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Les bruits d'Allemagne : que devient la Grande Armée ?

Voilà plus de dix jours que Paris attend un bulletin clair venu de Russie. Le silence officiel se prolonge, tandis que les voyageurs et les correspondances de Leipzig et de Dresde rapportent des nouvelles troublantes sur l'état de l'armée. Nous n'avons rien de certain à offrir au lecteur — sinon cette inquiétude même, qu'il serait malhonnête de taire.

La rédaction Paris, 28 novembre 1812 7 min de lecture

Il est des semaines où le devoir d'un journal n'est pas de raconter, mais d'avouer qu'il ne sait pas. Nous sommes dans une de ces semaines. Depuis le vingt-septième Bulletin de la Grande Armée, lu et relu sur nos colonnes d'affichage, aucune nouvelle officielle claire ne nous est parvenue des bords du Dniepr. Plus de dix jours de silence — une éternité, pour une capitale accoutumée à suivre ses armées au pas de charge.

Ce que nous savons, nous le tenons des proclamations déjà publiées : nos troupes ont quitté Moscou, livré une affaire victorieuse à Malo-Iaroslavetz le vingt-quatre octobre, et se repliaient, nous disait-on, vers leurs magasins de Smolensk. Là s'arrête la certitude. Ce qui s'est passé depuis demeure, à l'heure où nous écrivons, dans une nuit que nul bulletin n'est encore venu éclairer.

Le vide se remplit alors d'autre chose. Par les routes d'Allemagne, par Leipzig et par Dresde, arrivent des bruits que nous rapportons avec la plus extrême réserve — car un bruit n'est pas une nouvelle, et l'honneur d'une feuille publique est de ne point confondre les deux. Mais ces bruits sont nombreux, ils se ressemblent, et ils ne sont pas rassurants.

Ce que disent les dernières dépêches officielles

Reprenons le fil de ce qui est établi. Le vingt-septième Bulletin, parvenu à Paris dans les derniers jours, confirmait que les troupes laissées à Moscou avaient à leur tour évacué la ville, et présentait le mouvement de retraite comme une manœuvre réfléchie : l'armée allait, disait le texte, prendre ses quartiers autour de Smolensk ou de Vitebsk, sur ses lignes de communication. Le ton en était mesuré, presque serein.

On y lisait aussi, pour qui savait lire entre les lignes, une indication qui n'a échappé à personne dans nos salons : l'hiver est venu tôt cette année sur ces contrées. La neige, nous apprenait-on, a commencé de tomber autour du sept novembre, et le froid a fait périr nombre de chevaux. Le Bulletin parlait de quelques milliers de bêtes perdues. Nul ne sait dire, aujourd'hui, si ce chiffre a depuis grossi, ni dans quelle proportion.

Depuis ce vingt-septième Bulletin : rien. Pas une dépêche officielle, pas une proclamation, pas un mot de Sa Majesté. Le Moniteur lui-même, organe du Gouvernement, paraît chaque matin sans rien pouvoir ajouter sur la Russie. Cette sécheresse n'est pas ordinaire, et chacun, à Paris, en a fait la remarque.

Les nouvelles qui filtrent par l'Allemagne

C'est par l'est que le silence se trouble. Les places de commerce d'Allemagne — Leipzig surtout, où la foire attire marchands et voyageurs de toute l'Europe, et Dresde, où réside encore une part de l'appareil de l'Empire — sont plus proches du théâtre des opérations, et les bruits y arrivent avant nous. Or, de ces villes, les correspondances que reçoivent nos maisons de banque et quelques négociants parisiens peignent un tableau qui jure avec la sérénité des Bulletins.

On y parle d'une retraite plus dure qu'on ne l'avait laissé entendre. On y évoque un froid d'une rigueur extraordinaire, des colonnes éprouvées, des convois embarrassés sur des routes prises par les glaces. On y murmure que l'armée russe, loin de demeurer abattue, harcèle nos arrière-gardes. Aucune de ces nouvelles ne porte de cachet officiel ; toutes se contredisent dans le détail ; toutes, pourtant, s'accordent sur un point — que la situation, là-bas, serait moins assurée qu'on ne l'a dit.

Nous nous gardons d'en faire des certitudes. Un voyageur exagère ; un courrier répète ce qu'il a cru entendre ; un spéculateur a parfois intérêt à noircir ou à dorer. Mais quand tant de voix, venues par des canaux distincts, disent à peu près la même chose, le journaliste honnête ne peut ni les tenir pour parole d'Évangile, ni les passer entièrement sous silence. Il les pose pour ce qu'elles sont : des bruits convergents, et inquiets.

Une capitale encore remuée par l'affaire Malet

À cette incertitude venue de l'extérieur s'ajoute, au-dedans, un trouble que la capitale n'a pas tout à fait oublié. Le mois dernier, dans la nuit du vingt-deux au vingt-trois octobre, un général en demi-solde, le nommé Malet, a tenté de surprendre Paris en répandant la fausse nouvelle de la mort de l'Empereur en Russie. L'audace a échoué, les coupables ont été jugés et fusillés à la plaine de Grenelle ; des affiches ont rassuré le public sur la vie et la santé de Sa Majesté.

L'épisode est clos, mais il a laissé une leçon que nul n'oublie : il a suffi d'un faux bruit, habilement répandu, pour qu'un instant les ressorts de l'État vacillent. Voilà pourquoi, en ces jours de silence, Paris se montre à la fois avide de nouvelles et défiant à l'égard de toute nouvelle. Chacun a compris combien l'absence d'information est elle-même une matière dangereuse, dont les esprits malintentionnés savent se servir.

Aussi voit-on, devant les colonnes d'affichage des mairies, les mêmes groupes compacts qu'aux grandes heures, mais plus graves, plus silencieux. On y relit les vieux Bulletins faute d'en avoir de nouveaux. On y guette l'arrivée des malles d'Allemagne. Et l'on s'y répète, comme une consigne, qu'il ne faut rien croire qui ne soit signé.

Ce que nous ne savons pas, et le disons

Que le lecteur nous permette de finir comme nous avons commencé : par un aveu. Nous ne savons pas, à l'heure où ces lignes vont sous presse, où se trouve exactement la Grande Armée, ni dans quel état elle a passé les dernières semaines. Nous ne savons pas si elle tient ses quartiers de Smolensk comme l'annonçait le dernier Bulletin, ou si le mouvement s'est prolongé plus à l'ouest. Nous ne savons pas ce qu'il faut retrancher, dans les nouvelles d'Allemagne, à l'exagération de la peur.

Ce que nous savons, c'est qu'un grand silence, en temps de guerre, n'est jamais sans cause. Il peut tenir aux distances, aux routes coupées par l'hiver, à la lenteur ordinaire des courriers sur ces immensités. Il peut tenir aussi à ce qu'on diffère d'annoncer. Nous ne tranchons pas. Nous attendons, comme tout Paris, le prochain Bulletin de la Grande Armée, qui dira ce que les bruits ne font que pressentir.

Jusque-là, nous tiendrons notre office, qui est de distinguer scrupuleusement ce que l'on sait de ce que l'on craint. Et nous prions nos lecteurs de se défier, en ces semaines, de qui leur parlerait avec trop d'assurance — dans un sens comme dans l'autre. La vérité de la Russie n'est pas encore arrivée à Paris. Elle viendra ; nous la donnerons alors sans la farder.

Le contexte

Le vingt-septième Bulletin de la Grande Armée annonçait l'évacuation complète de Moscou, l'affaire victorieuse de Malo-Iaroslavetz (24 octobre 1812) et le repli de l'armée vers Smolensk, présenté comme une manœuvre stratégique. Le froid et les premières pertes de chevaux y étaient mentionnés.

La conspiration du général Malet (23 octobre 1812), fondée sur la fausse annonce de la mort de l'Empereur en Russie, avait montré combien l'absence de nouvelles certaines pouvait ébranler Paris. Les conjurés furent fusillés le 29 octobre 1812.

En cette fin de novembre 1812, la latence entre les bords de la Bérézina et Paris dépasse une quinzaine de jours. Le vingt-huitième Bulletin, rédigé le 11 novembre, n'a pas encore paru au Moniteur à la date de cet article ; aucune dépêche claire ne supplée donc à ce silence.

État des informations

Cet article restitue l'état de l'information disponible à Paris le 28 novembre 1812 : un silence officiel et des bruits non confirmés venus d'Allemagne. Il ne préjuge en rien des événements alors en cours sur le front russe, dont la capitale n'a aucune connaissance à cette date. Les inquiétudes et rumeurs rapportées sont celles du moment, non des erreurs éditoriales.

Ce que l’on sait

  • Moscou a été entièrement évacuée par les troupes françaises ; l'armée s'est repliée vers Smolensk selon le vingt-septième Bulletin.
  • Une affaire victorieuse a été livrée à Malo-Iaroslavetz le 24 octobre 1812.
  • L'hiver est arrivé tôt sur la Russie ; le dernier Bulletin signalait la perte de plusieurs milliers de chevaux dès le début de novembre.
  • Aucun bulletin officiel clair n'est parvenu à Paris depuis plus de dix jours à la date du 28 novembre 1812.
  • La conspiration de Malet (23 octobre) a été déjouée et ses auteurs exécutés le 29 octobre.

Ce que l’on ignore

  • La position exacte et l'état réel de la Grande Armée à la fin de novembre 1812 sont totalement inconnus à Paris.
  • L'ampleur des pertes en hommes, en chevaux et en matériel depuis la mi-novembre n'est pas connue.
  • On ignore si l'armée tient ses quartiers annoncés ou si la retraite s'est prolongée plus à l'ouest.
  • Aucune information n'est disponible sur les opérations militaires en cours sur le front russe à cette date.

Sources historiques utilisées

secondary

Campagne de Russie — encyclopédie Wikipédia

Consultée pour la chronologie de la retraite et des Bulletins de la Grande Armée. https://fr.wikipedia.org/wiki/Campagne_de_Russie ; complétée par https://fr.wikipedia.org/wiki/Bulletin_de_la_Grande_Arm%C3%A9e (dates de rédaction et de publication des 27e, 28e et 29e Bulletins) et https://fr.wikipedia.org/wiki/Coup_d%27%C3%89tat_de_Malet (affaire Malet).

primary

Gazette nationale ou le Moniteur universel, année 1812

Organe officiel de l'Empire ; les Bulletins de la Grande Armée y paraissaient. Au 28 novembre 1812, le dernier état clair de l'armée connu du public reposait sur le 27e Bulletin ; le 28e (rédigé le 11 novembre) n'a paru que le 29 novembre.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Article écrit au présent du 28 novembre 1812, du seul point de vue de l'information disponible à Paris à cette date. Le silence et l'incertitude sont restitués comme matière, sans aucune connaissance des événements alors en cours sur le front.

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