Les bruits d'Allemagne : que devient la Grande Armée ?
Voilà plus de dix jours que Paris attend un bulletin clair venu de Russie. Le silence officiel se prolonge, tandis que les voyageurs et les correspondances de Leipzig et de Dresde rapportent des nouvelles troublantes sur l'état de l'armée. Nous n'avons rien de certain à offrir au lecteur — sinon cette inquiétude même, qu'il serait malhonnête de taire.
Il est des semaines où le devoir d'un journal n'est pas de raconter, mais d'avouer qu'il ne sait pas. Nous sommes dans une de ces semaines. Depuis le vingt-septième Bulletin de la Grande Armée, lu et relu sur nos colonnes d'affichage, aucune nouvelle officielle claire ne nous est parvenue des bords du Dniepr. Plus de dix jours de silence — une éternité, pour une capitale accoutumée à suivre ses armées au pas de charge.
Ce que nous savons, nous le tenons des proclamations déjà publiées : nos troupes ont quitté Moscou, livré une affaire victorieuse à Malo-Iaroslavetz le vingt-quatre octobre, et se repliaient, nous disait-on, vers leurs magasins de Smolensk. Là s'arrête la certitude. Ce qui s'est passé depuis demeure, à l'heure où nous écrivons, dans une nuit que nul bulletin n'est encore venu éclairer.
Le vide se remplit alors d'autre chose. Par les routes d'Allemagne, par Leipzig et par Dresde, arrivent des bruits que nous rapportons avec la plus extrême réserve — car un bruit n'est pas une nouvelle, et l'honneur d'une feuille publique est de ne point confondre les deux. Mais ces bruits sont nombreux, ils se ressemblent, et ils ne sont pas rassurants.
Ce que disent les dernières dépêches officielles
Reprenons le fil de ce qui est établi. Le vingt-septième Bulletin, parvenu à Paris dans les derniers jours, confirmait que les troupes laissées à Moscou avaient à leur tour évacué la ville, et présentait le mouvement de retraite comme une manœuvre réfléchie : l'armée allait, disait le texte, prendre ses quartiers autour de Smolensk ou de Vitebsk, sur ses lignes de communication. Le ton en était mesuré, presque serein.
On y lisait aussi, pour qui savait lire entre les lignes, une indication qui n'a échappé à personne dans nos salons : l'hiver est venu tôt cette année sur ces contrées. La neige, nous apprenait-on, a commencé de tomber autour du sept novembre, et le froid a fait périr nombre de chevaux. Le Bulletin parlait de quelques milliers de bêtes perdues. Nul ne sait dire, aujourd'hui, si ce chiffre a depuis grossi, ni dans quelle proportion.
Depuis ce vingt-septième Bulletin : rien. Pas une dépêche officielle, pas une proclamation, pas un mot de Sa Majesté. Le Moniteur lui-même, organe du Gouvernement, paraît chaque matin sans rien pouvoir ajouter sur la Russie. Cette sécheresse n'est pas ordinaire, et chacun, à Paris, en a fait la remarque.
Les nouvelles qui filtrent par l'Allemagne
C'est par l'est que le silence se trouble. Les places de commerce d'Allemagne — Leipzig surtout, où la foire attire marchands et voyageurs de toute l'Europe, et Dresde, où réside encore une part de l'appareil de l'Empire — sont plus proches du théâtre des opérations, et les bruits y arrivent avant nous. Or, de ces villes, les correspondances que reçoivent nos maisons de banque et quelques négociants parisiens peignent un tableau qui jure avec la sérénité des Bulletins.
On y parle d'une retraite plus dure qu'on ne l'avait laissé entendre. On y évoque un froid d'une rigueur extraordinaire, des colonnes éprouvées, des convois embarrassés sur des routes prises par les glaces. On y murmure que l'armée russe, loin de demeurer abattue, harcèle nos arrière-gardes. Aucune de ces nouvelles ne porte de cachet officiel ; toutes se contredisent dans le détail ; toutes, pourtant, s'accordent sur un point — que la situation, là-bas, serait moins assurée qu'on ne l'a dit.
Nous nous gardons d'en faire des certitudes. Un voyageur exagère ; un courrier répète ce qu'il a cru entendre ; un spéculateur a parfois intérêt à noircir ou à dorer. Mais quand tant de voix, venues par des canaux distincts, disent à peu près la même chose, le journaliste honnête ne peut ni les tenir pour parole d'Évangile, ni les passer entièrement sous silence. Il les pose pour ce qu'elles sont : des bruits convergents, et inquiets.
Une capitale encore remuée par l'affaire Malet
À cette incertitude venue de l'extérieur s'ajoute, au-dedans, un trouble que la capitale n'a pas tout à fait oublié. Le mois dernier, dans la nuit du vingt-deux au vingt-trois octobre, un général en demi-solde, le nommé Malet, a tenté de surprendre Paris en répandant la fausse nouvelle de la mort de l'Empereur en Russie. L'audace a échoué, les coupables ont été jugés et fusillés à la plaine de Grenelle ; des affiches ont rassuré le public sur la vie et la santé de Sa Majesté.
L'épisode est clos, mais il a laissé une leçon que nul n'oublie : il a suffi d'un faux bruit, habilement répandu, pour qu'un instant les ressorts de l'État vacillent. Voilà pourquoi, en ces jours de silence, Paris se montre à la fois avide de nouvelles et défiant à l'égard de toute nouvelle. Chacun a compris combien l'absence d'information est elle-même une matière dangereuse, dont les esprits malintentionnés savent se servir.
Aussi voit-on, devant les colonnes d'affichage des mairies, les mêmes groupes compacts qu'aux grandes heures, mais plus graves, plus silencieux. On y relit les vieux Bulletins faute d'en avoir de nouveaux. On y guette l'arrivée des malles d'Allemagne. Et l'on s'y répète, comme une consigne, qu'il ne faut rien croire qui ne soit signé.
Ce que nous ne savons pas, et le disons
Que le lecteur nous permette de finir comme nous avons commencé : par un aveu. Nous ne savons pas, à l'heure où ces lignes vont sous presse, où se trouve exactement la Grande Armée, ni dans quel état elle a passé les dernières semaines. Nous ne savons pas si elle tient ses quartiers de Smolensk comme l'annonçait le dernier Bulletin, ou si le mouvement s'est prolongé plus à l'ouest. Nous ne savons pas ce qu'il faut retrancher, dans les nouvelles d'Allemagne, à l'exagération de la peur.
Ce que nous savons, c'est qu'un grand silence, en temps de guerre, n'est jamais sans cause. Il peut tenir aux distances, aux routes coupées par l'hiver, à la lenteur ordinaire des courriers sur ces immensités. Il peut tenir aussi à ce qu'on diffère d'annoncer. Nous ne tranchons pas. Nous attendons, comme tout Paris, le prochain Bulletin de la Grande Armée, qui dira ce que les bruits ne font que pressentir.
Jusque-là, nous tiendrons notre office, qui est de distinguer scrupuleusement ce que l'on sait de ce que l'on craint. Et nous prions nos lecteurs de se défier, en ces semaines, de qui leur parlerait avec trop d'assurance — dans un sens comme dans l'autre. La vérité de la Russie n'est pas encore arrivée à Paris. Elle viendra ; nous la donnerons alors sans la farder.