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Appeler l'Espagnol, c'est aliéner le royaume

Bon catholique, je crie famine avec Paris. Mais faire entrer dans le royaume l'armée du roi d'Espagne, et lui livrer un jour notre couronne au nom de sa fille, ce n'est pas sauver la France : c'est la donner.

Maître Nicolas Prévost, avocat au Parlement 30 août 1590 5 min de lecture

On me tiendra pour un mauvais fils de l'Église parce que je ne me réjouis pas assez de voir venir le secours des Pays-Bas. Qu'on me juge : je suis catholique, je le fus toujours, je communie et j'entends la messe comme mon père et le sien. Mais je suis aussi Français, et avocat au Parlement, et je ne puis me taire quand on parle d'appeler l'étranger dans la maison pour en chasser le voisin.

Voici la ville affamée. On y meurt aux carrefours, et je ne rabats rien de cette misère. Le duc de Parme s'ébranle des Pays-Bas avec l'armée du roi Philippe pour desserrer le blocus ; on l'attend comme un sauveur, on chante déjà son entrée. Je demande seulement une chose que personne ici n'ose demander tout haut : à quel prix ? Car un roi étranger ne fait pas la guerre pour nos beaux yeux, ni pour le seul salut de nos âmes.

Que veut Philippe d'Espagne ? On le sait de reste, il ne s'en cache plus guère : il pousse sa fille, l'infante Isabelle Claire Eugénie, vers notre trône. Elle est petite-fille du feu roi Henri deuxième par sa mère ; on nous dira qu'elle a du sang de France dans les veines. Soit. Mais le sang passe par les femmes, et la couronne de France, elle, n'y passe point.

C'est là toute notre loi. Le royaume n'est pas un héritage de bourgeois qu'on partage entre filles et gendres : la dignité royale ne tombe jamais en quenouille, elle ne se transmet ni par les femmes ni par les mâles issus d'elles. Nos anciens l'ont voulu ainsi pour une raison qui vaut aujourd'hui plus que jamais : afin que jamais un prince étranger, entré par mariage, ne pût mettre la main sur la France et la joindre à sa couronne comme une province de plus.

Faites l'infante reine, et voyez ce qui s'ensuit. Qui gouvernera ? Une princesse élevée à Madrid, sujette et fille du roi d'Espagne. Qui commandera dans nos places ? Des gouverneurs espagnols, des garnisons espagnoles installées à demeure dans nos villes. Le Parlement de Paris rendra-t-il encore la justice au nom du roi de France, ou au nom du maître de Bruxelles et de l'Escurial ? On aura sauvé la messe et perdu le royaume. La France ne sera plus qu'une pièce de la monarchie d'Espagne, et nos enfants serviront où nos pères commandaient.

Qu'on ne me réponde pas que l'Église le veut. L'Église de France a ses libertés, que nos rois et nos évêques ont défendues de tout temps contre qui les voulait rogner, fût-ce à Rome. Servir Dieu ne m'oblige pas à servir Philippe. Je puis très bien être catholique et refuser que l'Espagnol dispose de ma patrie. Ceux qui confondent les deux, ou bien se trompent, ou bien tiennent leur pension de l'ambassadeur d'Espagne.

On m'objectera le point le plus dur, et je ne l'esquive pas : le prétendant que la loi désigne est de la religion prétendue réformée, et cela, pour un catholique, est un malheur et un scandale. Je ne dis pas le contraire. Mais entre le désordre de dedans et la servitude de dehors, il y a une différence que tout homme de robe connaît. Un mal peut se guérir sans qu'on livre le corps entier ; on ne redresse pas une querelle de famille en donnant la maison au premier étranger armé qui frappe à la porte.

Je n'appelle personne au trône ce jour d'hui, et je ne préjuge rien de ce qui se décidera. Je dis seulement, comme homme de loi et comme sujet du royaume, que la couronne de France n'est pas à vendre, ni à Madrid ni ailleurs, et que ceux qui ouvriront nos portes à l'armée du roi Philippe devront répondre un jour de ce qu'ils auront laissé entrer avec elle.

Que Parme rouvre les blés, j'en rends grâces pour les affamés. Mais qu'on n'appelle pas cela délivrer Paris. On ne se délivre pas d'un siège en se donnant un maître.

Le contexte

Depuis la mort d'Henri III (1589), Henri de Navarre est l'héritier désigné par la loi de succession, mais la Ligue, catholique, lui refuse la couronne parce qu'il est de la religion réformée.

Le roi d'Espagne Philippe II soutient la Ligue de son or et de ses troupes, et met en avant la candidature de sa fille, l'infante Isabelle, petite-fille d'Henri II par sa mère Élisabeth de France.

La loi de succession du royaume (dite salique) écarte les femmes et la transmission par les femmes, ce qui fait obstacle à toute prétention de l'infante.

Fin août 1590, l'armée des Pays-Bas espagnols, conduite par le duc de Parme, s'avance vers Paris pour desserrer le blocus du roi.

État des informations

Tribune d'opinion signée d'un avocat au Parlement, catholique fidèle au roi. C'est un point de vue situé et polémique, non la position du journal : il défend l'indépendance du royaume et la loi salique contre la tutelle espagnole, quand d'autres voix, dans la ville assiégée, saluent au contraire le secours de l'Espagne. L'édition s'en tient à ce qui est connaissable fin août 1590 et ne préjuge pas de la suite.

Ce que l’on sait

  • L'armée espagnole des Pays-Bas, commandée par le duc de Parme, marche vers Paris pour secourir la ville assiégée.
  • Philippe II d'Espagne appuie la Ligue et met en avant la candidature de sa fille, l'infante Isabelle, au trône de France.
  • La loi de succession du royaume écarte les femmes et la transmission de la couronne par les femmes.

Ce que l’on ignore

  • Quelle sera l'issue du bras de fer entre le roi et la Ligue, et qui portera finalement la couronne.
  • Jusqu'où ira l'engagement militaire espagnol en France, et à quelles conditions politiques.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Tribune d'opinion prêtée à une plume d'époque fictive (Maître Nicolas Prévost, avocat au Parlement), dans la veine des catholiques « politiques » fidèles au roi et hostiles à la tutelle espagnole. Aucun verbatim authentique n'est prêté à un acteur réel ; l'argumentaire juridique et gallican reflète les débats connaissables fin août 1590, sans rien préjuger de la suite.

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