Paris affamé : on mange le cheval, l'âne, le chien
Depuis que la ville est fermée, le pain manque, le lait se paie à prix d'or et les bêtes de trait passent à la broche. Chronique de la faim au plus fort du blocus.
Voici trois mois que les portes sont closes et que le roi de Navarre tient la ville serrée depuis son camp de Saint-Denis. Ce que l'on redoutait au printemps est arrivé : Paris a faim. Non plus la disette qui pince, mais la famine qui tue, celle dont on parle à voix basse dans les rues et que l'on lit sur les visages.
Le blé n'entre plus. Les moulins des faubourgs ont brûlé, les convois sont pris ou retournés, et ce qui reste dans les greniers se vend à des prix que nul n'avait vus. Le pauvre n'achète plus de pain ; il en cherche. Le riche paie et se tait. Entre les deux, une ville entière apprend à manger ce qu'elle n'aurait jamais cru porter à sa bouche.
Nous rapportons ici ce que nous voyons et ce que l'on nous dit, en distinguant l'un de l'autre. Car sur le nombre des morts, chacun avance son chiffre, et nul ne peut les compter.
Le prix du pain et du lait
Le setier de blé, que l'on payait trente écus au début du blocus, s'est vendu quarante, puis cinquante, et l'on cite des marchés à cent et cent vingt écus pour qui trouve encore à en acheter. À ce prix, le pain de froment a disparu des tables ordinaires ; on cuit ce que l'on peut avec du son, de la balle et du marc pressé.
Le lait suit la même pente. La pinte, à cinq sols voici peu, est montée à dix, quinze, vingt, puis trente sols et davantage. Le beurre se paie en livres tournois quand on en trouve. La vache et le porc valent plus de cent écus la pièce, si tant est qu'il en reste, et nul boucher n'en met plus à l'étal.
Ceux qui ont un jardin arrachent les herbes : le pourpier surtout, mais aussi les fanes, les racines, la vigne, jusqu'à l'herbe des cours. On mange le melon vert, le concombre, le navet. On a vu, dit-on, réduire l'ardoise en poudre pour l'allonger dans une pâte. La faim invente des cuisines que la raison réprouve.
Les bêtes, puis le cuir
Les chevaux sont passés les premiers. Bêtes de selle, de trait, de labour : on les a saignées sans façon, et leur chair s'est vendue cher. Puis l'âne, le mulet. Puis le chien, que l'on tenait naguère pour compagnon et que l'on assomme aujourd'hui dans les rues. Le chat a suivi, et l'on parle du rat sans plus en rire.
Quand les bêtes ont manqué, on s'est tourné vers ce qui n'est pas viande. Les cuirs sont bouillis pour en tirer un jus ; on ronge les peaux, les courroies, le parchemin. Nous tenons de plusieurs bouches concordantes que des familles se nourrissent depuis des jours de ce qui, en temps ordinaire, sert à ferrer, à harnacher, à relier.
Les morts du matin
C'est ici qu'il faut peser ses mots. On parle beaucoup, dans une ville de quelque deux cent mille âmes, de ceux que l'on relève au petit jour. Un chroniqueur parisien, dont la plume court ces temps-ci de rue en rue, écrit que l'on ramasserait cent, cent cinquante, jusqu'à deux cents cadavres chaque matin, aux portes, sous les porches, contre les murs des églises. Il avance aussi le chiffre de treize mille morts de faim en trois mois, et l'on entend murmurer des totaux de quarante à cinquante mille pour la ville entière.
Nous donnons ces nombres pour ce qu'ils sont : des témoignages, et de témoins qui ont leur parti. Nul registre ne les tient, nul officier ne les vérifie. Dans une ville affamée où l'on enterre à la hâte et par charretées, compter les morts est au-dessus des forces de quiconque. Que la mortalité soit grande, nul n'en doute qui a marché ce matin le long de la Seine ; de combien elle est, personne ne le sait au juste.
Ce que l'on peut dire sans mentir, c'est que la faim tue désormais plus sûrement que l'ennemi. Les fièvres suivent la disette, et le flux emporte les corps affaiblis. Les mendiants, les vieillards, les enfants tombent les premiers. Le roi, dit-on, laisse sortir par certaines portes les bouches inutiles ; beaucoup restent, faute d'oser, faute de pouvoir.
Le pain que l'on ose à peine nommer
Il court par la ville un récit qu'il faut rapporter avec prudence, tant il est chargé. On dit que, le blé venant à manquer tout à fait, des gens auraient tiré des cimetières les ossements des morts pour les réduire en une farine et en pétrir un pain. Le cimetière des Saints-Innocents est nommé. Un chroniqueur en date la triste invention de ces jours d'août.
On y accole le nom de la duchesse de Montpensier, sœur des Guise, dont on dit qu'elle en aurait vanté l'usage. Nous rapportons le propos sans le tenir pour établi : le nom d'une dame si haute et si engagée dans le parti de la Ligue attire les récits à charge, et l'on prête volontiers aux grands ce que fait le désespoir des petits. Que l'on ait, dans l'extrémité, tenté ce pain d'ossements, plusieurs bouches l'assurent. Qu'une main l'ait ordonné, et que tous ceux qui en goûtèrent en soient morts, nous ne saurions l'affirmer.
On chuchote pis encore : que la faim aurait poussé jusqu'à des chairs qu'aucune loi de Dieu ni des hommes ne permet de nommer. Ces bruits de cannibalisme courent, terribles, invérifiables. Ils servent aussi ceux qui veulent noircir le camp d'en face. Nous les consignons comme rumeurs, sans leur donner corps ni mesure, car nul ne peut dire jusqu'où, dans une ville affamée, la détresse a réellement conduit.