Vilna prise sans coup férir : l'ennemi se dérobe
Entrée le 28 juin dans la capitale de la Lithuanie sans qu'un coup de feu fût tiré, la Grande Armée n'a trouvé devant elle que des dépôts incendiés et des routes vides. Les deux armées du Tsar reculent de concert, refusant la bataille. Paris pavoise — et s'interroge tout bas sur ce que cherchent les Russes en se dérobant ainsi.
Paris, ce 24 juillet. Les dépêches venues de Lithuanie, après plusieurs jours de route, confirment ce que la capitale espérait : Sa Majesté l'Empereur est entré dans Vilna le 28 du mois de juin, et la ville s'est rendue sans qu'il en coûtât une seule cartouche. L'ennemi avait décampé la veille au soir ; nos avant-gardes n'ont trouvé devant elles que des rues désertes et la fumée des magasins qu'on venait d'incendier.
On se figurait, en quittant les rives du Niémen, qu'il faudrait disputer pied à pied chaque ville de cette frontière. Il n'en a rien été. Vilna, capitale de l'ancienne Lithuanie et place de quelque importance, est tombée comme un fruit mûr, abandonnée par les troupes du Tsar avant même que les nôtres ne fussent en vue de ses clochers.
Mais cette conquête a son revers, et nos correspondants ne le cachent point. Les Russes, en se retirant, ont mis le feu à leurs propres dépôts : on parle de quantités considérables de farine et de fourrage livrées aux flammes plutôt que laissées à nos soldats. Ce n'est pas une déroute que cette retraite : c'est un calcul. L'adversaire se replie en bon ordre et fait le vide derrière lui.
Car l'ennemi se présente en deux masses. Au nord, l'armée que commande le général Barclay de Tolly ; au midi, celle du prince Bagration. On les eût crues disposées à nous barrer la route de concert. Or l'une et l'autre se dérobent, cherchant moins à se réunir face à nous qu'à gagner du champ vers l'orient.
Les pluies d'orage qui ont suivi le passage du Niémen ont changé les chemins en bourbiers, et la chaleur qui leur a succédé n'a pas épargné les attelages. On rapporte des pertes sensibles dans la cavalerie et le train, non du fait de l'ennemi, mais des marches forcées, du défaut de fourrage et des fièvres.
Reste une question, que l'on se pose ici à voix basse autant qu'aux bivouacs : où veulent-ils nous mener ? À Paris, où l'on attend chaque courrier avec impatience, la prise de Vilna est saluée comme un beau présage. Nous nous garderons d'aller plus loin que les dépêches, et de préjuger d'une campagne qui ne fait que commencer.