La rente fléchit, les classes s'épuisent : l'arrière paie déjà la guerre
Depuis que la Grande Armée a franchi le Niémen, la place de Paris hésite et les levées s'accumulent sur des classes déjà saignées. Le prix du blé a bondi de plus d'un tiers depuis deux ans. Dans les ateliers, dans les champs et dans les comptoirs, l'arrière paie sa part — sans que personne ne le dise tout à fait.
Paris, ce vendredi 24 juillet. Tandis que les bulletins officiels rapportent l'avance de la Grande Armée — le Niémen franchi le 24 juin, Vilna occupée sans résistance le 28, l'armée en marche vers Vitebsk —, la place de Paris, elle, n'a pas célébré. Les porteurs de rente observent, calculent, et diffèrent. Ce mouvement prudent, presque imperceptible, dit quelque chose que les bulletins ne disent pas.
Nul chiffre officiel ne circule sur les cours exacts ; le négoce fonctionne au sentiment autant qu'au calcul. Mais tout agent de change qui fréquente le parquet du Palais-Royal vous le dira : depuis l'ouverture de la campagne, la rente sur l'État est tenue par une méfiance sourde. Les porteurs prudents vendent « en attendant de voir » ; les fermes attendent un bulletin décisif. Le marché hésite — et l'hésitation, au parquet, est déjà un langage.
Une double guerre, un seul Trésor
Ce que le bulletin passe sous silence, les gens de métier le savent fort bien : la France soutient simultanément deux campagnes majeures. Sur la péninsule ibérique, nos armées sont engagées depuis 1808 dans une guerre qui n'en finit pas, mobilisant selon toute apparence près de trois cent mille hommes — autant que la grande expédition de Russie. Deux guerres de cette envergure, menées de front, pèsent sur un Trésor qui, depuis l'an dernier, n'est plus en mesure d'équilibrer ses recettes et ses dépenses sans recourir à des ressources extraordinaires.
Car c'est là la nouveauté de cette année : le premier déficit qu'on observe depuis l'établissement de l'Empire. Les contributions levées sur les pays vaincus — ressource commode qui permettait de faire payer la guerre à l'ennemi — supposent une victoire rapide, un traité, une indemnité. Or l'armée russe, depuis le Niémen, recule sans offrir la grande bataille que l'on attendait. Tant qu'elle évite le choc décisif, le Trésor avance sans rentrée extraordinaire. Et le budget militaire de cette année, dit-on dans les milieux informés, dépasse de beaucoup tout ce qu'on avait connu.
Des classes épuisées, des ateliers qui se vident
Les levées de conscription qui ont fourni les effectifs de la Grande Armée se sont succédé à un rythme que les générations précédentes n'avaient pas connu. La classe de 1812 a été frappée dès le début de l'année ; les classes antérieures ont subi rappel sur rappel. Dans plusieurs départements, les sous-préfets signalent discrètement que les garçons en âge de porter le fusil commencent à manquer. Des maîtres artisans à Lyon, à Rouen et à Mulhouse se plaignent de ne plus trouver de compagnons ; des exploitations agricoles signalent la même pénurie de bras.
La résistance n'est pas toujours ouverte — elle prend des formes plus discrètes : feintes maladies, migrations vers les villes, quelques cas de mutilations volontaires dont on ne parle qu'à voix basse. Les communes qui ne livrent pas leurs contingents s'exposent à des pénalités sévères, et des soldats sont logés à leurs frais chez les familles récalcitrantes. Cette pression administrative n'est pas nouvelle, mais son application en 1812, sur des classes déjà saignées par des levées antérieures, commence à se faire sentir dans le tissu des métiers et de la terre.
Le pain, le blocus, la crise qui dure
La campagne de Russie s'ouvre sur un fond économique déjà fragilisé. Depuis 1810, la France traverse une crise industrielle que le blocus continental a aggravée : les manufactures de coton manquent de matière première, les négociants qui opéraient sur les produits coloniaux ont subi de lourdes pertes, et des maisons bien établies ont dû différer leurs remboursements. Si la récolte de cette année s'annonce meilleure que la précédente — ce qui est un soulagement après deux saisons difficiles —, les prix du blé restent à des niveaux que les moins aisés supportent difficilement. On parle d'une hausse d'un tiers, voire davantage, par rapport au cours de 1810.
Les marchandises du nord — lin, chanvre, bois de construction — se sont raréfiées depuis la rupture avec Saint-Pétersbourg. Le commerce avec la Russie, que le traité de Tilsit avait en partie rouvert, est interrompu. Les ports, déjà mal en point sous le blocus anglais, ne trouvent pas dans le marché continental le substitut qu'on leur avait promis. À Bordeaux, à Nantes, des négociants qui espéraient voir la situation se redresser depuis deux ans n'en voient pas encore le signe.
L'arrière tient — pour combien de temps ?
Il serait excessif de peindre un tableau noir. Paris n'est pas en proie à la détresse : les marchés sont approvisionnés, la Banque de France fonctionne, et les rentrées fiscales ordinaires — impôts directs, droits réunis sur l'alcool et le tabac, contributions des départements — semblent assurées. Le ministre Mollien est réputé pour sa rigueur, et ceux qui le fréquentent disent qu'il garde confiance. Mais dans les ruelles du Palais-Royal où se négocie la rente, c'est moins la parole d'un ministre que le cours de clôture qui tranche.
Les familles qui ont envoyé un fils — ou deux — à la guerre n'en sont pas réduites à la misère. Mais une tension sourde se manifeste, difficile à nommer : dans les faubourgs, on murmure que les levées frappent toujours les mêmes ; dans les milieux d'affaires, on parle prudemment d'une « campagne dont on attend l'issue avec impatience ». C'est le vocabulaire de l'inquiétude polie, et il en dit autant que les cris.
Dans les prochaines semaines, les nouvelles du front devraient trancher. Si la Grande Armée contraint l'ennemi à la bataille décisive et qu'une paix s'esquisse avant l'automne, la confiance reviendra, la rente se redressera, et les familles reverront leurs fils. Si, au contraire, l'armée russe continue de reculer sans affronter, la campagne s'étendra vers des distances et des saisons que personne ici ne souhaite envisager. Pour l'instant, l'arrière attend. Et c'est déjà, à sa façon, un effort considérable.