« Ni à l’un ni à l’autre » : comprendre le geste de Toulon
Au petit matin, la flotte de Toulon a coulé sous ses propres mains. Avant que l’émotion ne range ce sabordage parmi les hauts faits, il faut le lire pour ce qu’il est : l’exécution d’une consigne ancienne, donnée et redonnée depuis l’été 1940. La flotte ne devait tomber « ni aux Allemands ni aux Britanniques ». Elle n’est pas passée à la France libre ; elle s’est détruite.
Ce vendredi, peu avant l’aube, les bâtiments de la flotte française à Toulon ont ouvert leurs vannes et fait sauter leurs charges. En quelques dizaines de minutes, la plus grande concentration navale du pays s’est couchée dans la rade ou a brûlé à quai. L’événement est immense, et l’on comprend que beaucoup, déjà, cherchent à y voir un sursaut, presque un ralliement. C’est précisément le moment de poser froidement les termes : ce qui s’est joué cette nuit n’est pas un passage de la flotte du côté des armées qui se battent en Afrique. C’est l’application d’une consigne — détruire plutôt que livrer.
Cette consigne n’est pas née ce matin. Elle remonte à l’été 1940, elle a été répétée, précisée, et elle se résume en une formule qui court les états-majors depuis deux ans : la flotte ne tombera ni aux Allemands ni aux Britanniques. Le sabordage de Toulon est l’exécution littérale de cette ligne. Pour comprendre le geste, il faut donc remonter le fil de l’ordre, et non lui prêter une intention qu’il n’a jamais portée.
Disons-le d’emblée, parce que la confusion guette : se saborder pour n’être pris par personne n’est pas la même chose que se ranger sous un drapeau. La consigne d’autodestruction et l’engagement dans un camp sont deux gestes distincts, et c’est par leur distinction même que l’on peut lire honnêtement ce qui vient de se produire dans la rade.
Une consigne née de Mers el-Kébir
Pour saisir l’ordre exécuté cette nuit, il faut revenir au 3 juillet 1940. Ce jour-là, à Mers el-Kébir, près d’Oran, l’escadre britannique a ouvert le feu sur des navires français à l’ancre, faisant près de treize cents morts dans la marine. La blessure est restée vive dans le corps des officiers. De cet épisode date une conviction tenace au sommet de la Marine : la flotte ne doit servir à aucune puissance étrangère, et l’ancien allié, devenu l’agresseur de l’escadre, est rangé au même rang de péril que l’occupant.
C’est sur ce socle que l’amiral Darlan a, dès 1940, fait porter des instructions claires aux commandants : interdire l’accès des navires à toute force étrangère, et, en dernier recours, les saborder plutôt que de les laisser prendre. La formule s’est figée : ni aux Allemands, ni aux Britanniques. Elle ne désigne pas un ennemi à combattre ; elle désigne deux mains auxquelles il ne faut rien céder. C’est une consigne de soustraction, pas d’engagement.
On mesure ici la distance avec un acte de résistance. Le combattant qui rejoint un camp entend ajouter sa force à une cause. La consigne de sabordage, elle, entend retrancher une force du jeu, pour qu’aucune puissance n’en dispose. Le résultat, cette nuit, est le même quant au sort des navires — ils sont perdus —, mais le sens du geste n’est pas le même, et c’est ce sens qu’il s’agit de ne pas travestir.
Onze novembre, vingt-sept novembre : l’étau et l’ordre
Le 11 novembre, en riposte au débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, les troupes allemandes ont franchi la ligne de démarcation et envahi la zone jusque-là dite libre. Toulon, son arsenal et sa flotte se sont retrouvés enserrés dans un dispositif qui se resserrait de jour en jour. C’est dans ce contexte que les consignes anciennes ont été réaffirmées : le 11 novembre, l’amiral Auphan, secrétaire d’État à la Marine, a rappelé aux deux amiraux de Toulon la ligne à tenir — s’opposer sans effusion de sang à l’entrée de troupes étrangères dans les établissements et à bord des navires, chercher un arrangement par la négociation locale, et, si cela se révélait impossible, saborder.
Cette nuit, l’étau s’est refermé. Des colonnes blindées allemandes ont quitté leurs cantonnements vers une heure du matin pour marcher sur Toulon. Vers quatre heures, les Allemands pénétraient dans le camp retranché et l’amiral Marquis, préfet maritime, était appréhendé. Les heures exactes de cette progression sont, à l’instant où nous écrivons, difficiles à établir avec certitude : on situe le passage des premiers chars vers Fort Lamalgue aux environs de quatre heures vingt-cinq, et l’on rapporte que la colonne principale s’est égarée dans l’arsenal, prenant du retard.
C’est alors que l’ordre est tombé. L’amiral de Laborde, à bord du Strasbourg, a fait transmettre la consigne de saborder lorsqu’il a appris que les Allemands avaient pénétré dans le camp. L’heure même de cet ordre n’est pas tranchée : on la situe entre cinq heures vingt-cinq et cinq heures trente-cinq. Ce qui est sûr, c’est l’enchaînement : la troupe étrangère force l’entrée, la négociation locale a échoué, la dernière clause de la consigne s’applique. Le sabordage n’a pas été une décision improvisée dans l’émotion ; il a été l’exécution d’un plan prévu de longue date pour ce cas précis.
Le refus de Laborde : deux portes fermées, non une porte ouverte
L’amiral de Laborde commandait la force de haute mer. Tout, dans sa conduite connue, confirme qu’il a tenu la double clôture de la consigne. On lui prête d’avoir exclu que la flotte tombât aux Allemands avec la même fermeté qu’il a refusé qu’elle servît les Alliés — et nommément les Britanniques, qu’il rangeait, depuis Mers el-Kébir, parmi les héritiers de Nelson. Ce propos lui est attribué par une source unique et nous le rapportons avec prudence ; mais il dit exactement la logique du geste. Deux portes ont été fermées cette nuit, et non une porte ouverte.
On voudra peut-être lire, dans le refus de livrer les navires à l’occupant, un acte d’insoumission. Le mot n’est pas faux : refuser de remettre la flotte à l’Allemagne, c’est désobéir à ce que l’occupant exigeait. Mais l’insoumission à une exigence n’est pas un ralliement à l’adversaire de qui l’exige. De Laborde n’a pas appareillé pour Alger, n’a pas rejoint les forces qui combattent l’Axe, n’a pas hissé d’autres couleurs. Il a coulé ses navires sur place, pour que personne ne les eût.
C’est là que l’honnêteté commande de tenir bon contre la facilité. Il serait commode de ranger ce sabordage parmi les gestes de résistance et d’en faire un symbole. Ce serait inexact. La flotte ne s’est pas mise au service d’une cause ; elle s’est ôtée du jeu. Citer cette logique, la donner à comprendre, n’est pas l’endosser : nous n’avons pas à célébrer une consigne d’autodestruction comme s’il s’agissait d’un engagement. Nous avons à dire ce qu’elle fut.
Ce que l’on dit, ce que l’on ne peut établir
Autour de l’événement courent déjà des récits qu’il faut manier avec précaution. On rapporte que le commandement allemand aurait voulu s’emparer de la flotte intacte, en dépit des clauses d’armistice qui devaient en garantir le maintien sous pavillon français. Le propos circule ; nous le signalons comme tel, sans pouvoir en faire un fait établi à cette heure.
On entend dire aussi que des officiers allemands se seraient opposés à ce dessein. Cette affirmation nous parvient sans source vérifiable et sans nom : nous nous gardons de la reprendre à notre compte. Dans le brouillard d’une nuit d’opération, beaucoup se raconte qui ne se prouve pas, et il vaut mieux écarter ce qu’on ne peut établir que de le colporter.
Restent les heures elles-mêmes, que nous donnons sous toute réserve : départ des blindés vers une heure, arrestation de l’amiral Marquis vers quatre heures, chars à Fort Lamalgue vers quatre heures vingt-cinq, ordre de saborder entre cinq heures vingt-cinq et cinq heures trente-cinq. Ces repères sont approximatifs ; la chronologie fine de l’opération se précisera. Ce qui ne variera pas, c’est le sens du geste : non un ralliement, non une résistance au sens d’un engagement, mais l’exécution d’une consigne tenue depuis deux ans — ne rien céder, à personne.