La faim, la charité et le devoir devant Dieu
Curé d'une paroisse de la ville assiégée, je vois mourir mes pauvres. Je demeure fidèle à ma foi et je n'appelle pas un prince que Rome a frappé de ses censures ; mais je demande à ceux qui nous commandent jusqu'où l'on peut, sans offenser Dieu, laisser périr de faim les plus humbles de son peuple.
J'écris ces lignes dans le trouble d'une conscience de prêtre. Voici bientôt trois mois que la ville est fermée, et voici bientôt trois mois que je porte les sacrements à des mourants dont le mal n'est pas la peste, mais la faim. On les couche sans force, la peau collée aux os, incapables de prendre la moindre nourriture quand par miracle il s'en trouve. Ce ne sont pas les soldats de la garnison qui tombent ainsi : ce sont les pauvres de mes rues, les manouvriers sans réserve, les vieilles gens, les petits enfants.
Que l'on m'entende bien avant de me condamner. Je ne suis pas de ceux qui, du dedans, appellent en secret le roi de Navarre. Je suis prêtre de l'Église romaine, et je tiens que l'on ne saurait, sans trahir sa foi, remettre la couronne très chrétienne à un prince que le Saint-Siège a retranché de sa communion. Sur ce point je ne varie pas, et je ne demande à personne d'ouvrir les portes. Mais je supplie ceux qui nous commandent de regarder en face ce qui se passe au bas de leurs hôtels.
Car la question que je pose n'est pas de politique, elle est de charité. Jusqu'où faut-il tenir une ville quand ceux au nom desquels on la tient y meurent par centaines ? Nourrir l'affamé, vêtir le nu, ensevelir le mort : voilà ce que Notre-Seigneur nous demandera au dernier jour, et il ne nous demandera pas combien de mois nous aurons fait durer un blocus. Je crains que, à force de vouloir sauver la ville, nous ne perdions les âmes et les corps que la ville était faite pour abriter.
Ce que je vois de ma cure
On dit, et je le crois, que l'on relève chaque matin cent, cent cinquante corps, parfois davantage, aux portes et sur les places. Je ne tiens pas ces chiffres pour un compte arrêté ; nul, dans une ville affolée, ne les tient exactement. Mais je n'ai pas besoin d'un registre : il me suffit de mes propres registres de paroisse, où les enterrements de pauvres se pressent comme je ne les ai jamais vus.
Le pain, quand il s'en trouve, se vend à des prix que nul homme de peine ne peut atteindre. On a mangé les chevaux, puis les chiens, puis les herbes des fossés. On m'a rapporté que des gens du menu peuple, poussés au désespoir, ont voulu faire un pain d'ossements tirés des cimetières, du côté des Saints-Innocents. Je ne sais quelle part y ont eue les grands de la Ligue, et je me garde de charger un nom ; mais qu'on en soit venu là, voilà qui doit faire trembler quiconque a charge d'âmes.
L'entêtement des chefs et la conscience des humbles
On nous prêche du haut des chaires que tenir est un devoir sacré, et que celui qui défaille est un traître à Dieu et au roi catholique que l'on nous promet. Je vénère le zèle du légat et je ne doute pas de la foi de nos gouverneurs. Mais le zèle qui laisse mourir les pauvres n'est plus le zèle de l'Évangile ; c'est un entêtement d'hommes, et les hommes s'aveuglent. Le secours de l'armée des Pays-Bas espagnols, qu'on nous annonce chaque semaine, ne remplit pas encore un seul four de la ville.
Je ne dis pas : rendez-vous. Je dis : que ceux qui tiennent la ville tiennent aussi leur peuple. Qu'ils ouvrent leurs greniers avant leurs coffres, qu'ils partagent les vivres cachés, qu'ils laissent au moins sortir les bouches inutiles — ces femmes, ces vieillards, ces enfants qui ne portent pas les armes et qu'on retient pour ne pas montrer notre faiblesse. Les garder, c'est les tuer sans les nourrir. Est-ce pour cela que nous nous disions le rempart de la vraie religion ?
Devant Dieu, non devant les partis
Je sais qu'on me dira faible, et peut-être suspect. Qu'on le dise. Je ne réponds ni au roi de Navarre ni au parti d'Espagne : je réponds à Dieu de la portion de son troupeau qu'il m'a confiée, et cette portion agonise. La foi ne commande pas de haïr les pauvres au nom de la cause ; elle commande de les secourir, fût-ce au milieu de la guerre.
Que nos chefs cherchent donc, dans leur conscience et non dans leur orgueil, le moyen de tenir sans laisser périr les humbles. S'ils ne le trouvent pas, qu'ils sachent que le sang de ces affamés criera, et qu'il ne criera pas contre l'ennemi qui nous serre, mais contre nous qui les aurons oubliés.