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Brûler plutôt que céder : l'énigme de l'incendie de Moscou

Moscou n'est plus. Mais qui a allumé le brasier ? Ordre d'État, initiative d'un gouverneur exalté ou chaos du pillage ? Paris s'interroge sur la logique d'un acte sans précédent dans les annales modernes.

H. de Valcourt, correspondant aux affaires extérieures Paris, 22 octobre 1812 7 min de lecture

Depuis trois semaines, le Moniteur universel nous a appris l'essentiel : Moscou, l'antique capitale des tsars, n'existe plus. Les bulletins de la Grande Armée, datés des 16 et 17 septembre, décrivent un océan de flammes qui a consumé les neuf dixièmes d'une ville de quelque deux cent cinquante mille âmes. Le gouverneur comte Rostopchine aurait organisé l'embrasement — faisant évacuer les pompes à eau, ouvrant les prisons pour armer d'une torche les repris de justice, ordonnant l'incendie des entrepôts impériaux. Telle est la version officielle. Mais est-ce toute la vérité ?

La thèse officielle et ses contradictions

Il convient d'abord de peser les termes. Rostopchine est gouverneur-général de Moscou : un tel acte — brûler une capitale de plus de neuf cents ans — ne saurait relever de la seule initiative d'un administrateur de province, fût-il comte et favori du tsar. Que l'ordre soit venu de Saint-Pétersbourg, du feld-maréchal Koutouzov ou du tsar Alexandre en personne, voilà ce que Paris ignore encore, et ce que les autorités russes se gardent bien d'avouer. Rostopchine, dit-on, se plairait à endosser la responsabilité de cet acte pour y gagner une gloire de martyr patriote ; mais dans le même souffle, il nierait avoir reçu le moindre ordre écrit. Ces contradictions méritent qu'on s'y arrête.

Ce que Moscou est à l'âme russe

Pour comprendre la portée de cet acte, il faut mesurer ce qu'est Moscou pour l'âme russe. La vieille cité, que ses habitants nomment la Pierre Blanche, se veut la Troisième Rome — héritière spirituelle de Constantinople tombée en 1453, cœur de l'Église orthodoxe russe. Brûler Moscou, c'est brûler bien davantage qu'une ville : c'est consumer le symbole de la résistance orthodoxe contre l'Occident latin. Que les Russes aient pu consentir à une telle destruction de leurs propres mains trahit, aux yeux de l'observateur parisien, soit une résolution absolue, soit une panique qui a dépassé tout calcul.

Les précédents de la terre brûlée

L'histoire ne manque pas de précédents de cette politique de la terre brûlée, encore que les exemples anciens donnent à réfléchir. Les Sagontins, assiégés par Hannibal en 219 avant notre ère, brûlèrent ou fondirent leurs richesses plutôt que de les livrer au vainqueur. Les Scythes, que Hérodote dépeint comme insaisissables, privaient leurs envahisseurs de tout ravitaillement en dévastant leurs propres steppes. Plus proche de nous, on rapporte volontiers dans les salons parisiens que les Moscovites auraient jadis incendié leur propre ville lors des troubles qui accompagnèrent l'occupation polonaise du début du siècle dernier — précédent invérifiable depuis Paris, mais qui donne la mesure de l'esprit de sacrifice que l'on prête au peuple russe. La tradition, en Russie, est donc ancienne ; la nouveauté est l'ampleur et la délibération apparente de l'acte.

Peut-on forcer à la paix un empire qui se détruit ?

La question stratégique que Paris se pose est double. D'un côté, si Rostopchine a agi par ordre du gouvernement impérial russe, cela signifie que Saint-Pétersbourg préférait anéantir ses propres ressources plutôt que de permettre à la Grande Armée d'y hiverner et de s'y ravitailler. C'est la logique froide d'un État qui refuse la défaite plutôt que la logique d'un commandement qui a perdu le contrôle. De l'autre côté, si l'incendie est en partie le fait de la soldatesque russe en déroute, du pillage incontrôlé, ou même — comme certains l'insinuent — de quelques soldats français négligents, alors la destruction serait autant le signe du chaos que d'une volonté arrêtée. Les deux hypothèses ne s'excluent pas ; et c'est précisément leur ambiguïté qui rend l'acte si difficile à interpréter depuis Paris.

L'Empereur, dans sa lettre au tsar Alexandre du 20 septembre, impute formellement la responsabilité à Rostopchine et aux incendiaires qu'il aurait libérés. Quatre cents hommes, dit-on, ont été arrêtés sur le fait, ayant déclaré agir sur les ordres du gouverneur. Mais une lettre de l'Empereur à son ennemi n'est pas une preuve judiciaire — c'est un acte diplomatique, une mise en demeure. Le tsar répondra-t-il ? Proposera-t-il la paix que Paris attend ? Ou l'incendie de Moscou est-il le signe que la Russie a décidé de mener cette guerre jusqu'au bout, quand bien même elle devrait consumer ses propres villes ?

Ce qui est certain, et que nul ne conteste, c'est l'ampleur de la catastrophe. Sur quelque neuf mille cinq cents édifices que comptait Moscou, sept mille ont brûlé en tout ou partie. Des bibliothèques, des palais, des arsenaux, plus d'une centaine d'églises orthodoxes — tout a péri ou presque. Pour l'armée française qui occupe les ruines, la ville n'offre plus le quartier d'hiver que l'on escomptait. Pour les Russes, la perte est incalculable sur le plan matériel, mais peut-être réparable sur le plan moral : une nation qui brûle elle-même sa capitale envoie au monde entier le message qu'elle n'a rien à perdre, qu'elle ne cédera rien. Si tel était le calcul, il est d'une logique implacable — et d'une cruauté envers ses propres sujets qui n'a guère d'équivalent.

En attendant la réponse du tsar et les prochaines dépêches de Moscou, Paris doit admettre que l'incendie de la vieille capitale russe pose une question que les canons ne tranchent pas : peut-on forcer à la paix un empire qui préfère se détruire lui-même ? La réponse appartient à l'avenir. Pour l'heure, les cendres de Moscou fument encore, et le silence de Saint-Pétersbourg est plus éloquent que n'importe quel bulletin de victoire.

Le contexte

L'armée française entre dans Moscou le 14 septembre 1812 ; les incendies débutent le soir même et durent jusqu'au 19 septembre.

Le Moniteur universel publie les bulletins de la Grande Armée les 3 et 4 octobre : Rostopchine y est désigné comme organisateur de l'incendie.

Le comte Rostopchine, gouverneur-général de Moscou, a fait évacuer les pompes à eau et libéré des prisonniers de droit commun, supposément chargés d'allumer les feux.

Moscou est considérée comme la « Troisième Rome » et le cœur spirituel de la nation russe depuis la chute de Constantinople en 1453.

En 1610, lors de l'occupation polonaise, un incendie dévastateur frappe Moscou dans des circonstances encore débattues parmi les historiens.

État des informations

Cet article restitue l'état des connaissances et des débats tels qu'ils se présentent à Paris le 22 octobre 1812. La réponse du tsar, les intentions russes et l'issue de la campagne sont, à cette date, entièrement ignorées des rédacteurs. La suppression du patriarcat orthodoxe par Pierre le Grand (1721) n'étant pas nécessairement connue de tous les lecteurs parisiens, l'article emploie l'expression « cœur de l'Église orthodoxe russe » par souci de clarté.

Ce que l’on sait

  • Moscou a brûlé du 14 au 19 septembre 1812 : environ 7 000 des 9 500 édifices de la ville ont été détruits.
  • Le gouverneur Rostopchine a fait évacuer les pompes à eau avant l'entrée des Français.
  • Des prisonniers ont été libérés avec mission présumée d'incendier des édifices.
  • Napoléon a écrit au tsar Alexandre le 20 septembre pour imputer la responsabilité à Rostopchine.
  • La Grande Armée occupe les ruines de Moscou depuis le 14 septembre.

Ce que l’on ignore

  • L'existence d'un ordre écrit de Rostopchine, ou d'un ordre direct du tsar ou de Koutouzov, n'est pas confirmée à Paris.
  • La part respective des incendiaires russes, du chaos du pillage et d'éventuels accidents imputables aux soldats français demeure inconnue.
  • Le tsar Alexandre n'a pas encore répondu à la lettre de Napoléon : ses intentions de paix ou de poursuite de la guerre sont ignorées de Paris.
  • Les intentions précises de Rostopchine (ordre d'État, patriotisme exalté ou improvisation dans le chaos) restent à éclaircir.

Sources historiques utilisées

primary

Le Moniteur universel, 3-4 octobre 1812

Bulletins de la Grande Armée des 16 et 17 septembre 1812, publiés dans le Moniteur universel des 3 et 4 octobre. Contiennent la version officielle française de l'incendie de Moscou et la désignation de Rostopchine.

secondary

Incendie de Moscou (1812) — Wikipédia

Article encyclopédique recensant les sources primaires et le débat historiographique sur les responsabilités de l'incendie.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Article fictif reconstituant le regard d'un analyste parisien cultivé au 22 octobre 1812. Aucune information postérieure à cette date n'est utilisée dans le corps de l'article.

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