Brûler plutôt que céder : l'énigme de l'incendie de Moscou
Moscou n'est plus. Mais qui a allumé le brasier ? Ordre d'État, initiative d'un gouverneur exalté ou chaos du pillage ? Paris s'interroge sur la logique d'un acte sans précédent dans les annales modernes.
Depuis trois semaines, le Moniteur universel nous a appris l'essentiel : Moscou, l'antique capitale des tsars, n'existe plus. Les bulletins de la Grande Armée, datés des 16 et 17 septembre, décrivent un océan de flammes qui a consumé les neuf dixièmes d'une ville de quelque deux cent cinquante mille âmes. Le gouverneur comte Rostopchine aurait organisé l'embrasement — faisant évacuer les pompes à eau, ouvrant les prisons pour armer d'une torche les repris de justice, ordonnant l'incendie des entrepôts impériaux. Telle est la version officielle. Mais est-ce toute la vérité ?
La thèse officielle et ses contradictions
Il convient d'abord de peser les termes. Rostopchine est gouverneur-général de Moscou : un tel acte — brûler une capitale de plus de neuf cents ans — ne saurait relever de la seule initiative d'un administrateur de province, fût-il comte et favori du tsar. Que l'ordre soit venu de Saint-Pétersbourg, du feld-maréchal Koutouzov ou du tsar Alexandre en personne, voilà ce que Paris ignore encore, et ce que les autorités russes se gardent bien d'avouer. Rostopchine, dit-on, se plairait à endosser la responsabilité de cet acte pour y gagner une gloire de martyr patriote ; mais dans le même souffle, il nierait avoir reçu le moindre ordre écrit. Ces contradictions méritent qu'on s'y arrête.
Ce que Moscou est à l'âme russe
Pour comprendre la portée de cet acte, il faut mesurer ce qu'est Moscou pour l'âme russe. La vieille cité, que ses habitants nomment la Pierre Blanche, se veut la Troisième Rome — héritière spirituelle de Constantinople tombée en 1453, cœur de l'Église orthodoxe russe. Brûler Moscou, c'est brûler bien davantage qu'une ville : c'est consumer le symbole de la résistance orthodoxe contre l'Occident latin. Que les Russes aient pu consentir à une telle destruction de leurs propres mains trahit, aux yeux de l'observateur parisien, soit une résolution absolue, soit une panique qui a dépassé tout calcul.
Les précédents de la terre brûlée
L'histoire ne manque pas de précédents de cette politique de la terre brûlée, encore que les exemples anciens donnent à réfléchir. Les Sagontins, assiégés par Hannibal en 219 avant notre ère, brûlèrent ou fondirent leurs richesses plutôt que de les livrer au vainqueur. Les Scythes, que Hérodote dépeint comme insaisissables, privaient leurs envahisseurs de tout ravitaillement en dévastant leurs propres steppes. Plus proche de nous, on rapporte volontiers dans les salons parisiens que les Moscovites auraient jadis incendié leur propre ville lors des troubles qui accompagnèrent l'occupation polonaise du début du siècle dernier — précédent invérifiable depuis Paris, mais qui donne la mesure de l'esprit de sacrifice que l'on prête au peuple russe. La tradition, en Russie, est donc ancienne ; la nouveauté est l'ampleur et la délibération apparente de l'acte.
Peut-on forcer à la paix un empire qui se détruit ?
La question stratégique que Paris se pose est double. D'un côté, si Rostopchine a agi par ordre du gouvernement impérial russe, cela signifie que Saint-Pétersbourg préférait anéantir ses propres ressources plutôt que de permettre à la Grande Armée d'y hiverner et de s'y ravitailler. C'est la logique froide d'un État qui refuse la défaite plutôt que la logique d'un commandement qui a perdu le contrôle. De l'autre côté, si l'incendie est en partie le fait de la soldatesque russe en déroute, du pillage incontrôlé, ou même — comme certains l'insinuent — de quelques soldats français négligents, alors la destruction serait autant le signe du chaos que d'une volonté arrêtée. Les deux hypothèses ne s'excluent pas ; et c'est précisément leur ambiguïté qui rend l'acte si difficile à interpréter depuis Paris.
L'Empereur, dans sa lettre au tsar Alexandre du 20 septembre, impute formellement la responsabilité à Rostopchine et aux incendiaires qu'il aurait libérés. Quatre cents hommes, dit-on, ont été arrêtés sur le fait, ayant déclaré agir sur les ordres du gouverneur. Mais une lettre de l'Empereur à son ennemi n'est pas une preuve judiciaire — c'est un acte diplomatique, une mise en demeure. Le tsar répondra-t-il ? Proposera-t-il la paix que Paris attend ? Ou l'incendie de Moscou est-il le signe que la Russie a décidé de mener cette guerre jusqu'au bout, quand bien même elle devrait consumer ses propres villes ?
Ce qui est certain, et que nul ne conteste, c'est l'ampleur de la catastrophe. Sur quelque neuf mille cinq cents édifices que comptait Moscou, sept mille ont brûlé en tout ou partie. Des bibliothèques, des palais, des arsenaux, plus d'une centaine d'églises orthodoxes — tout a péri ou presque. Pour l'armée française qui occupe les ruines, la ville n'offre plus le quartier d'hiver que l'on escomptait. Pour les Russes, la perte est incalculable sur le plan matériel, mais peut-être réparable sur le plan moral : une nation qui brûle elle-même sa capitale envoie au monde entier le message qu'elle n'a rien à perdre, qu'elle ne cédera rien. Si tel était le calcul, il est d'une logique implacable — et d'une cruauté envers ses propres sujets qui n'a guère d'équivalent.
En attendant la réponse du tsar et les prochaines dépêches de Moscou, Paris doit admettre que l'incendie de la vieille capitale russe pose une question que les canons ne tranchent pas : peut-on forcer à la paix un empire qui préfère se détruire lui-même ? La réponse appartient à l'avenir. Pour l'heure, les cendres de Moscou fument encore, et le silence de Saint-Pétersbourg est plus éloquent que n'importe quel bulletin de victoire.