Appeler l'Espagnol, c'est aliéner le royaume
Bon catholique, je crie famine avec Paris. Mais faire entrer dans le royaume l'armée du roi d'Espagne, et lui livrer un jour notre couronne au nom de sa fille, ce n'est pas sauver la France : c'est la donner.
On me tiendra pour un mauvais fils de l'Église parce que je ne me réjouis pas assez de voir venir le secours des Pays-Bas. Qu'on me juge : je suis catholique, je le fus toujours, je communie et j'entends la messe comme mon père et le sien. Mais je suis aussi Français, et avocat au Parlement, et je ne puis me taire quand on parle d'appeler l'étranger dans la maison pour en chasser le voisin.
Voici la ville affamée. On y meurt aux carrefours, et je ne rabats rien de cette misère. Le duc de Parme s'ébranle des Pays-Bas avec l'armée du roi Philippe pour desserrer le blocus ; on l'attend comme un sauveur, on chante déjà son entrée. Je demande seulement une chose que personne ici n'ose demander tout haut : à quel prix ? Car un roi étranger ne fait pas la guerre pour nos beaux yeux, ni pour le seul salut de nos âmes.
Que veut Philippe d'Espagne ? On le sait de reste, il ne s'en cache plus guère : il pousse sa fille, l'infante Isabelle Claire Eugénie, vers notre trône. Elle est petite-fille du feu roi Henri deuxième par sa mère ; on nous dira qu'elle a du sang de France dans les veines. Soit. Mais le sang passe par les femmes, et la couronne de France, elle, n'y passe point.
C'est là toute notre loi. Le royaume n'est pas un héritage de bourgeois qu'on partage entre filles et gendres : la dignité royale ne tombe jamais en quenouille, elle ne se transmet ni par les femmes ni par les mâles issus d'elles. Nos anciens l'ont voulu ainsi pour une raison qui vaut aujourd'hui plus que jamais : afin que jamais un prince étranger, entré par mariage, ne pût mettre la main sur la France et la joindre à sa couronne comme une province de plus.
Faites l'infante reine, et voyez ce qui s'ensuit. Qui gouvernera ? Une princesse élevée à Madrid, sujette et fille du roi d'Espagne. Qui commandera dans nos places ? Des gouverneurs espagnols, des garnisons espagnoles installées à demeure dans nos villes. Le Parlement de Paris rendra-t-il encore la justice au nom du roi de France, ou au nom du maître de Bruxelles et de l'Escurial ? On aura sauvé la messe et perdu le royaume. La France ne sera plus qu'une pièce de la monarchie d'Espagne, et nos enfants serviront où nos pères commandaient.
Qu'on ne me réponde pas que l'Église le veut. L'Église de France a ses libertés, que nos rois et nos évêques ont défendues de tout temps contre qui les voulait rogner, fût-ce à Rome. Servir Dieu ne m'oblige pas à servir Philippe. Je puis très bien être catholique et refuser que l'Espagnol dispose de ma patrie. Ceux qui confondent les deux, ou bien se trompent, ou bien tiennent leur pension de l'ambassadeur d'Espagne.
On m'objectera le point le plus dur, et je ne l'esquive pas : le prétendant que la loi désigne est de la religion prétendue réformée, et cela, pour un catholique, est un malheur et un scandale. Je ne dis pas le contraire. Mais entre le désordre de dedans et la servitude de dehors, il y a une différence que tout homme de robe connaît. Un mal peut se guérir sans qu'on livre le corps entier ; on ne redresse pas une querelle de famille en donnant la maison au premier étranger armé qui frappe à la porte.
Je n'appelle personne au trône ce jour d'hui, et je ne préjuge rien de ce qui se décidera. Je dis seulement, comme homme de loi et comme sujet du royaume, que la couronne de France n'est pas à vendre, ni à Madrid ni ailleurs, et que ceux qui ouvriront nos portes à l'armée du roi Philippe devront répondre un jour de ce qu'ils auront laissé entrer avec elle.
Que Parme rouvre les blés, j'en rends grâces pour les affamés. Mais qu'on n'appelle pas cela délivrer Paris. On ne se délivre pas d'un siège en se donnant un maître.