Ce que Paris croit savoir
Dans la ville investie, la nouvelle se prend à la chaire, se répète dans la rue et se perd dès qu'on veut la vérifier. Entre ce que prêchent les prédicateurs, ce qui se murmure aux carrefours et ce que nul ne sait, nous essayons de démêler ce que le Parisien peut réellement tenir pour assuré.
Depuis que l'armée du roi de Navarre a fermé les avenues de la ville, il n'entre plus dans Paris ni blé ni courrier qui n'ait passé par les gardes de la Ligue. On mesure une place assiégée à son pain ; on la mesure aussi à ce qu'elle sait, et de ce côté la disette a commencé plus tôt encore. Les nouvelles arrivent rares, rognées, et l'on ne distingue plus toujours ce qui est su de ce qui est prêché ou de ce qui court les rues.
Nous voulons ici faire ce partage, autant qu'il se peut. Non pour trancher les querelles, mais pour dire au lecteur ce qu'il peut tenir pour assuré, ce qu'on lui affirme sans qu'il puisse le vérifier, et ce que personne, dans ces murs, n'est aujourd'hui en état de savoir. Car c'est une chose de tenir la ville, c'en est une autre de tenir la vérité, et la première n'entraîne pas la seconde.
Ce qui est certain tient en peu de mots. La ville est aux mains de la Ligue ; le duc de Nemours en tient le gouvernement, le conseil des Seize la milice et le Châtelet, et le légat du pape y demeure. Les chaires ne désemplissent pas et les processions se succèdent. Le reste, secours attendu, marche du roi, intentions des uns et des autres, se dit sur le mode de l'espérance ou de la crainte, non sur celui de la nouvelle établie.
La chaire et la rue
C'est à l'église que le Parisien apprend d'abord ce qu'il doit penser de la guerre. Les prédicateurs y montent chaque jour devant des nefs pleines, et leur parole tient lieu, pour beaucoup, de gazette et de mot d'ordre tout ensemble. On y entend des curés fameux, tel Jean Boucher, tonner contre le roi de Navarre, le vouer aux peines de l'enfer comme hérétique et relaps, et défendre d'ouvrir la ville à un prince que l'Église a retranché de son sein.
Le fond du prêche est partout le même : il vaut mieux endurer, jeûner, mourir même, que de recevoir pour roi un hérétique. On exhorte le peuple à tenir, on promet le ciel à qui souffrira pour la cause, on présente la famine qui vient comme une épreuve sainte plutôt que comme un malheur. Les processions redoublent, où le clergé marche en armes, la hallebarde à la main et le crucifix de l'autre, chantant et faisant l'exercice du mousquet ; on en annonce une grande de ce genre pour ces jours-ci.
Il faut le dire clairement : cette parole n'est pas une information, c'est une exhortation. Elle dit ce qu'il faut faire et espérer, non ce qui est. Le prédicateur qui promet le secours de l'Espagne ne l'a pas vu venir ; il l'appelle. Nous rapportons ce qu'on prêche parce que cela remplit la ville et gouverne les esprits, non parce que cela vaudrait constat. Entre le vœu et le fait, la chaire ne fait pas toujours le partage ; à nous de le tenter.
Ce qui se murmure
Sous le prêche court la rumeur, plus basse et plus mobile. Aux carrefours, aux portes, autour des corps de garde, on se répète des nouvelles que nul ne signe. La plus insistante est celle du secours : on assure qu'une armée part des Pays-Bas, que le duc de Parme s'ébranle sur l'ordre du roi d'Espagne, qu'elle sera là dans quelques semaines, dans quelques jours pour les plus ardents. D'autres disent l'avoir déjà vue en marche. Nous n'avons, à cette date, aucune nouvelle assurée d'une telle armée en chemin.
On murmure aussi sur les intentions du roi de Navarre. Les uns le disent résolu à l'assaut, prêt à emporter la ville de vive force ; les autres le veulent réduit à l'attente, comptant sur la faim pour lui ouvrir les portes sans coup férir. On lui prête tantôt des propositions secrètes à quelques gros bourgeois, tantôt la volonté de tout brûler. Ces bruits se contredisent d'une rue à l'autre, et le même homme les colporte à un quart d'heure d'intervalle.
D'autres murmures encore : des tractations qui se noueraient entre les chefs, des divisions entre le lieutenant général et les Seize, des Parisiens qui pencheraient pour un accommodement. Nous les mentionnons pour ce qu'ils sont, des bruits, et parce qu'ils pèsent sur les esprits autant que le pain qui manque. Aucun ne s'appuie sur une pièce qu'on pourrait montrer. La rumeur, dans une ville fermée, est une denrée qui ne manque jamais, et c'est la seule.
Ce que nul ne sait
Reste ce que personne, ici, ne peut dire aujourd'hui. Où est précisément le roi de Navarre, et de quelles forces dispose-t-il autour de la ville ? On le sait maître des faubourgs et des passages, on ignore le détail de son camp. Un secours vient-il en effet, et quand touchera-t-il Paris s'il vient ? Nul n'en a la preuve, et les délais qu'on avance ne valent pas mieux que des souhaits.
Le roi donnera-t-il l'assaut, ou s'en tiendra-t-il au blocus jusqu'à ce que la faim décide ? Combien de temps la ville peut-elle tenir sur ses réserves ? À ces questions, ni la chaire ni la rue n'ont de réponse, et nous n'en avons pas davantage. Ceux qui affirment le contraire devinent, ou répètent ce qu'ils voudraient croire.
Nous tenons qu'il vaut mieux avouer cette ignorance que la combler de bruits. Le Parisien saura ce qu'il faut faire de sa peur et de son espérance ; il est en droit, au moins, qu'on ne lui donne pas pour su ce qui n'est que dit. Dans une place investie, savoir ce qu'on ignore est déjà une manière de ne pas se perdre.