant général, a laissé des braves sur le champ ; la cause qu'ils servaient demeure aussi juste au soir de la défaite qu'au matin. Le prince de Béarn a défait des hommes ; il n'a pas défait la loi de Dieu ni celle du royaume.
Je parle ici comme docteur de la sacrée faculté de théologie de Paris, et je ne dis rien qui n'ait été dit et redit dans nos chaires. La question n'est pas de savoir qui monte le mieux à cheval. Elle est de savoir si un homme frappé de la foudre de l'Église, retranché de la communion des fidèles, peut être le roi très chrétien d'un peuple très chrétien. À cette question, je réponds ce que répond toute la doctrine : non, il ne le peut pas.
Que l'on ne me réponde pas par la seule voix du sang. Le sang est un titre ; il n'est pas le titre unique. Un royaume qui a reçu du Ciel le nom de très chrétien ne se transmet pas comme une métairie, à qui se trouve le plus proche cousin, sans égard à la foi de l'héritier.
Un homme retranché de l'Église
Rappelons les faits, car ils sont publics et point contestés. Le pape Sixte, cinquième du nom, par sa bulle du mois de septembre de l'an 1585, a déclaré Henri de Bourbon, soi-disant roi de Navarre, hérétique et relaps, l'a privé de tous ses États et nommément de tout droit à succéder à la couronne de France, et a délié ses sujets du serment de fidélité. Voilà qui n'est pas mon opinion : c'est la sentence du Siège apostolique.
Relaps : le mot est dur, il est exact. Cet homme fut ramené autrefois à la foi catholique ; il l'a de nouveau abandonnée pour retourner à son erreur. Le droit de l'Église connaît bien cette engeance et la tient pour la pire, car elle a menti deux fois : à Dieu qu'elle avait renié, et aux hommes devant qui elle s'était dite convertie. Qui a trahi la foi jurée une fois, qui la ferait attendre de lui une seconde ?
Notre faculté de théologie ne s'est pas tue. Elle a déclaré, et le peuple de Paris l'a entendu du haut des chaires, qu'un prince ainsi excommunié ne peut être obéi ni reconnu, et que les sujets d'un royaume catholique ne sont tenus à nulle obéissance envers un chef séparé de l'Église. Ce n'est pas rébellion que de refuser un hérétique : c'est fidélité à un serment plus ancien, celui du baptême.
Le sang ne suffit pas sans la foi
On nous oppose la loi salique, et l'on a raison de la tenir pour vénérable : elle garde la couronne dans la maison de France et l'a préservée de l'étranger. Mais il est une autre loi, aussi fondamentale, qui veut que le roi de France soit fils de l'Église et son bras. Le roi de France n'est pas un prince comme un autre : il est sacré à Reims de l'huile sainte, il touche les écrouelles, il porte le titre de très chrétien que nul autre souverain ne porte. Comment donner ce titre à qui l'Église a chassé de son sein ?
Prétendre que le premier du sang doit régner quelle que soit sa croyance, c'est faire du royaume très chrétien une terre indifférente à Dieu, où le trône irait au plus proche parent fût-il turc ou juif. Nos pères n'ont pas versé leur sang aux croisades pour que la fille aînée de l'Église passât aux mains d'un ennemi de la messe. La foi n'est pas un ornement du roi ; elle est la condition de sa royauté.
Que l'on ne me dise pas non plus que sa conversion réglerait tout et qu'il n'y aurait qu'à l'attendre. Un relaps qui se dirait converti une troisième fois, au lendemain d'une bataille gagnée et l'épée encore à la main, qui le croirait ? On n'achète pas une couronne au prix d'une messe entendue par calcul. La foi d'un roi doit être sincère ou elle n'est rien, et celle-là, nous l'avons déjà vue se défaire.
Que la défaite n'ébranle pas la foi de Paris
Je sais l'abattement qui a gagné les rues depuis qu'on a su le désastre. On se dit tout bas que le Béarnais victorieux marchera bientôt sur la capitale, qu'il l'investira, qu'il l'affamera pour la contraindre. La crainte est humaine, je ne la reproche à personne. Mais je dis ceci, à visage découvert : quand même il viendrait, quand même il faudrait un jour endurer le blocus et la disette, mieux vaudrait tout souffrir en catholique que d'ouvrir nos portes à un roi hérétique. Le corps périt d'une famine ; l'âme périt d'une apostasie, et cette mort-là est sans retour.
Le Ciel, l'Espagne du roi Catholique et le secours que nous pouvons espérer ne nous laisseront pas seuls. Nous avons un roi selon Dieu en la personne du cardinal de Bourbon, que la loi et l'Église reconnaissent, dût-il pour l'heure gémir aux mains de l'ennemi. Tenir Paris, ce ne serait pas s'entêter : ce serait garder la clef du royaume et refuser que la première ville de la chrétienté se donne à un excommunié.
Aux échevins, aux capitaines des quartiers, aux bourgeois qui montent la garde, je ne demande qu'une chose : que la journée d'Ivry ne leur fasse pas courber la tête. Qu'ils se préparent, qu'ils veillent aux murs, et que nul ne prête l'oreille aux politiques qui, sous couleur de paix, nous vendraient à l'hérésie. Une bataille perdue n'est pas la cause perdue. Confions le reste à Dieu, qui n'a jamais abandonné ceux qui n'abandonnent pas sa cause.