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La faim, la charité et le devoir devant Dieu

Curé d'une paroisse de la ville assiégée, je vois mourir mes pauvres. Je demeure fidèle à ma foi et je n'appelle pas un prince que Rome a frappé de ses censures ; mais je demande à ceux qui nous commandent jusqu'où l'on peut, sans offenser Dieu, laisser périr de faim les plus humbles de son peuple.

Messire Jean Le Clerc, curé de paroisse 12 août 1590 6 min de lecture

J'écris ces lignes dans le trouble d'une conscience de prêtre. Voici bientôt trois mois que la ville est fermée, et voici bientôt trois mois que je porte les sacrements à des mourants dont le mal n'est pas la peste, mais la faim. On les couche sans force, la peau collée aux os, incapables de prendre la moindre nourriture quand par miracle il s'en trouve. Ce ne sont pas les soldats de la garnison qui tombent ainsi : ce sont les pauvres de mes rues, les manouvriers sans réserve, les vieilles gens, les petits enfants.

Que l'on m'entende bien avant de me condamner. Je ne suis pas de ceux qui, du dedans, appellent en secret le roi de Navarre. Je suis prêtre de l'Église romaine, et je tiens que l'on ne saurait, sans trahir sa foi, remettre la couronne très chrétienne à un prince que le Saint-Siège a retranché de sa communion. Sur ce point je ne varie pas, et je ne demande à personne d'ouvrir les portes. Mais je supplie ceux qui nous commandent de regarder en face ce qui se passe au bas de leurs hôtels.

Car la question que je pose n'est pas de politique, elle est de charité. Jusqu'où faut-il tenir une ville quand ceux au nom desquels on la tient y meurent par centaines ? Nourrir l'affamé, vêtir le nu, ensevelir le mort : voilà ce que Notre-Seigneur nous demandera au dernier jour, et il ne nous demandera pas combien de mois nous aurons fait durer un blocus. Je crains que, à force de vouloir sauver la ville, nous ne perdions les âmes et les corps que la ville était faite pour abriter.

Ce que je vois de ma cure

On dit, et je le crois, que l'on relève chaque matin cent, cent cinquante corps, parfois davantage, aux portes et sur les places. Je ne tiens pas ces chiffres pour un compte arrêté ; nul, dans une ville affolée, ne les tient exactement. Mais je n'ai pas besoin d'un registre : il me suffit de mes propres registres de paroisse, où les enterrements de pauvres se pressent comme je ne les ai jamais vus.

Le pain, quand il s'en trouve, se vend à des prix que nul homme de peine ne peut atteindre. On a mangé les chevaux, puis les chiens, puis les herbes des fossés. On m'a rapporté que des gens du menu peuple, poussés au désespoir, ont voulu faire un pain d'ossements tirés des cimetières, du côté des Saints-Innocents. Je ne sais quelle part y ont eue les grands de la Ligue, et je me garde de charger un nom ; mais qu'on en soit venu là, voilà qui doit faire trembler quiconque a charge d'âmes.

L'entêtement des chefs et la conscience des humbles

On nous prêche du haut des chaires que tenir est un devoir sacré, et que celui qui défaille est un traître à Dieu et au roi catholique que l'on nous promet. Je vénère le zèle du légat et je ne doute pas de la foi de nos gouverneurs. Mais le zèle qui laisse mourir les pauvres n'est plus le zèle de l'Évangile ; c'est un entêtement d'hommes, et les hommes s'aveuglent. Le secours de l'armée des Pays-Bas espagnols, qu'on nous annonce chaque semaine, ne remplit pas encore un seul four de la ville.

Je ne dis pas : rendez-vous. Je dis : que ceux qui tiennent la ville tiennent aussi leur peuple. Qu'ils ouvrent leurs greniers avant leurs coffres, qu'ils partagent les vivres cachés, qu'ils laissent au moins sortir les bouches inutiles — ces femmes, ces vieillards, ces enfants qui ne portent pas les armes et qu'on retient pour ne pas montrer notre faiblesse. Les garder, c'est les tuer sans les nourrir. Est-ce pour cela que nous nous disions le rempart de la vraie religion ?

Devant Dieu, non devant les partis

Je sais qu'on me dira faible, et peut-être suspect. Qu'on le dise. Je ne réponds ni au roi de Navarre ni au parti d'Espagne : je réponds à Dieu de la portion de son troupeau qu'il m'a confiée, et cette portion agonise. La foi ne commande pas de haïr les pauvres au nom de la cause ; elle commande de les secourir, fût-ce au milieu de la guerre.

Que nos chefs cherchent donc, dans leur conscience et non dans leur orgueil, le moyen de tenir sans laisser périr les humbles. S'ils ne le trouvent pas, qu'ils sachent que le sang de ces affamés criera, et qu'il ne criera pas contre l'ennemi qui nous serre, mais contre nous qui les aurons oubliés.

Le contexte

Paris, tenue par la Ligue, est investie par l'armée du roi de Navarre depuis le début de mai 1590 ; les vivres n'entrent plus et la famine s'est installée dans la ville.

La défense est aux mains du duc de Nemours ; le conseil des Seize et le légat pontifical Caetani entretiennent la résistance au nom de la foi catholique.

La Ligue attend le secours de l'armée des Pays-Bas espagnols, commandée par le duc de Parme, mais ce secours n'est pas encore arrivé sous les murs.

État des informations

Tribune d'opinion signée d'un curé de paroisse dans Paris assiégé, à la mi-août 1590. C'est une voix située et sincère, celle d'un ecclésiastique déchiré entre sa fidélité catholique et le soin de ses pauvres — non la position du journal. Nous la rapportons comme un témoignage de conscience, sans en faire un compte vérifié : les chiffres de la famine y sont donnés comme ce qui se dit dans la ville, la légende du pain d'os comme un récit à charge.

Ce que l’on sait

  • La famine règne dans Paris assiégé : le pain manque, les prix sont hors de portée des pauvres, et la mortalité des humbles est très forte.
  • Le blocus dure depuis le début de mai ; les chefs de la Ligue tiennent la ville et refusent de traiter.
  • Un débat moral traverse le clergé et la population : jusqu'où faut-il tenir la ville au prix de la vie des plus pauvres.

Ce que l’on ignore

  • On ignore combien de temps la ville pourra tenir et quand, ou si, le secours espagnol paraîtra.
  • On ignore l'ampleur exacte de la mortalité : les chiffres rapportés ne sont pas des relevés vérifiés.

Sources historiques utilisées

primary

Pierre de L’Estoile, Registre-journal

Chroniqueur parisien contemporain, partial mais de premier ordre : témoigne de la famine, de la mortalité des pauvres, du prix du pain et de la tentative d'un pain d'ossements aux Innocents. Cité comme témoignage d'époque, non comme relevé vérifié ; les chiffres de morts ne sont pas additionnés en un total officiel.

secondary

Siège de Paris (1590) — Wikipédia

Déroulé du blocus de mai à septembre 1590, installation de la famine, attente du secours espagnol du duc de Parme, refus des chefs de la Ligue de traiter.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Tribune d'opinion prêtée à une plume d'époque fictive (un curé de paroisse), écrite comme si elle paraissait à la mi-août 1590, sans rien préjuger de la suite. Voix subjective et située ; chiffres de la famine donnés comme ce qui se dit dans la ville, légende du pain d'os signalée comme récit à charge.

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