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« Nous avons vendu jusqu'aux volets » — une marchande de Paris

Elle tenait un petit étal près des Halles ; elle n'a plus rien à vendre et trois enfants à nourrir. Nous l'avons écoutée dire la faim au jour le jour, le prix du pain, ce qu'on mange quand il n'y a plus de pain, et la peur qui la tient entre les deux camps. Une voix ordinaire, ni du roi ni de la Ligue.

La rédaction 12 août 1590 10 min de lecture

Elle nous reçoit sur le pas de sa porte, dans une ruelle proche des Halles, parce qu'à l'intérieur, dit-elle, il n'y a plus rien à montrer. Veuve d'un artisan, elle revendait au petit détail ce qu'elle pouvait, du fil, du beurre, des œufs, quelques légumes. Depuis que la ville est enfermée, son commerce s'est éteint faute de marchandise et faute d'acheteurs.

Elle a trois enfants. Elle ne sait rien des grandes affaires, ni de ce que veulent les princes, ni de ce qui se décide au conseil de la ville. Elle sait le prix du pain, jour après jour, et ce qui reste dans la maison quand il n'y a plus d'argent pour l'acheter. C'est cette parole-là que nous avons voulu recueillir, telle qu'elle est venue.

Nous la rapportons au plus près. Elle n'a pas voulu qu'on écrive son nom.

Grand entretien

Une marchande du quartier des Halles, veuve d'un artisan, mère de trois enfants, qui revendait au petit détail avant le siège.

Ce témoin est un personnage composite, reconstitué à partir de récits d'époque sur la famine du siège de Paris. Aucun propos réel n'est prêté à une personne identifiée : les réponses ont été écrites pour donner voix à ce qu'une habitante ordinaire, ni royaliste ni fanatique, pouvait vivre et savoir durant l'été 1590.

Comment viviez-vous avant que la ville soit enfermée ?

Petitement, mais on vivait. Mon mari faisait son état, moi je revendais aux Halles ce que je trouvais, un peu de beurre, des œufs, du fil, quelques herbes du plat pays. On ne manquait de rien de ce qu'il faut, on payait notre pain, on couchait au chaud. Depuis qu'il est mort, c'était plus dur, mais je tenais mon étal et mes enfants mangeaient. Aujourd'hui je n'ai plus d'étal, parce qu'il n'y a plus rien à mettre dessus. Le paysan n'entre plus, les portes sont fermées, et ce qui entrait avant n'entre plus.

Qu'est-ce qui a changé le plus vite ?

Le pain. C'est toujours le pain qui dit la vérité. Au commencement il a enchéri un peu, on a grondé, on a cru que ça passerait. Puis il a monté, monté, jusqu'à des prix qu'on n'ose pas dire tant ils sont fous. On en est venu à peser à l'once ce qu'on achetait à la livre. Une femme comme moi ne raisonne pas sur les blés du royaume ; elle regarde ce qu'elle a dans la main et ce que le boulanger en demande, et depuis des semaines la main ne suffit plus.

Que mangez-vous, à présent, chez vous ?

Ce qu'on trouve. On a mangé d'abord ce qui restait, puis on a mangé ce qu'on ne mange pas d'ordinaire. De la bouillie d'avoine passée dans un linge, du pain de son, du pain fait avec le marc dont on a tiré l'huile. J'ai fait bouillir des herbes ramassées le long des murs et dans les jardins, du pourpier surtout, tant qu'il y en a eu. On a coupé les fanes, on a mangé les queues, les trognons, ce qu'on jetait avant aux bêtes. Les bêtes, d'ailleurs, on les a mangées aussi.

Vous avez mangé vos bêtes ?

Il a bien fallu. Les chevaux, les ânes des voituriers, on les a tués et vendus à des prix qu'un cheval n'a jamais valu vivant. Le chat, le chien, on n'en parle plus qu'à voix basse, mais on les mange. On m'a dit qu'on les portait en certains endroits, qu'on les faisait cuire dans de grandes chaudières et qu'on en distribuait la chair aux pauvres, avec un peu de pain. Les peaux mêmes, le cuir, on les fait bouillir longtemps et on les mange. J'ai vu des gens ronger des choses dont je n'aurais jamais cru qu'un chrétien pût les porter à sa bouche. On a faim, monsieur. La faim ne raisonne pas.

Et vos enfants, comment tiennent-ils ?

Le grand comprend, il ne demande plus. C'est le pire, un enfant qui ne demande plus. Les deux petits pleurent encore, eux, et je n'ai rien à leur donner que de l'eau et un peu de cette bouillie grise qui ne nourrit pas. Ils maigrissent, ils sont pâles, ils dorment beaucoup, ce qui vaut mieux, car qui dort ne réclame pas. La nuit je les entends respirer et je compte, je me dis pourvu qu'ils passent encore ce jour, et le lendemain je recommence à compter. On ne pense pas plus loin qu'un jour.

Vous disiez avoir tout vendu. Qu'avez-vous vendu ?

Tout ce qui pouvait se vendre ou se troquer contre à manger. Mes deux draps de noces, la couverture, la marmite de cuivre, les chandeliers d'étain qui étaient à ma mère. Puis le banc, la table. Et quand il n'est plus resté de meubles, nous avons vendu jusqu'aux volets et à une porte de la resserre, pour le bois, parce que le bois aussi se paie et se mange, en un sens, puisqu'il faut du feu pour faire cuire ce peu qu'on a. Il ne me reste que les murs et les enfants. Le reste est parti dans la marmite des autres.

Que dit-on dans le quartier de ceux qui meurent ?

On n'en parle pas beaucoup, et pourtant on ne parle que de ça. On dit que chaque matin on emporte des morts, beaucoup, qu'il en meurt plus qu'on n'en peut enterrer comme il faut. Je ne sais pas les nombres, je ne les compte pas, je vois seulement des portes qui ne s'ouvrent plus et des familles qu'on ne revoit pas. Des gens tombent dans la rue, de faiblesse. On dit tant de choses. Moi je crois ce que je vois de mes yeux, et ce que je vois suffit à me glacer sans que j'aille chercher des comptes.

On a parlé d'un pain fait avec des os. En avez-vous entendu parler ?

On en a parlé, oui, et j'aimerais mieux ne pas en parler. On dit qu'aux Innocents on a pris des os des morts, qu'on les a moulus pour en faire une farine et un pain, quand il n'y avait plus rien. Qui a fait cela, sur l'ordre de qui, je n'en sais rien, on prête ça à de grands noms mais ce sont des propos qui courent, je ne l'ai pas vu. Ce que je sais, c'est qu'on parle d'un pain qui aurait fait plus de mal que de bien à ceux qui en mangeaient. Que Dieu nous garde d'en venir là. Rien que d'y penser, le cœur me lève.

Qui craignez-vous le plus, du roi ou de ceux qui gardent la ville ?

Je les crains tous les deux, et voilà la vérité qu'on ne dit pas fort. Le roi est là-dehors, hérétique, avec ses reîtres, et l'on nous dit que s'il entre ce sera le sac, le pillage, la ruine de notre religion. Ça, ça fait peur. Mais ceux qui gardent la ville me font peur aussi. Leurs soldats prennent, réquisitionnent, fouillent les maisons pour le blé caché, et malheur à qui l'on soupçonne de vouloir ouvrir les portes. On est pris entre les deux comme le grain entre les meules. Une pauvre femme n'a pas de camp ; elle a des enfants à garder en vie.

On dit que le roi a laissé sortir des bouches inutiles, ou entrer quelques vivres ?

On l'a dit. Qu'il aurait laissé passer des femmes, des enfants, des vieux, ceux qu'on nomme les bouches inutiles, et qu'il aurait même fait donner un peu de blé par pitié. Je ne sais pas ce qui est vrai là-dedans. Les uns disent qu'il veut nous prendre par la douceur pour mieux nous avoir, les autres qu'il a eu compassion. Moi, quand j'entends qu'un peu de pain est entré quelque part, je cours voir comme les autres, et le plus souvent il n'y a rien, ou c'est déjà pris. On vit de bruits autant que de bouillie.

Votre foi, dans tout cela, tient-elle ?

Elle tient, mais elle est bien secouée. Je suis née dans la vraie religion, j'y mourrai, je ne veux pas d'un roi de l'autre croyance, c'est ainsi et je ne changerai pas. Mais je vous avoue qu'à voir mes enfants se creuser, il m'est venu des pensées dont je me confesse. On nous dit à l'église de tenir, de souffrir pour la cause de Dieu, de faire des processions. J'y vais, je prie, je porte le cierge. Et en revenant je regarde ma marmite vide et je me demande si Dieu veut vraiment qu'un enfant meure de faim pour ces affaires de princes. Je ne dis pas ça pour mal faire. C'est la faim qui parle en moi et je la fais taire comme je peux.

Ces processions, ces prières publiques, qu'en pensez-vous ?

C'est beau à voir et ça soutient le cœur, je ne dirai pas le contraire. On sort les reliques, on chante, on marche, moines et bourgeois ensemble, et sur le moment on se sent moins seul. Mais quand on rentre, la faim est toujours là qui attend derrière la porte. Une procession ne fait pas de pain. Je crois qu'on prie autant pour tromper l'angoisse que pour fléchir le Ciel. Ceux qui mènent ces choses savent ce qu'ils font ; le peuple, lui, y va parce qu'il faut bien s'accrocher à quelque chose, et prier ne coûte rien qu'on n'ait déjà perdu.

Qu'attendez-vous, maintenant ?

Que ça finisse. Comment, je n'en sais rien, et je ne suis pas de celles qui savent ces choses. On dit qu'un secours viendrait des Pays-Bas, une grande armée qui délivrerait la ville ; on l'attend, on l'espère, mais je l'attends depuis des semaines et je ne vois rien venir. On dit aussi bien le contraire. Moi je n'attends pas une victoire, je n'y comprends rien aux victoires. J'attends qu'on rouvre les portes, que le blé rentre, qu'on puisse racheter du pain à un prix d'homme et que mes trois enfants soient encore là pour en manger. Le reste, les rois s'en arrangeront sans me demander mon avis.

Le contexte

Depuis l'investissement de la ville au printemps, Paris, tenu par la Ligue, est privé de ses ravitaillements : le blé n'entre plus et les prix se sont envolés, jetant le petit peuple dans la disette.

Faute de pain, les habitants en sont venus à consommer des bouillies d'avoine, du pain de son, des herbes ramassées dans la ville, puis les chevaux, les ânes, les chiens et les chats, et jusqu'au cuir bouilli ; les récits d'un pain fait d'ossements du cimetière des Innocents circulent dans la ville.

Le roi tient la campagne autour de Paris depuis son camp de Saint-Denis. Ni la levée du siège, ni la venue d'une armée de secours des Pays-Bas espagnols ne sont acquises à la date de cet entretien.

État des informations

Cet entretien s'en tient à ce qu'une habitante ordinaire pouvait voir et éprouver au cœur de la famine, en août 1590. Les nombres de morts et le « pain d'os » sont donnés comme des bruits qui courent, non comme des faits vérifiés. La suite du siège, la venue d'un secours et l'issue de la guerre ne sont nullement présumées.

Ce que l’on sait

  • Paris, tenu par la Ligue, est assiégé et son ravitaillement coupé ; le prix du pain a atteint des sommets et le petit peuple est en proie à la famine.
  • À défaut de pain, les habitants consomment des ersatz — bouillie d'avoine, pain de son, herbes, puis chevaux, ânes, chiens, chats et cuir bouilli.
  • La mortalité par la faim est lourde et visible dans les rues et les quartiers pauvres.

Ce que l’on ignore

  • La fin du siège : rien ne dit à cette date s'il sera levé, quand, ni de quelle manière.
  • La venue d'une armée de secours des Pays-Bas espagnols, espérée et annoncée, mais non advenue.
  • Ce que le roi ferait de la ville s'il y entrait, et le sort réservé aux habitants et à leur religion.

Sources historiques utilisées

primary

Pierre de L'Estoile, Registre-journal

Chroniqueur parisien témoin du siège, source des ersatz alimentaires (bouillie d'avoine, pain de son, herbes, chevaux, ânes, chiens et chats, cuir bouilli), de la cherté du pain, de la mortalité et du récit du pain d'ossements des Innocents. Partial ; ses chiffres et récits sont donnés ici comme témoignage, non comme comptes vérifiés. Cité de seconde main.

secondary

Siège de Paris (1590) — Wikipédia

Déroulé du blocus, disette et flambée du prix du blé, aliments de substitution, ordres de grandeur de la mortalité (~40 000-50 000, en majorité de faim), gestes prêtés au roi (bouches inutiles, un peu de blé laissé entrer). Cadre général de l'entretien.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Témoin composite reconstitué à partir de récits d'époque sur la famine du siège. Aucun propos réel prêté à une personne identifiée ; les réponses imitent ce qu'une habitante ordinaire pouvait vivre et savoir en août 1590. Les chiffres de morts et le pain d'os sont donnés comme bruits, la légende du « pain d'ossements » comme récit à charge, sans rien préjuger de la suite.

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