« J'étais dans la charge » — un arquebusier de l'armée royale
Dix jours après la bataille de la plaine de Saint-André, un soldat du rang raconte l'attente sous le froid, la salve, le choc des chevaux et la déroute des reîtres. Un récit sans gloire, tel qu'on le tient d'un homme qui a rechargé son arme les mains tremblantes.
Nous l'avons rencontré dans un cantonnement au nord de la capitale, où l'armée du roi se refait avant de pousser plus avant. C'est un homme de la trentaine, arquebusier, engagé depuis les campagnes de Normandie. Il n'a pas commandé, il n'a rien décidé : il a marché, attendu, tiré et couru avec les autres. C'est cette parole-là, celle du rang, que nous avons voulu recueillir.
Il parle lentement, revient sur ses mots, s'arrête parfois. Ce qu'il a vu tient à quelques centaines de pas de terrain et à un quart d'heure de fureur. Le reste — ce que faisaient les capitaines, où était le roi, combien de morts au juste —, il l'a appris après, par ce qui se dit au camp.
Nous restituons ses propos au plus près, dans l'ordre où ils sont venus. Il n'a pas voulu dire son nom.
Un arquebusier de l'armée royale, la trentaine, engagé depuis les campagnes de Normandie, présent à la bataille de la plaine de Saint-André le 14 mars.
Ce témoin est un personnage composite, reconstitué à partir de sources d'époque sur la condition des gens de guerre et sur le déroulé de la bataille d'Ivry. Aucun propos réel n'est prêté à une personne identifiée : les réponses ont été écrites pour donner voix à ce qu'un simple soldat pouvait vivre et savoir ce jour-là.
Depuis combien de temps portes-tu l'arquebuse ?
Depuis les affaires de Normandie. J'ai suivi l'armée de place en place, j'ai fait des marches et des sièges avant celui-ci. On apprend le métier en le faisant : charger, tenir la mèche au sec, ne pas gâcher sa poudre. Ce n'est pas un état qu'on choisit de gaieté de cœur. On y vient parce qu'il faut manger, et parce qu'une fois qu'on a marché avec une troupe, on ne la quitte plus facilement.
Comment s'est passée la nuit avant la bataille ?
Mal, comme toutes ces nuits-là. Il faisait froid, la terre était grasse, on ne dort guère quand on sait qu'au matin il faudra se ranger. On mange ce qu'on a, on regarde sa mèche, on parle bas. Certains priaient, d'autres faisaient les braves pour se donner du cœur. Moi je pensais à peu de chose, à tenir mon arme en état, à ne pas la laisser prendre l'humidité. Le reste, on ne le maîtrise pas.
Au matin, qu'as-tu vu devant toi ?
Une plaine, et en face une petite hauteur où l'ennemi se tenait, avec beaucoup de monde et beaucoup de chevaux. On nous a rangés, on a attendu. C'est l'attente qui use le plus. On reste debout dans le rang, l'arme au poing, et on regarde cette masse d'hommes en face qui vous veut du mal. Le temps ne passe pas. On a la bouche sèche et on n'ose pas le dire.
On dit que le roi portait un panache blanc sur son casque. L'as-tu vu ?
De là où j'étais, on ne voit pas le roi comme on vous voit. Mais tout le monde savait qu'il portait de grandes plumes blanches pour qu'on le reconnaisse dans la mêlée. Ceux de devant disaient : suivez les plumes blanches, là où elles vont c'est là qu'il faut aller. On raconte aussi qu'il aurait harangué ses cavaliers avant la charge. Ça, je ne l'ai pas entendu de mes oreilles ; c'est ce qui se répète au camp depuis. Un homme comme moi, dans le bruit, n'entend que les ordres de son sergent.
Comment le combat a-t-il commencé ?
Par le canon. Nos pièces ont tiré les premières, on a senti la terre trembler et la fumée est venue. Puis les cavaliers se sont ébranlés des deux côtés et se sont jetés les uns sur les autres. Nous, les arquebusiers, on a fait notre salve quand l'ordre est venu, tous ensemble, un grand coup, et après on est dans la fumée sans plus rien voir. On recharge en aveugle. On entend les chevaux, les cris, le fer, mais on ne voit pas à dix pas.
As-tu eu peur ?
Qui vous dira qu'il n'a pas eu peur ce jour-là vous ment. On a peur, oui, dans le ventre. Les mains tremblent quand on remet la poudre. Le pire, c'est le moment où la cavalerie ennemie enfonce et qu'on croit que tout est perdu. On a vu nos gens plier, l'artillerie prise, des chevau-légers rejetés. À ce moment-là on pense à courir. Ce qui vous tient, c'est l'homme à côté de vous : tant qu'il reste, tu restes.
Il y a eu un moment où l'on a cru la bataille perdue ?
Plusieurs. Les reîtres d'en face ont culbuté nos chevaux au commencement, ils ont pris nos canons, on a reculé. On a même dit que le roi était tombé, ou pris. Ça court vite, ces bruits, dans une bataille : « le roi est mort », et le cœur vous manque. Puis d'autres capitaines ont rechargé de leur côté, ça s'est rétabli, et on a compris que non, il tenait toujours. Mais sur le moment, on ne sait rien. On subit.
Et le tournant, comment l'as-tu senti ?
On ne le décide pas, on le sent. À un moment la masse d'en face a cessé de pousser et a commencé à refluer. D'abord quelques chevaux qui tournent bride, puis beaucoup, puis tout. Quand une troupe se met à fuir, ça se répand comme le feu. Leurs chefs à cheval sont partis les premiers, à ce qu'on a su, et une fois les chefs partis le reste ne tient plus. Alors ce qui était de la peur chez nous est devenu de l'ardeur. On avance quand l'autre recule.
Qu'est devenu leur monde qui n'a pu fuir ?
C'est le plus dur à dire. Les cavaliers ont pu tourner bride, mais l'homme de pied, lui, ne court pas plus vite qu'un cheval. Leur infanterie est restée sur place, jetée bas. Beaucoup ont demandé quartier. Les Suisses se sont retirés en ordre, ceux-là on les a laissés partir, c'est l'usage entre gens de guerre. Mais les lansquenets allemands, on ne leur a pas fait de quartier ; il y avait des comptes anciens contre eux, on disait qu'ils avaient mal agi ailleurs, et ils ont été taillés en pièces. Ce n'est pas beau à voir, un homme qui jette ses armes et qu'on tue quand même.
Et les prisonniers ?
On en a pris beaucoup. Ceux qui pouvaient payer rançon, on les garde, c'est le gain du soldat. Les autres, on les dépouille de ce qu'ils ont et souvent on les laisse aller, ils ne valent rien à garder et il faut les nourrir. Chacun ramasse ce qu'il trouve sur le terrain : une bourse, une bonne épée, un manteau, des bottes meilleures que les siennes. C'est ainsi que se paie une bataille gagnée. On ne nous doit guère de solde ; ce qu'on prend, on le prend là.
As-tu perdu des compagnons ?
Oui. Des gens avec qui on a marché des mois. On en cherche après, le soir, on demande, et parfois personne ne sait. On dit que de notre côté il y a eu bien moins de morts que du leur, quelques centaines peut-être, et eux plusieurs milliers. Je ne compte pas, je n'ai pas vu les comptes. Je sais seulement qu'il en manque à l'appel, et que ceux-là ne remarcheront plus. On enterre ce qu'on peut, on prie, et on repart.
Le soir, qu'avez-vous fait ?
On avait gagné, alors il y a eu à manger et à boire, ce qui n'arrive pas souvent. On soigne ses éraflures, on sèche ses habits, on raconte déjà la journée en la grossissant un peu, c'est humain. Mais on est rompu. Le corps ne comprend qu'après ce qu'il a traversé. On dort enfin, et le lendemain il faut se remettre en route.
Sais-tu ce qu'on va faire de cette victoire ?
Non, et je ne suis pas homme à le savoir. On dit qu'on va pousser vers Paris, que la ville est à la Ligue et qu'il faudra bien l'assiéger, ou l'affamer, ou l'assaillir. On dit aussi bien d'autres choses. Un soldat suit sa troupe où on le mène ; je ne sais pas si on marchera sur la capitale, ni ce qu'elle fera, ni si tout ceci finira un jour. Gagner une bataille n'a jamais fini une guerre. On a battu leur armée des champs, oui. Leurs murailles, elles, sont toujours debout.