« Dieu veut que nous tenions » : un religieux de la Ligue en armes
Il prêche le matin et porte l'arquebuse l'après-midi. Ce religieux d'un couvent parisien a marché dans les processions en armes de la Ligue. Il dit sa certitude que Paris mène un combat saint, et que le secours viendra.
Nous l'avons rencontré dans le parloir d'un couvent du côté de la montagne Sainte-Geneviève, un matin de blocus, entre l'office et la ronde des murailles. L'homme est encore jeune, le visage creusé par le jeûne — celui de la règle, dit-il, et celui que la disette impose à tous. Il a accepté de parler à condition qu'on ne le nomme point. Il a marché dans la procession en armes que la ville a vue défiler, l'arquebuse à l'épaule sous le froc.
Nous rapportons ses propos tels qu'il les a tenus. Ils sont ceux d'un homme qui croit, sans l'ombre d'un doute, que la cause qu'il sert est celle de Dieu. Le lecteur les pèsera.
Un religieux de la Ligue parisienne, prédicateur et porteur d'arquebuse dans les processions (témoin composite reconstitué)
Ce religieux est un personnage composite, reconstitué à partir des récits d'époque sur le clergé combattant de la Ligue — la grande procession en armes du printemps 1590, où évêques, curés, moines mendiants, feuillants, capucins et minimes défilèrent le crucifix d'une main et la hallebarde ou l'arquebuse de l'autre, décrite par Pierre de L'Estoile et reprise par les recueils postérieurs. Il ne correspond à aucun prédicateur nommé : aucun propos réel n'est prêté ici à Jean Boucher, Guillaume Rose, ni à aucun autre orateur identifié de la chaire ligueuse. Les propos ci-dessous sont une mise en situation éditoriale, fidèle à ce cadre documentaire, et non la transcription d'un entretien réel.
Un religieux qui porte l'arquebuse : cela ne choque-t-il pas votre état ?
On me fait souvent cette objection, et je la comprends. Notre règle nous veut à l'autel et au chœur, non sur les remparts. Mais nous ne sommes plus en un temps ordinaire. La ville est investie, l'hérétique campe à ses portes, et il n'est plus permis à personne de se tenir les bras croisés en attendant que d'autres meurent pour lui. Le légat lui-même a béni nos armes. Quand la maison de Dieu brûle, le prêtre porte l'eau comme le manant. Je prêche le matin ce que je suis prêt à défendre l'après-midi ; cela me paraît plus honnête que l'inverse.
Décrivez-nous cette procession où le clergé a défilé en armes.
Ce fut une chose qu'on n'avait jamais vue, et qui restera. Nous sommes sortis en cortège, les ordres l'un derrière l'autre : les curés de la ville, les feuillants, les quatre ordres mendiants, les capucins, les minimes, chacun en son rang. Nos chefs marchaient le crucifix dans une main et la hallebarde dans l'autre. Les autres portaient qui l'arquebuse, qui la pertuisane, qui la dague, ce qu'on avait pu nous prêter. Plusieurs avaient revêtu le corselet et le morion par-dessus la robe, le capuchon rabattu sur les épaules, la robe retroussée pour marcher. On s'arrêtait de place en place pour chanter les hymnes, puis on lâchait une salve vers le ciel. Ceux qui nous regardaient pleuraient, et beaucoup se sont joints à nous.
On dit qu'un coup partit par mégarde et tua un homme d'Église. Qu'en fut-il ?
Cela est vrai, et j'y étais assez près pour l'entendre. Un des nôtres, un religieux comme moi, voulut saluer le carrosse du légat d'une décharge d'honneur, comme on faisait à chaque halte. Il ignorait que son arme était encore chargée à balle. Le coup partit, et un prêtre du cortège en fut frappé, qui en mourut. On ne s'accorde pas, dans la ville, sur qui il était au juste : les uns disent un ecclésiastique de notre procession, les autres un homme proche du légat ; je vous dis ce que j'ai vu, non ce que je n'ai pu établir. Ce fut un grand malheur, et celui qui tira en fut brisé. Le légat, frappé de voir ce mort tomber si près de lui, s'est retiré peu après. Mais beaucoup, autour de moi, ont dit que ce prêtre mort au milieu de nos armes, au jour où l'Église prenait les armes, avait reçu là une mort d'honneur. Je ne juge pas ; je rapporte ce qui se disait.
Que dites-vous, du haut de la chaire, à ceux qui vous écoutent ?
Je leur dis de tenir. C'est le mot que je répète, et c'est le seul qui compte. Je leur dis que Dieu nous éprouve comme il a éprouvé son peuple au désert, et que celui qui tient jusqu'au bout sera sauvé. Je leur dis qu'il n'y a pas de salut à ouvrir les portes à un roi hérétique, quand même il nous ferait mille promesses. Je leur dis qu'il vaut mieux mourir catholique dans une ville affamée que vivre gras sous un prince relaps. Je ne leur cache pas la faim ni les morts ; je leur dis que ce sont là les marques de l'épreuve, non celles de l'abandon.
La faim, justement. Elle frappe partout. Comment la présentez-vous à un peuple qui souffre ?
Je ne la déguise pas, ce serait mentir, et le mensonge n'a pas de place dans la bouche d'un prêtre. Je dis qu'elle nous est envoyée. Que Dieu, quand il veut éprouver la fidélité des siens, leur retire le pain pour voir s'ils lui resteront fidèles sans lui. Abraham a levé le couteau sur son fils ; on ne lui demandait que la volonté d'obéir. Voilà ce que j'enseigne : la faim n'est pas le signe que Dieu nous a quittés, mais qu'il nous regarde. Ceux qui murmurent, je ne les condamne pas, car la chair est faible ; mais je les avertis que le murmure, en cette heure, est déjà un premier pas hors de l'Église.
On voit chaque matin des corps dans les rues. Cela n'ébranle-t-il pas votre parole ?
Cela me déchire, et je serais un monstre si je disais le contraire. J'ai porté moi-même le viatique à des mourants qui n'avaient plus la force de le recevoir. J'ai vu des mères que je ne veux pas décrire ici. Mais non, cela ne m'ébranle pas dans ma certitude, et je vais vous dire pourquoi : ces morts-là ne sont pas perdus. Un enfant qui meurt dans une ville qui refuse l'hérésie meurt dans la foi ; il est reçu là-haut. Ce qui me briserait, ce serait de les voir mourir pour rien, la ville s'étant rendue. Tant que nous tenons, leur mort a un sens. C'est cela que je vais dire aux vivants.
Pourquoi refuser si absolument ce roi ? Il se dit prêt à respecter la religion.
Parce qu'il est excommunié, et qu'un excommunié ne peut porter la couronne très chrétienne. La loi de l'Église est claire, le pape a parlé. Ses promesses, je n'en veux pas : un homme qui a changé de camp au gré du vent depuis sa jeunesse changera encore. On nous dit qu'il ménage les catholiques ; je réponds que le loup ménage la brebis jusqu'à ce qu'il ait faim. Recevoir un prince hérétique parce qu'il jure d'être bon, ce serait remettre le troupeau à sa garde. La couronne de France a été catholique depuis Clovis ; elle ne peut passer à un relaps sans que Dieu s'en offense.
Beaucoup, dans la ville, souhaiteraient un accommodement, un roi catholique de compromis. Que leur répondez-vous ?
Qu'ils prennent garde. Je ne suis pas de ceux qui crachent sur tout accord : si Dieu nous donnait un prince catholique, ferme, reconnu de l'Église, je serais le premier à chanter le Te Deum. Mais je me méfie des accommodements qui ne sont qu'une reddition déguisée. Il y a dans la ville des gens de bien qui, à force de faim, se prendraient à écouter les douceurs qu'on leur souffle depuis le camp du Béarnais. À ceux-là je dis : la faim est mauvaise conseillère, ne traitez pas le ventre vide. Tenons d'abord ; nous négocierons debout, non à genoux.
Vous parlez de secours. Sur quoi fondez-vous cet espoir ?
Sur Dieu d'abord, sur les hommes qu'il suscite ensuite. Le roi d'Espagne est le bras armé de l'Église en ce siècle ; il ne laissera pas tomber la première ville catholique du royaume. On dit que le duc de Parme rassemble ses troupes aux Pays-Bas pour venir à nous. Le lieutenant général, monsieur de Mayenne, n'est pas loin. Je ne connais pas le jour ni l'heure — nul ne les connaît — mais je crois de toute mon âme que le secours est en chemin. Et quand même il tarderait, je vous dirai ceci : Dieu n'a pas besoin d'une armée pour délivrer une ville. Il lui a suffi d'un souffle contre les vaisseaux des hérétiques d'Angleterre, il n'y a pas si longtemps.
Et si ce secours ne venait pas ? Si les semaines passaient sans qu'on voie ni Parme ni Mayenne ?
Alors nous tiendrions encore. Vous me demandez d'imaginer que Dieu nous abandonne, et je ne le puis pas ; ce serait déjà douter. Mais je vous réponds sur le terrain où vous me placez : quand bien même aucune armée ne paraîtrait, notre devoir ne changerait pas d'une ligne. On ne tient pas parce qu'on est sûr de vaincre ; on tient parce que c'est juste. Le martyr, sur son bûcher, ne calcule pas ses chances. Si Paris devait tomber affamé plutôt que de se donner à l'hérésie, il tomberait la tête haute, et le monde entier saurait pourquoi.
Le légat, le pape, l'Espagne : n'est-ce pas remettre la France à des mains étrangères ?
On nous jette ce reproche, et je le trouve injuste. L'Église n'est d'aucun pays ; le pape est le père de tous les catholiques, français comme espagnols. Quand le feu est à la maison, on ne demande pas au voisin de quel pays est son seau. Nous prenons le secours d'où il vient, parce que la cause n'est pas espagnole, elle est catholique, et qu'elle nous dépasse tous. Je sais qu'il se murmure d'autres desseins, qu'on parle d'une infante pour le trône. De ces affaires de couronne, je ne suis pas juge ; c'est aux princes et aux docteurs d'en débattre. Moi, je réponds de la foi de mon quartier, non de la politique des cabinets.
N'avez-vous jamais, la nuit, un moment de doute ? Une crainte de vous tromper ?
La crainte, oui. Le doute, non — ou alors je le chasse comme une tentation, car c'en est une. J'ai peur, comme tout homme : peur de mal mourir, peur de voir la ville souffrir plus encore, peur de manquer à ma tâche. Cette peur-là, je la porte à l'autel et je la lui remets. Mais douter que notre cause soit juste, cela je ne me le permets pas, parce que le jour où je douterais, je ne pourrais plus tenir la chaire ni l'arquebuse, et j'entraînerais dans ma chute ceux qui m'écoutent. Un capitaine qui doute perd sa troupe. Je dois croire pour deux mille, alors je crois.
Que direz-vous, dimanche, à ceux qui viendront vous entendre malgré la faim ?
Je leur dirai la même chose que la semaine passée, et que la semaine d'avant : tenez. Je leur dirai de ne pas regarder le pain qui manque mais le ciel qui attend. Je leur dirai de renouveler le serment que la ville a fait, de mourir plutôt que d'ouvrir ses portes. Et je leur dirai de prier, non pour que l'épreuve cesse, mais pour qu'ils aient la force de la porter jusqu'au bout. Le reste ne m'appartient pas. Le jour de la délivrance est dans la main de Dieu, et j'ai la certitude tranquille qu'il ne nous laissera pas.