Pourquoi la Russie ? Le blocus rompu et la rupture de Tilsit
La Grande Armée franchit le Niémen depuis trois semaines. Retour sur les causes profondes d'un conflit que cinq années de paix armée rendaient, hélas, inévitable : le système continental trahi, les engagements de Tilsit oubliés, la question polonaise jamais éteinte.
Depuis le 24 juin, les tambours roulent sur les bords du Niémen. La Grande Armée, forte de plus de quatre cent mille hommes selon les états-majors, a porté la guerre en territoire russe. Mais pourquoi en est-on venu là ? Nos lecteurs méritent que l'on revienne, avec calme et méthode, sur les origines d'un conflit dont les germes furent semés bien avant que le premier coup de canon ne retentît.
Pour comprendre la rupture de 1812, il faut remonter à Tilsit. En juillet 1807, au lendemain d'Eylau et de Friedland, l'Empereur des Français et le Tsar Alexandre Ier se rencontrèrent sur un radeau amarré au milieu du Niémen — là même où nos troupes passent aujourd'hui. Ces entretiens donnèrent naissance aux traités de Tilsit : la Russie reconnaissait les États vassaux napoléoniens, cédait des territoires pour constituer le grand-duché de Varsovie, et — surtout — s'engageait à rejoindre le Blocus continental contre l'Angleterre.
Le Blocus continental : une arme à double tranchant
Le système continental, proclamé par les décrets de Berlin (novembre 1806) et de Milan (décembre 1807), vise à étrangler l'Angleterre en lui fermant tous les ports d'Europe. La Russie, en adhérant à ce blocus, fermait ses ports à l'ennemi héréditaire.
Mais la rigueur du système a un prix que Saint-Pétersbourg ne saurait longtemps payer. Les marchands russes voient leurs exportations de bois de marine, de chanvre, de lin et de céréales — essentiellement destinées à l'Angleterre — brusquement coupées. Les grandes familles de la noblesse terrienne murmurent de plus en plus fort.
Dès la fin de l'année 1810, le Tsar prend acte de cette réalité intérieure. Par un tarif douanier de décembre 1810, Alexandre Ier autorise les navires neutres à entrer dans les ports russes et frappe les produits de luxe français de droits élevés. Le Blocus est ainsi vidé de sa substance. Pour l'Empereur, c'est une trahison.
L'effritement de Tilsit : cinq années de méfiance croissante
Les griefs ne se limitent pas au commerce. Dès 1808, les rapports entre Paris et Saint-Pétersbourg se refroidissent. La rencontre d'Erfurt (octobre 1808) devait resserrer l'alliance ; elle ne fit que mieux mesurer les divergences.
La question polonaise empoisonne toute négociation. Le grand-duché de Varsovie, agrandi par la paix de Schönbrunn (1809), inquiète Saint-Pétersbourg. Napoléon a lui-même qualifié la présente guerre de « deuxième guerre de Pologne ».
L'annexion du duché d'Oldenbourg (fin 1810), dont le duc est un proche du Tsar, a ajouté une blessure personnelle à l'offense diplomatique. En avril 1812, le Tsar a posé un ultimatum exigeant le retrait des troupes françaises de Prusse et de Varsovie. Napoléon n'y a pas répondu. Les dés étaient jetés.
La presse officielle et le point de vue de Paris
Le Moniteur universel a présenté la rupture comme une agression de la part du Tsar. Dans son ordre du jour du 22 juin, l'Empereur l'a proclamé : « À Tilsit, la Russie jura une alliance éternelle avec la France et la guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses serments. »
Cette présentation sert les besoins de l'heure. Mais on peut dire, sans manquer au respect dû à nos armes, que les causes de la guerre sont multiples : une alliance conçue dans l'intérêt de la France, des engagements économiques insoutenables pour Saint-Pétersbourg, une méfiance ancienne sur la question polonaise.
Pour l'heure, la Grande Armée est en marche. Ce que nous savons aujourd'hui, c'est que la machine de guerre la plus formidable que l'Europe ait vue cherche à contraindre les armées russes à une bataille décisive. Notre correspondant aux armées rendra compte de ces mouvements dès que les dépêches nous parviendront.